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UN ACCORD TOUJOURS CONTROVERSÉ

Témoignage inédit en France sur la situation de l’Église catholique en Chine, le livre de l’évêque émérite de Hong Kong, le cardinal Joseph Zen, est un cri d’alarme.

Paru en 2018 à Hong Kong puis aux États-Unis, il a été traduit en italien par l’auteur puis en anglais. Il reprend huit conférences données en 2017 pour commémorer le dixième anniversaire de la Lettre de Benoît XVI à l’Église catholique en République Populaire de Chine.

La Lettre du Pape émérite sert toujours de référence à la politique étrangère du Vatican en Chine. Elle met l’accent sur l’unité avec le Pape, sur une « normalisation des relations avec la République Populaire de Chine » qui « demande du temps et présuppose la bonne volonté des deux Parties », évitant aussi bien « le conflit permanent avec les Autorités civiles légitimes » qu’une « complaisance envers ces mêmes Autorités » qui n’est « pas acceptable quand ces dernières interfèrent de manière indue dans des matières qui concernent la foi et la discipline de l’Église ». Sa publication, le 27 mai 2007, avait suscité l’ire de Pékin, mais le Pape était passé outre. Elle disparaissait du réseau internet chinois le lendemain. Une partie de sa traduction en chinois est contestée par Mgr Zen qui considère que ce ne sont pas des erreurs mais des manipulations commises par le traducteur de la Secrétairerie d’État du Vatican.

Benoît XVI a-t-il ensuite approuvé le projet d’accord avec la Chine entrepris par le cardinal Pietro Parolin, avant de nommer celui-ci archevêque et de l’envoyer comme nonce au Venezuela en 2009 ? On ne sait pas. Ce projet, Mgr Parolin le reprend en 2013 lorsque le pape François le fait cardinal et lui confie la politique étrangère du Vatican, le nommant Secrétaire d’État. Il trouve son aboutissement en 2018.

Depuis lors, Mgr Zen ne cesse de critiquer Mgr Parolin. En mars, il publie sur son blog une lettre ouverte au doyen des cardinaux nouvellement élu, Mgr Giovanni Battista Re, qui est une réponse à une lettre du 26 février dans laquelle ce dernier prend la défense de Mgr Parolin : « […] l’affirmation du Cardinal [Zen] que “l’accord signé est celui-là même que le Pape Benoît avait, à l’époque, refusé de signer” est particulièrement surprenante. Une telle assertion ne correspond pas à la réalité. Après avoir pris personnellement connaissance des documents existants conservés aux archives courantes de la Secrétairerie d’État, je suis en mesure d’affirmer à Votre Éminence que le Pape Benoît XVI avait approuvé le projet d’Accord sur la nomination des Évêques en Chine, accord qui n’a pu être signé qu’en 2018 ».

Mgr Zen lui demande aujourd’hui de le lui prouver en lui montrant le texte tel qu’il a été signé. Cet accord provisoire, dont le texte est secret, a été signé le 22 septembre 2018 « pour favoriser une collaboration plus positive entre le Saint-Siège et les autorités chinoises pour le bien de la communauté catholique en Chine et pour l’harmonie de la société tout entière », indique le Pape François dans son audience générale quatre jours après.

La Lettre de Benoît XVI distinguait trois types d’évêques : ceux qui se sont fait consacrer clandestinement, légitimes aux yeux du Saint-Siège ; ceux qui ont été ordonnés sans mandat pontifical mais qui ont demandé et obtenu leur légitimation de Rome ; enfin ceux qui ont été ordonnés sans mandat pontifical, « validement ordonnés » mais illégitimes car n’ayant pas demandé ou pas obtenu l’aval de Rome. Ces derniers étant très peu nombreux, sans doute 7 cas pour 96 sièges épiscopaux.

« L’Accord, poursuit Mgr Re, prévoit l’intervention de l’autorité du Pape dans le processus de nomination des Évêques en Chine. Ainsi, à partir de cette donnée certaine, l’expression “Église indépendante” ne peut plus être interprétée de manière absolue, comme une “séparation” d’avec le Pape, tel que c’était le cas par le passé. Hélas, il y a une certaine lenteur à admettre sur place toutes les conséquences qui découlent de ce changement d’époque aux plans doctrinal et pratique et il reste des tensions et des situations douloureuses… ».

Réponse de Mgr Zen : « le nouveau sens du mot “indépendance” qui serait dû à un changement d’époque est un sujet qui n’existe que dans la tête de l’éminentissime Secrétaire d’État… ».

En fait, comment un régime communiste peut-il nommer des évêques ? La description qu’en donne le cardinal dans son livre est saisissante. « Savez-vous comment ils briment les évêques lors des ordinations illégitimes ? Ils vont les voir et leurs disent : venez avec moi ! Une fois à l’hôtel, ils sont immédiatement mis sous bonne garde. Ils doivent laisser leur téléphone portable et, le matin de l’ordination, ils sont vêtus (de leurs vêtements sacerdotaux) et emmenés à l’église ».

Une persécution du pouvoir qui s’aggrave sous Xi Jinping

Dans une discussion cet automne avec des membres du Congrès américain, le cardinal Zen déplorait l’intensification des atteintes au culte catholique : destruction de croix au sommet des églises, portraits de Xi Jinping (parfois avec celui de Mao de part et d’autre du crucifix sur les autels), drapeau et chant de l’hymne national à l’intérieur même des églises.

Le cardinal Re lui reproche encore ses propos publiés dans le New York Times du 24 octobre à l’adresse des catholiques chinois : « attendez des jours meilleurs, retournez aux catacombes, le communisme n’est pas éternel ». Il estime que ce sont « des affirmations très graves qui contestent les Directives pastorales du Saint-Père [sur l’enregistrement civil du Clergé en Chine du 28 juin 2019] à l’endroit même des catholiques “clandestins” ». Réponse du Cardinal Zen :

J’ai la preuve que Parolin manipule le Saint-Père, qui me manifeste toujours autant d’affection, mais ne répond pas à mes demandes.

 

Le fait que l’Accord soit secret sert le régime qui prend en tenaille les catholiques, coincés entre leur promesse de fidélité à l’Église de Rome et leur pratique clandestine du culte.

Sur le terrain, des prêtres rapportent le durcissement très net des autorités à l’égard des chrétiens. Traques, “suicides” ou assassinats de prêtres, disparitions du jour au lendemain, destructions d’églises… la persécution a pris une vigueur nouvelle avec l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en mars 2013.

Ce dernier a renforcé la mainmise du Parti Communiste sur les religions en leur imposant à compter du 1er février 2020 41 articles de mesures administratives pour « réglementer l’administration des organisations religieuses, promouvoir leur sain développement, et guider activement les religions pour qu’elles s’adaptent à la société socialiste » (Article 1).

« Les organisations religieuses sont un relais, pour le Parti Communiste Chinois et le gouvernement du peuple, pour unifier et établir une relation avec le clergé et tous les citoyens laïcs religieux » (Article 2).

« […] Les organisations religieuses doivent soutenir la direction du Parti Communiste de Chine… adhérer aux principes d’indépendance et d’autonomie, adhérer à la direction de la sinisation des religions en Chine, incarner les valeurs fondamentales du socialisme, et maintenir l’unité nationale, l’unité ethnique, l’harmonie religieuse et la stabilité sociale » (Article 5).

Leur organisation « démocratique » est prévu dans les moindres détails avec un président élu pour 5 ans, un vice-président, un comité de direction, un secrétaire général, un secrétaire général adjoint, etc., bref « une équipe de direction de bonne qualité qui est politiquement fiable, démocratique dans sa communication et efficace au travail » (Article 15). La messe est dite. Mais la mise au pas des religions ne date pas d’aujourd’hui, c’est ce que rappelle le cardinal Zen dans son livre.

Vers une église des catacombes ?

La jeune République Populaire crée L’Association Patriotique des Catholiques Chinois en 1957. Celle-ci nomme des évêques dès l’année suivante ! L’Église officielle est née, l’autre Église s’enfonce dans la clandestinité. Si la Révolution Culturelle enterre toutes les religions de 1966 à 1976, la relative ouverture des années Deng Xiaoping permet au Vatican de renouer des liens sous la forme de rencontres secrètes tous les ans ou tous les deux ans.

L’un des artisans de ces rencontres est le cardinal Tomko, évêque tchécoslovaque rompu aux relations avec les autorités communistes, préfet de la Congrégation pour l’Évangélisation des peuples (CEP). Joseph Ratzinger participe aux rencontres au titre de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi – il a une connaissance à la fois du nazisme et du communisme, rappelle Mgr Zen. Lui-même participe aux réunions et “remonte” les informations du terrain : il enseigne dans les séminaires de l’Église officielle, y découvre le « terrible contrôle du gouvernement communiste » via l’Association Patriotique, mais aussi la persistance de la foi.

À cette époque, des évêques nommés d’une façon illégitime par le pouvoir chinois sont néanmoins “validés” comme évêques légitimes par le Vatican, au cas par cas, après enquête approfondie, avec une grande prudence. Le cardinal Tomko ira jusqu’à autoriser la formation de séminaristes de l’Église souterraine dans des séminaires de l’Église officielle.

En 2000, lorsque le Pape Jean-Paul II ordonne 12 évêques à Rome, Pékin nomme 12 évêques le même jour ! Mais, note malicieusement le cardinal Zen, seuls cinq d’entre eux se montrèrent, on n’arriva pas à trouver les sept autres. Les séminaristes de l’église souterraine boycottèrent la cérémonie, ce qui leur valut une expulsion du séminaire.

Outre la fameuse Lettre, le pape Benoît XVI avait créé une Commission dédiée à l’Église de Chine. Présidée par le Cardinal Bertone, elle ne décidera pratiquement rien selon Mgr Zen : « Nous avions le sentiment que les officiels de la Curie étaient effrayés à l’idée de soulever des sujets de controverse ». Elle sera enterrée par Mgr Parolin.

À l’arrivée du Pape François en 2013, les choses ne vont déjà plus très bien pour l’Église de Chine, selon Mgr Zen. Affaiblie, elle souffre d’une diminution du nombre d’évêques clandestins cependant que croît le nombre des officiels. « Au même moment, note le cardinal, notre gouvernement est devenu de plus en plus arrogant parce qu’il se sentait puissant et l’Église est devenue une proie facile ». Et d’accuser encore Mgr Parolin. Pour Mgr Zen, l’Ostpolitik des cardinaux italiens est dangereuse face à un pouvoir communiste plus fort que jamais.

Le vieux pasteur conclut ses conférences en s’adressant à son troupeau : « Pour vous, un nouvel âge des catacombes va commencer. Ce sera l’hiver. Cela va être dur pour vous. Le gouvernement saisira vos églises. Les prêtres ne pourront plus administrer les sacrements. Tout ce qu’il vous restera à faire sera de rentrer chez vous pour cultiver la terre. Mais vous serez toujours des prêtres. Assurez les fidèles que la grâce de Dieu n’est pas liée aux sacrements. Dieu a mille façons de remplir votre cœur de sa grâce ».

Une parole qui sonne comme une prophétie à l’heure du coronavirus, un autre fléau « qui montre l’incurie des hommes et, entre parenthèses, la responsabilité d’un régime qui a fait du mensonge un mode de gouvernement », déclarait de son côté l’Archevêque de Paris à Saint-Germain l’Auxerrois, le 22 mars, lors de son homélie du quatrième dimanche de Carême.

Illustration : Pour le Cardinal Zen, le catholicisme est un sport de combat. Et il lui semble que le Cardinal Parolin ne brille pas par ses qualités sportives.

 Cardinal Zen, For Love of My People I Will Not Remain Silent. On the Situation of the Church in China. IgnatiusPress, 2019.
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Auteur de l'article : Blandine Delplanque

Publication de l'article : 21 mai 2020