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« le rôle de l’Église est de faire les peuples et quand elle les a faits de les défendre »

Un entretien avec l’abbé Guillaume de Tanouärn

L’Église se félicite de l’adoption du « Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières » : de quelle fraternité s’agit-il ?

L’Église catholique est de plus en plus versée dans l’enseignement des grands principes et de moins en moins ouverte à la réalité de son incarnation historique. Au nom de grands principes moraux, elle joue la grande préconisatrice. Elle oublie que, depuis la Pentecôte, où chacun entendait l’Esprit s’exprimer dans sa langue, le rôle de l’Église est de faire les peuples et quand elle les a faits de les défendre, comme l’ont fait les évêques du Ve siècle. En affirmant sa maternité, l’Église protège la fraternité de ses enfants.

Le principe de fraternité vient d’être rappelé par les plus hautes instances de l’État, avec comme première conséquence l’annulation de la condamnation de Cédric Herrou. Qu’en pensez-vous ?

Le Conseil d’État, en soi, a eu raison de rappeler l’importance du principe de fraternité, devenu récemment, à son instigation, un principe juridique. Contrairement à une idée reçue sur la fraternité, il est très difficile de reconnaître que nous sommes tous frères, et pourtant la vie sociale serait impossible sans cela. Que suppose la fraternité ? Le respect pour tout individu, qui doit être considéré comme un égal, quelle que soit la taille de son portefeuille. Saint Pierre est formel dans sa première épître : « Ayez du respect pour toute créature, aimez la fraternité ».

Reste à savoir si la Cour de Cassation a eu raison d’invoquer ce principe dans le cas d’espèce où deux militants ont aidé les migrants à passer la frontière et les ont transportés gratuitement. La Cour d’Aix-en-Provence avait statué en appel que le soutien militant aux migrants illégaux était directement contraire à la loi. Le militantisme humanitaire de Cédric Herrou s’oppose sciemment à la loi. Il me semble que si la loi autorise à ne pas observer la loi ou à lui marquer son hostilité, il n’y a plus l’ordre minimum dont procède toute fraternité. En revanche, aider des sans-papiers en difficulté en les hébergeant et en les assistant dans leurs démarches administratives, cela n’est pas facultatif et relève du devoir chrétien. Comme dans la parabole du Bon samaritain, l’aspect aléatoire de la rencontre – ou pas – fait que vous avez à vous considérer comme le prochain de l’homme en difficulté, ou pas. Il me semble que dans ce contexte le principe de fraternité a toute sa place.

En quoi les Gilets jaunes sont-ils la manifestation d’un désir de fraternité ?

Dans le dernier numéro de Monde & Vie, le sociologue Michel Maffesoli parle de « désir communautaire » à propos de ces Gilets jaunes qui se retrouvent sur les ronds-points à partager un barbecue au grand dam de certains automobilistes. Pourquoi ce désir de fraternité est-il si fortement ressenti entre Gilets jaunes ? Notre contrat social craque de partout, on se demande même si l’État va pouvoir assurer longtemps les obligations qu’il a lui-même contractées avec ses citoyens : retraites, santé, etc. C’est dans ce contexte de doute quant à l’État et quant au personnel de l’État (les politiques surtout) que les Gilets jaunes retrouvent un bien commun sans les partis, sans les corps intermédiaires, sans les gouvernants, par la seule proximité d’action, proximité de lieu d’abord et proximité virtuelle des réseaux sociaux.

Dans la foulée des manifestations des Gilets jaunes, l’Église de France a ouvert des cahiers de doléances dans ses paroisses, que pensez-vous de cette initiative ?

Que ce n’est pas à l’Église de prendre la place des États généraux de la nation en ouvrant ces cahiers. Qu’en revanche l’Église de l’Après-concile est étrangement inerte en Europe comme le remarquait le pape François, qui compare l’Église d’Europe à une grand-mère stérile. On attend ce que peut faire l’Église, en matière d’enseignement par exemple, pour améliorer l’intégration des nouveaux arrivés (avant de penser à faire entrer de nouveaux arrivants).

L’abbé Guillaume de Tanouärn, rédacteur en chef de Monde & Vie, vient de publier Le Prix de la fraternité, aux éditions Tallandier, 336 pages, 18,90 €.
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Auteur de l'article : PM