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Le pouvoir n’a pas changé de camp

Eglise. Les évêques américains, qui tentent de prévenir les abus sexuels en revenant sur la mansuétude dont jouissent les comportement homosexuels dans leur clergé, ont fait face à une opposition inattendue du Vatican. Il semblerait que les hérauts de cette cause soient encore bien en cours à Rome.

Six petits mois seulement séparent les deux dernières sessions des conférences épiscopales américaines. La première en juin, qui s’est déroulée à Fort Riverdale ; la seconde en novembre, qui vient de s’achever à Baltimore. Mais entre les deux, quel changement de ton ! Il aura suffi d’un été particulièrement chaud pour que la sage assemblée acquise aux vues du pape François se transforme en un repère de dissidents conjurés. En juin, les priorités des évêques étaient la lutte contre le racisme et la question de l’aide à fournir aux migrants et à leurs familles séparés par la frontière mexicaine. Pas de quoi, dans ce programme consensuel, s’attirer autre chose qu’un « bene, bene » satisfait du Vatican. En novembre de la même année, les rangs ne bruissaient plus que du dépit et de la colère provoqués par l’intervention inopinée du Vatican qui, au premier jour de l’assemblée, venait d’interdire catégoriquement aux évêques de voter les résolutions qu’ils avaient préparées pour remédier à leur manque de réactivité face au scandale des abus sexuels.

Une interdiction contraire à la collégialité

Annoncée par la voix de la congrégation des évêques, cette brusque interdiction a de quoi étonner, tant elle rompt avec les pratiques de collégialité vantées ad nauseam par le souverain pontife lui-même. On ne saurait faire moins « synodal » que cette obligation faite aux évêques de siéger trois jours durant pour annoncer au final qu’ils auront bien réfléchi mais n’auront rien décidé du tout. Manifestement l’Église américaine est placée sous haute surveillance depuis que les révélations de Mgr Vigano ont jeté le trouble dans les esprits. La mention d’un réseau d’influence informel uni par l’orientation homosexuelle n’est pas une nouveauté : le pape François en avait parlé hors micro lors d’une conversation à bâtons rompus avec l’équipe dirigeante de la CLAR (Confédération latino-américaine des religieux et religieuses) qui s’était tenue le 6 juin 2013 :

Dans la curie, il y a des gens saints, en vérité, des gens saints. Mais il y a aussi un courant de corruption, il y a cela aussi, c’est vrai… On parle du « lobby gay », et c’est vrai il est ici… Il faut voir ce que nous pouvons faire.

Nul besoin de supposer, comme le prétendent les détracteurs de Mgr Vigano, que ce lobby serait structuré et organisé à la façon d’une société secrète agissant dans l’ombre pour prendre le pouvoir.

Il suffit de s’en remettre au témoignage de ceux qui, au sein de l’Église, osent parler ouvertement de leur homosexualité. Ainsi monseigneur Charamsa, qui, à la veille de l’ouverture du synode sur la famille en 2015, faisait publiquement son coming out devant les caméras de télévision :

Le clergé, déclarait-il, est largement homosexuel et aussi, malheureusement, homophobe jusqu’à la paranoïa car paralysé par le manque d’acceptation pour sa propre orientation sexuelle.

Ce qu’il avait osé déclarer alors demeure plus que jamais d’actualité : d’une part l’homosexualité tend à être statistiquement surreprésentée parmi les clercs, d’autre part cette surreprésentation rend souhaitable à leurs yeux une révision de la doctrine morale de l’Église sur cette question. Admettre cela ne fait ne tort à personne et ne justifie aucunement les accusations de paranoïa jetées à la face des pourfendeurs du « lobby gay »

En revanche, la portée explosive de la charge lancée par Mgr Vigano tenait à sa façon d’associer ce phénomène du militantisme homosexuel au sein de l’Église au problème de la gestion des abus sexuels, qui menace aujourd’hui gravement la crédibilité des évêques. Non pas qu’il prétendît faire de l’homosexualité une cause particulière des abus sexuels. Il va de soi que l’écrasante majorité des homosexuels n’est pas suspecte de vouloir abuser de quiconque. Mais justement : que les abus commis soient principalement de nature homosexuelle (80% d’entre eux concernent des jeunes garçons plutôt que des enfants) révèle l’ampleur des pratiques homosexuelles au sein de l’Église et invite logiquement à penser que ces pratiques ont longtemps bénéficié d’une complice conjuration du silence. Avant d’être inculpé pour un viol de mineur, McCarrick était surtout connu pour entretenir des relations avec ses séminaristes. C’est de cela, précisément, dont il y avait motif de s’étonner : que l’homosexualité notoire du prélat ait pu être accueillie avec tant de complaisance par tous ceux qui la connaissaient depuis longtemps et ne faire cependant aucun obstacle à sa résistible ascension au sein de la hiérarchie.

Contraints par le Vatican de renoncer aux résolutions qu’ils avaient préparées, les évêques américains font contre mauvaise fortune bon cœur.

Une subculture homosexuelle des séminaires

Officiellement, les débats de la conférence épiscopale de Baltimore portaient sur les procédures à instaurer pour renforcer la vigilance des évêques et regagner la confiance des fidèles. Certains évêques ont profité de cette tribune pour s’interroger franchement sur le rôle qu’avait pu jouer le lobby homosexuel dans la volonté de couvrir certaines pratiques. L’archevêque de San Francisco Salvatore Cordileone commença par décrire longuement les commentaires qu’il avait entendus autour de lui au sujet des abus. Ces commentaires se partageaient selon lui en deux camps : le premier camp affirmait que l’Église se refusait à parler du réel problème de la prévalence de l’homosexualité au sein du clergé et de son lien avec les abus. Le second parti croyait que le problème véritable résidait dans le caractère exclusivement masculin de l’institution ecclésiale. L’archevêque poursuivit son discours en montrant que chaque point de vue était excessivement simpliste quoique non dénué de pertinence : « il est vrai que nous agissons parfois comme un club de vieux garçons », avec des problèmes « de connivence, de favoritisme et de protection mutuelle ». Mais il est vrai aussi que le problème posé par l’homosexualité ne peut plus être écarté d’un revers de main. Et Mgr Cordileone de citer une étude publiée récemment par le père D. Paul Sullins. Dans son étude, le père Sullins a montré que la fréquence des abus sexuels sur mineurs pouvait être corrélée à deux facteurs avérés : un nombre disproportionné (par rapport à la proportion nationale) d’homosexuels au sein du clergé et la manifestation d’une « subculture homosexuelle » dans les séminaires.

Quant à Mgr Strickland, évêque de Tyler (Texas), il invita solennellement les évêques à s’interroger sur la façon dont McCarrick avait pu se retrouver si haut placé dans la hiérarchie. « Croire que la pratique homosexuelle est immorale fait partie du dépôt de notre foi. Comment a-t-il pu être promu, si nous sommes tous d’accord pour dire que c’était mal ? Croyons-nous encore à la doctrine de l’Église ou avons-nous cessé d’y croire ? » Réaffirmant que les homosexuels sont des « enfants de Dieu qui méritent considération » et aucune condamnation personnelle, Strickland insista sur l’importance pour l’Église de rappeler clairement que les actes homosexuels sont des péchés.

Il y a un prêtre qui voyage aux quatre coins du monde en disant à qui veut l’entendre qu’il ne croit pas à cet enseignement, et il reçoit de nombreux appuis. Doit-on accepter que cela soit présenté dans nos diocèses ? Que le mariage homosexuel est dans l’ordre des choses et que l’Église devrait grandir pour être en mesure de comprendre cela ? Ce n’est pas ce que nous enseignons !.

Ce prêtre “gay friendly” dont parle l’évêque Strickland est le jésuite James Martin, auteur d’un livre consacré à la cause LGBTQ, dont le titre – très bergoglien – propose rien de moins que de « construire un pont » à double sens entre l’Église et une minorité active qu’il tient pour odieusement ostracisée. Le père Martin a d’ailleurs candidement accordé un satisfecit au souverain pontife pour sa politique remarquablement accueillante à l’endroit de la communauté homosexuelle, ses preuves confirmant le discours de Mgr Vigano. S’exprimant le 3 novembre, il a déclaré à propos du souverain pontife :

Il a des amis gays. Il a dit qu’il voulait que les gays se sentent les bienvenus à l’Église. C’est quelque chose. Il a également nommé des évêques, des archevêques et des cardinaux gay-friendly, comme le cardinal Tobin, l’archevêque de Neward, qui, par exemple, a célébré une “messe de bienvenue” pour les personnes LGBT dans la cathédrale… Il y a donc une tendance.

Au nombre de ces évêques, archevêques et cardinaux promus par le pape François, le père Martin aurait pu citer tous ceux qui figurent déjà dans la lettre de monseigneur Vigano. La seule différence étant que l’un les nommait pour s’en désoler, l’autre les citait pour s’en féliciter.

Un clergé gay friendly

Parmi ces noms figurent notamment ceux de monseigneur Farell, du cardinal Tobin, du cardinal Wuerl et du cardinal Blase Cupich, tous dignitaires américains peu ou prou acoquinés au sulfureux McCarrick et mis à mal pour leur gestion personnelle des abus sexuels. À peine le cardinal DiNardo, encore mal remis de son désappointement, avait-il annoncé la nouvelle de l’interdiction vaticane à ses pairs ébaubis que le cardinal Cupich sautait sur ses jambes et prenait la parole pour défendre la mesure avec une éloquence qui trahissait un long mûrissement. De cet instant, qui ressemble à une prise symbolique de pouvoir, Cupich fut de toutes les interventions, occupant l’espace de parole, imposant sa proposition contre celle qui – jusque là – avait été retenue de constituer un bureau d’investigation constitué de laïcs et disposant d’un pouvoir d’enquête sur les évêchés, réussissant même à enterrer la proposition d’envoyer au pape une lettre l’incitant respectueusement à rendre publics les documents de la Curie concernant l’affaire McCarrick. En vouant à l’impuissance les évêques américains, Cupich et Wuerl (présent aussi mais contraint à plus de discrétion) rappelèrent ainsi à tous ceux qui l’avaient hâtivement oublié que le pouvoir n’avait pas encore changé de camp.

La façon dont s’est produit ce coup de théâtre est un modèle de machiavélisme politique. Notifiée la veille de l’ouverture de l’Assemblée, l’interdiction de la congrégation des évêques n’a laissé aux évêques aucune chance de préparer leur réponse. Bien sûr, la mesure préparée par le cardinal DiNardo et son équipe posait objectivement certaines difficultés au regard du droit canon. Mais d’une part, avant même l’envoi du projet définitif, le président de la conférence épiscopale avait tenu régulièrement le Vatican au courant de l’avancée de ses travaux. D’autre part, rien n’empêchait le dicastère de laisser quand même voter les évêques américains, quitte à rectifier le document a posteriori pour le mettre d’équerre. La raison objective de ce coup de Trafalgar semble d’une autre nature : Cupich et Wuerl voulaient simplement reprendre en main une situation qui commençait dangereusement à leur échapper. Il leur fallait donc préparer en amont une alternative acceptable au projet de DiNardo et agir par surprise afin de décourager toute résistance. Ce programme fut, avouons-le, exécuté avec une grande maestria.

Par Damien Clerget-Gurnaud
 Pape François, La Force de la vocation, Éditions des Béatitudes, 2018.

 

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Auteur de l'article : PM