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La guerre juste

Le concept est né dans l’antiquité et a considérablement varié, sous l’effet des innovations technologiques. Ce qui fait la guerre juste, c’est la légitimité de l’autorité, la réparation d’une injustice, la volonté de limiter les effets et l’assurance raisonnable de gagner. Comment juger « l’équilibre de la terreur » ?

La guerre est l’expression de tout ce qu’il y a de furieux en l’homme, c’est-à-dire ce qui en lui appartient à la bête. Cependant, l’homme est aussi un animal doué de raison, capable de régler sa conduite, même dans les situations les plus brutales. Ce sont les Grecs qui ont les premiers pensé cette dualité, mais les philosophes hellènes n’ont pas poussé leurs réflexions très loin : après avoir recommandé de ne pas traiter un ennemi Grec sans règles ni mesure, ils reconnaissent que les peuples barbares n’ont pas droit à un tel respect. C’est à peu près tout.

Les Romains ont établi les règles de « la guerre juste », mais l’expression pourrait nous tromper si nous ne savions que, pour eux, la guerre est juste quand elle est faite dans le respect des rituels religieux. Il y a un corps de prêtres, les féciaux, pour les préciser et veiller à leur exécution. Au fil de la longue histoire romaine, les choses ont évolué ; l’idée de base reste la même : les dieux n’apprécient pas la guerre, que les hommes aiment. Il faut donc apaiser les dieux afin qu’ils n’entravent pas la guerre, et leur sacrifier afin qu’ils donnent la victoire au peuple romain. Les féciaux ouvrent la période de guerre aux ides de mars, la referment en octobre. Le soldat doit prêter serment à ses chefs, qui eux-mêmes rendent compte de leurs activités guerrières à la République. Cicéron consacre quelques chapitres à ce sujet dans son traité Des devoirs (50 av. JC). Il donne de précieux renseignements sur les deux motifs d’une guerre juste, une fois respectés les rites : la récupération d’un territoire usurpé ; une déclaration de guerre avec exposition complète des motifs de l’entreprendre. L’idée de la déclaration préliminaire est appelée à un bel avenir ; pour les motifs, on reste dans l’incertitude : les Romains sont procéduriers, et pourvu qu’ils aient un document établi conformément aux usages, le contenu leur importe moins. Cicéron précise aussi que les hommes, étrangers ou non, doivent être traités avec humanité dans la mesure où leur conduite honorable le mérite. Il ajoute que la guerre donne la gloire, ce qui explique la fascination qu’elle exerce sur les jeunes hommes.

L’artillerie égalise le lâche et le valeureux

Dans l’Empire Romain peu à peu christianisé, les penseurs chrétiens, avant de se préoccuper de redéfinir la notion de guerre juste, qu’ils ne sauraient lier aux rituels des païens, vont d’abord faire face à une difficulté pratique : le chrétien peut-il être soldat ? Mis à part le cas des clercs consacrés, qui ne sauraient verser le sang, la réponse sera positive, à cette condition que le soldat chrétien ne soit pas soumis aux rituels païens. Cela est exprimé dans La Cité de Dieu de saint Augustin, qui rappelle que le Christ a dit de rendre à César ce qui est à César – le droit de former des armées, et à Dieu ce qui est à Dieu – le droit de ne pas être contraint de sacrifier aux idoles.

Quand l’Empire se délitera et qu’il faudra se défendre contre les incursions des barbares, plus tard des Sarrasins et des Vikings, dans un environnement chaotique où les institutions de l’Église resteront souvent seules debout, beaucoup d’évêques, malgré les canons des conciles, prendront les armes pour défendre leurs ouailles et leurs églises. La féodalité naissante, l’apparition des premiers États obligeront à de nouvelles réflexions, à de nouvelles expérimentations. L’Église essaiera « la trêve de Dieu », « la paix de Dieu », les ordres chevaleresques monastiques, toute une effervescence créatrice qui conduira laborieusement à la notion de guerre juste au sens moderne. Elle était quasi formée au XIIe siècle. Cependant, le progrès technique des armes, en particulier des armes à feu et des canons, va bouleverser les conceptions établies. Comment en effet louer la vaillance du soldat si le plus lâche peut venir à bout du plus valeureux par un projectile lancé de loin ? si le boulet fait dans les rangs des combattants des sillons sanglants, sans nul démérite des victimes déchiquetées ? Ce furent les réflexions des chroniqueurs après la défaite d’Azincourt, où la fine fleur de la chevalerie française fut fauchée par des tireurs anglais, qui n’avaient pas attendu pour lancer leurs traits d’avoir montré leur vaillance dans le corps à corps. Ainsi la théorie était-elle ébranlée avant d’être entrée dans les mœurs. En fut-il jamais autrement ?

Éviter de plus grands malheurs

Mais avant d’en venir à nos difficultés contemporaines, rappelons les principes, qui restent de solides fondements.

  • La guerre ne peut-être juste que si elle est déclarée par une autorité souveraine, un État légitime reconnu par le concert des nations, et qu’elle est faite par une armée régulière (le soldat est mis à part du civil qu’il défend).
  • La guerre ne peut être juste qui si elle est entreprise pour rétablir la paix. Il faudrait être fou pour vouloir la guerre pour elle-même, remarque saint Thomas d’Aquin.
  • La guerre ne peut être juste que si toutes les tentatives de négociation ont été faites convenablement, avec droiture, et n’ont cependant pas abouti.
  • La guerre ne peut être juste que si on a soigneusement examiné le rapport des forces en présence, de telle manière que l’on soit assuré de pouvoir l’emporter sans provoquer des malheurs plus grands que ceux que la guerre se propose d’éviter.
  • La cause d’une guerre juste ne saurait être le désir de dévaster, de piller, de conquérir, de s’agrandir aux dépens d’autres peuples.
  • La cause la plus juste de la guerre est une agression armée qui menace l’existence même de l’État et la vie de tout le peuple.
  • La guerre peut être juste aussi quand il s’agit de venir en aide à un peuple injustement opprimé, à la condition qu’on soit assuré de ne pas aggraver son sort par notre intervention.

Il va de soi que ce qui est à la source de la justice de la guerre ne suffit pas à la rendre juste ; il faut encore que la mise en œuvre en soit faite selon les règles de la justice. Ce qui demande des troupes réglées et disciplinées, des chefs qui sachent les mener à la victoire, mais aussi les contenir après son obtention (interdire pillage, massacre des prisonniers, ruine du pays et mise en esclavage des populations ou leur simple rançonnement). La guerre doit être menée en évitant toute destruction inutile ; sont bannies les destructions totales de villes et villages comme en pratiquaient les Huns, la pratique de la terre brûlée, le ravage organisé du bétail, des champs, des prés, des vergers, de tout ce qui est nécessaire à la vie.

Les traités classiques comportent encore bien d’autres précisions, je me suis limité à ce qui peut suggérer un fonds de doctrine. Surtout, j’ai voulu que chacun puisse comprendre que nous sommes aujourd’hui souvent fort loin de ces admirables pensées, très largement inspirées de la réflexion chrétienne, et qui continuent malgré tout d’inspirer ceux qui maintiennent une réflexion de qualité.

Dresde, Bagdad et Hiroshima

Pour en venir à notre temps, la France n’a pas à rougir de sa conduite, loin de là. Quand Jacques Chirac refusa de participer à l’invasion de l’Irak, il le fit avec justice, les Américains ayant fabriqué de fausses preuves de la fabrication d’armes chimiques par les Irakiens et n’ayant pas compris que le mal qu’il prétendait détruire (Saddam Hussein) serait remplacé par une situation plus désastreuse (c’est à la chute de ce chef d’État que nous devons l’État islamique, installé dans une région « libérée » par les Américains, sans parler de la corruption des nouvelles autorités). Quand nous menons le combat au Sahel contre une organisation terroriste internationale, nous le faisons dans une juste guerre qui est conforme à nos engagements africains aussi bien qu’à notre tradition chevaleresque, dont notre armée reste le sanctuaire, ce dont nul ne peut sérieusement douter.

« Trêve » et « paix de Dieu » : toute une effervescence créatrice a conduit à la notion de guerre juste.

Par contre, il est aisé de juger que le bombardement de Dresde (plus de 1000 tonnes de bombes incendiaires et à souffle augmenté) qui la réduisirent en poussière et tuèrent plusieurs dizaines de milliers de civils, est un crime. Il est à peine moins évident que l’atomisation d’Hiroshima et Nagasaki en soit un autre, même si on doit concéder que l’acharnement suicidaire japonais mettait les Américains dans une situation cornélienne. La manière dont Donald Trump mène sa politique accentue encore ce penchant pour les coups de poker.

Éloge de Richelieu

Il est tout aussi clair que les guerres révolutionnaires sont toutes injustes, étant déclenchées sans déclaration par des groupes sans légitimité, et dans le but, non de rétablir la paix, mais de faire triompher une idéologie partisane, c’est-à-dire une construction de nuées caractérisant une secte.

Il est aussi très évident que les nouvelles armes atomiques, bactériologiques et chimiques ne sont en rien conformes à la notion de guerre juste. Les deux dernières sont théoriquement interdites par les conventions internationales, et les premières sont théoriquement limitées par les mêmes. Chacun doit aussi reconnaître que « l’équilibre de la terreur » a, jusqu’à ce jour, limité la guerre a des aires régionales moyennement étendues. On sait aussi qu’il se prépare dans nos laboratoires secrets d’armement des armes peut-être plus inhumaines encore. Rien d’étonnant, puisque l’ultime projet du Diable est de détruire l’homme.

Terminons par quelques réflexions sur le cas de la France, que de Gaulle a voulu doter d’une arme de dissuasion crédible. Dans un monde où le progrès scientifique et technique est le nouveau levier de la puissance, il paraît quasi impossible, ou suicidaire, de ne pas participer à la course vers de nouvelles découvertes et réalisations. Relativement à la question de la guerre juste, l’emploi de la bombe atomique est exclu, comme celui de toute arme de destruction massive. Cependant, le pouvoir dissuasif de la possession de cette arme n’est efficace qui si on croit son possesseur capable de l’utiliser, donc de se conduire comme une ordure…

Voilà un bon sujet de tragédie pour Corneille. Vous devinez pourquoi je pense à Corneille : son protecteur, le cardinal de Richelieu, n’a été un grand homme politique que parce qu’il a fait croire à ses ennemis qu’il était une ordure, et qu’il s’est, en conscience, soigneusement tenu éloigné de ce que croyaient de lui ses ennemis. Il a si parfaitement réussi que beaucoup croient encore aujourd’hui ce qu’il a souhaité qu’on crût, aidés en cela par la puissante imagination romantique du père Dumas.

Certes, en cet heureux temps, aucune bombe n’avait le pouvoir de souffler une ville… Comme quoi, « nous sommes embarqués » dans notre temps, et rien ne nous dispensera de penser droitement, et d’agir en conscience, au rang où Dieu nous a voulu.

Illustration : Colin Powell déclenchant une guerre injuste à l’insu de son plein gré.

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Auteur de l'article : Michel Bouvier

Michel Bouvier vient de publier un roman policier d’un pittoresque réjouissant qui se déroule en son pays qu’il aime tant et qu’il décrit si bien. L’Émasculé du Cran-aux-Œufs. Pôle Nord Éditions, 285 p, 11€
Publication de l'article : 20 janvier 2020