Accueil / Tribune / Elections départementales : les véritables enjeux

Elections départementales : les véritables enjeux

 Toute la question de ces élections a tourné autour de la tactique électorale, genre « ni-ni », et sur celle de savoir qui est le vainqueur. Un débat infantile ou chaque parti, avec l’aide des médias, se prétend le gagnant ou minimise sa défaite.

C’est l’art de mentir vrai dans lequel Hollande et Valls excellent, suivis par toute une classe politique tellement accoutumée au mensonge qu’elle s’y ébroue, pour masquer la réalité des faits. Sans même se rendre compte qu’elle provoque des électeurs nouveaux pour le vainqueur, si l’on s’en tient aux chiffres : le Front national.

Mais la question des enjeux de ces élections point ! On sait que les Français ont voté pour des représentants départementaux qui ne savent pas quelles seront leurs attributions puisque le débat parlementaire et les dispositions législatives sont à venir. Curieuse pratique qui doit faire sourire l’étranger et rappelle certaines pratiques « de république bananière » – dont les mêmes sont prompts à se gausser – dans le style : « votez nous feront le reste » ! C’est exposer gravement les représentants du peuple à une décrédibilisation qui explique, quant à elle, l’abstention.

Pourtant la question départementale et régionale est d’importance. Elle s’apprécie à trois niveaux au moins :

–         Le problème du mille- feuille administratif, des finances locales et donc la fiscalité qui asphyxie la capacité productive du pays ;

–         Le problème de l’identité et de l’enracinement face à l’Europe et à la mondialisation ;

–         Subsidiairement, le problème du pouvoir et de son impuissance à réformer.

Finances locales et mille- feuille administratif

La France compte trop d’élus et trop de niveaux d’élection : nous avons plus de 500 000 élus, chacun voulant être empereur en son royaume et plutôt premier dans son village que second à Rome. Tout cela a un coût qui finit par compter. Maire, adjoints au maire, conseiller intercommunal, conseiller d’agglomération, représentant départemental (feu le conseiller général), conseiller régional, député, député au parlement européen, plus directeurs de cabinets, conseillers, secrétaires… La masse salariale des collectivités locales a encore augmenté de 4% en 2014, sous l’effet de la hausse des effectifs, des rémunérations indiciaires et des avancements d’échelon et de grades. Et 100 000 fonctionnaires de plus pour les seules communes et communautés de communes, soit, avec l’espérance de vie actuelle, 40 à 45 ans de charge budgétaire, tandis que l’Etat de son côté a réduit la DGF (dotation globale de fonctionnement) aux collectivités locales qui représentent, en réalité, le premier budget de la nation avant l’éducation nationale (85 milliards d’euros contre 65 milliards d’euros).

Les collectivités locales ont accumulé une dette qui s’est multipliée par treize en deux ans. Au total, un peu plus de 9 milliards d’euros. Et ne parlons pas de l’absentéisme. Selon la chambre régionale des comptes, on travaille environ 1500 heures par an dans les Conseil régionaux de Paca, d’Aquitaine et du Nord Pas de Calais.
Qui, au cours de cette campagne, a parlé de réduire les effectifs ? Qui s’est ému de cette incroyable gabegie ? Le maire de ma commune, dont le budget est en équilibre et dont l’endettement moyen atteint à peine quelques euros par citoyen, un cas d’exception, me confiait son désespoir de voir que l’intercommunalité ne réduira en aucun cas les coûts mais les augmentera. Alors que les communautés de communes ou d’agglomération avaient pour finalité la mutualisation et les économies d’échelles ! Trop nombreux, trop payés, trop longtemps, les élus, en France, développent une boulimie de la représentation au fur et à mesure qu’ils représentent moins les Français. Président, vice-présidents, bureaux et, en prime, le chantage aux services avec cette menace habituelle de supprimer les services de proximité, si les budgets étaient réduits ! A ce degré de mauvaise foi et d’aveuglement, c’est un problème de gouvernance qui se pose. Et on ne voit pas poindre à l’horizon l’homme politique qui aura le courage de trancher dans le vif.

Enracinement et identité

Cet homme-là, outre les questions budgétaires, sera confronté au conservatisme des Français. Le mot peut être pris en bonne part ou en mauvaise part mais on aura compris que la tyrannie du statut quo est un conservatisme critiquable, la mauvaise graisse de l’organisme social français. En revanche, les politiciens s’interrogent sur l’attachement des Français au département et ne semblent pas comprendre qu’il soit ainsi quasi charnel. La raison en est double : respectable, elle est peu souvent énoncée. D’abord, face à la mondialisation, le département est une réalité. Sa dimension réduite – même si cela a des conséquence sur le plan économique – offre un repère, une sécurité face à la dimension inquiétante de la mondialisation. Bruxelles c’est loin, comme a fortiori l’Europe de l‘Est. L’extensivité européenne (Turquie Ukraine) suscite un désir légitime de repli sur un pré carré qui a fait ses preuves pendant plus de deux siècles. Cette dimension entre en résonnance avec un élément historique peu évoqué. Lorsque le député normand Thouret fut chargé par la Constituante, en 1791, de faire les départements, il fut heureusement conseillé par Mirabeau, l’année même de sa mort, qui tempéra ses intentions constructivistes. Il fit du neuf mais avec du vieux, reprenant, grosso modo, les évêchés, non sans les avoirs sécularisés par la géographie des fleuves et des reliefs. Mais ces derniers étaient largement constitués dans la gaule gallo-romaine en voie de christianisation, par le Pagus gaulois là encore avec des exceptions mais assez largement fondés sur les tribus gauloises. La toponymie l’atteste encore aujourd’hui et les exemples foisonnent où le chef-lieu est le siège de l’évêché et ancienne capitale du peuple gaulois. S’il existe des exceptions, c’est une réalité organique et historique qui peut expliquer la pérennité du département. Nous dirions aujourd’hui que la rhétorique des Constituants en 1791 était historiquement fausse mais payante en terme de communication politique. Ils allaient jusqu’à   opposer les Gaulois (le peuple) aux Francs (les envahisseurs aristocrates) qui se taillèrent des fiefs puis des provinces. Même si cette représentation est fausse on ne peut pas s’empêcher d’en trouver aujourd’hui quelques analogies avec les discours du café du commerce sur les eurocrates. Une noblesse de robe en quelque sorte.

Quoiqu’il en soit, nous sommes donc face un dilemme entre modernité et tradition, entre taille critique sur le plan économique et attachement charnel à la réalité existante.

Aussi bien le découpage régional qui vient d’être fait est invraisemblable de bricolage et d’incohérence. La région qui avait du mal à exister dans la loi de 1982 avait peu d’autonomie dans ses attributions et ses budgets : elle faisait, le plus souvent, du hors compétence par souci d’exister ! Mais la nouvelle carte, même si l’on reconnait la nécessaire réduction du mille-feuille, n’est ni faite ni à faire. Par exemple, pourquoi n’avoir pas rattaché les Pays de la Loire à la Bretagne pour former une région « grand ouest », ce qui aurait, au passage, l’avantage de résoudre le problème du rattachement de Nantes à la Bretagne ? Las ! Les féodalités locales s’y sont opposées. Comme quelque grands féodaux socialistes ont été à l’origine de régions pour le moins hybrides dont on ne peut attendre une rationalisation financière. Quand à l’identité, le pouvoir nous aura fabriqué des bâtards !

Un problème de pouvoir

La décentralisation est évidemment légitime. L’urgence est aussi aux économies budgétaires et à la réforme de la France afin de lui permettre de faire face à la mondialisation qui est une réalité. Il s’agit de la tempérer tout en en tirant les gains de puissance et de richesse qu’on peut en obtenir. Ainsi donc, le vrai problème est celui du pouvoir et de ce qui devrait lui être attaché : le courage et la lucidité. Mais nous n’avons ni l’un ni l’autre ! Il faut pourtant impérativement réformer au-delà des coteries, des partis, des féodalités locales et syndicales et au-delà des intérêts catégoriels. Il faut aussi sans doute avoir le courage de regrouper certaines petites communes mais aussi empêcher vigoureusement la constitution de grandes féodalités régionales. Chercher le bien commun semble une des tâches les plus ardues aujourd’hui. Tout se passe comme si, ressentant la nécessité de réformer, les hommes qui nous gouvernent – toutes tendances confondues, mais singulièrement les socialistes -, ajoutaient du désordre au désordre, de la confusion à la confusion, de l’impuissance à l’impuissance, du calcul politicien au calcul politicien. Lorsque, après des années de troubles révolutionnaires, Bonaparte entreprend de réformer la France (code civil, préfets, restauration des finances publiques et de la monnaie), au moins le fait-il dans la clarté et la simplicité. Une reforme réussie est une réforme qui dure et qui n’est pas suivie d’une autre réforme.

Gageons que, demain, on nous resservira ce plat insipide d’une nouvelle réforme, une énième recette, un nouveau gâte-sauce politicien… quousque tandem ?

Partagez l'article...
Share on Facebook
Facebook

Auteur de l'article : Olivier Pichon

Enseignant, journaliste et homme politique français