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Islamisme : conquête ou concordat ?

Réflexions sur le Rapport de l’Institut Montaigne sur La Fabrique de l’islamisme, de septembre 2018.

Exposer les ressorts de l’expansion islamiste en Europe est une œuvre utile et nécessaire, réalisée par le Rapport de l’Institut Montaigne. Mais les remèdes qu’il propose consistent à donner à la religion musulmane en France une existence institutionnelle si forte qu’elle serait déjà une phase de l’expansion dénoncée…C’est toute la question d’un concordat qui serait accordé à l’islam de France ou à un prétendu islam de France.

Le dernier et tout récent Rapport de l’Institut Montaigne, La fabrique de l’islamisme, encore une fois rédigé par Hakim El Karoui, est une « somme » de 600 pages qui mélange avec talent le bon grain, l’ivraie, le miel et le poison. Le meilleur, c’est l’exposé des mécanismes de diffusion de l’islamisme, « idéologie politique contemporaine », analysant entre autres les Saudi Leaks (122 000 documents du ministère des Affaires étrangères saoudien divulgués par Wikileaks en juin 2015) et « 275 fatwas […] source de la production normative wahhabite nécessaire à l’encadrement quotidien de la population saoudienne. » Autrement dit, montrant que cette idéologie est pensée, construite et relayée par l’Arabie saoudite, qui « exporte officiellement le wahhabisme depuis les années 1960 ».

Les documents que nous avons retenus révèlent une stratégie de financement mondiale de l’Arabie saoudite, ainsi qu’une volonté de contrer l’influence chiite dans les pays où résident des communautés musulmanes. Les leaks montrent également la détermination du royaume à maintenir une bonne réputation et à lutter contre l’hostilité envers la pensée wahhabite. Pour cela, tous les moyens sont bons, y compris le soudoiement [sic] de journalistes.

(on frémit devant une si perverse manœuvre).

Hakim El-Karoui, l’auteur du dernier Rapport de l’Institut Montaigne sur La fabrique de l’islamisme.

L’islamisme et l’Occident

Le pire, ce sont les conclusions, puisque le rapport en appelle à la normalisation de l’islam occidental pour faire pièce à l’islamisme, pari si hasardeux d’un complet changement de mentalité qu’on se demande si toute l’intelligence appliquée à démontrer que l’islamisme est un danger organisé, n’est pas un cheval de Troie pour nous faire accepter cette solution raisonnable d’un islam acclimaté. L’autre angle mort de l’étude est le refus d’examiner la réalité sécessionniste de l’islam en France, en Belgique, en Angleterre, et ailleurs : des communautés déjà séparées du reste du peuple, avec la complicité passive ou active des autorités, politiques, nationales ou locales, universitaires, morales … Gérard Collomb, ministre de l’Intérieur, démissionne en disant enfin la vérité, à savoir que

La situation est très dégradée et le terme de reconquête républicaine prend là tout son sens parce qu’aujourd’hui dans les quartiers c’est la loi du plus fort qui s’impose, celle des narcotrafiquants et des islamistes radicaux, qui a pris la place de la République.

Le Rapport, quant à lui, ne présente l’islamisme que comme un système de pensée en phase de conquête politique, pas comme un ancrage concret, un État dans l’État.

Revenons d’abord sur le bon. En tentant un exposé complet des sources de l’islamisme contemporain, qui est au fond bien plus une réinvention révolutionnaire d’un fantasmatique islam des origines, aussi véritable que l’état de nature rousseauiste, et d’ailleurs aussi totalitaire dans ses conclusions, le Rapport introduit une perspective essentielle : il n’est pas occidentalo-centré. Si « l’Occident contemporain a construit un grand récit historique où il se voit conduire le monde des Ténèbres aux Lumières, de l’oppression à la liberté, de l’enfermement à l’ouverture, de la superstition à l’esprit critique », l’islamisme contemporain, lui aussi mondialisé, construit un récit concurrent sans se focaliser sur l’Occident qui « n’est pas une priorité pour le wahhabisme, compris au sens de religion officielle. Il s’intéresse plutôt aux pays africains et asiatiques en développement, en forte croissance démographique, dans lesquels il sait avoir de fortes marges de progression. » L’islamisme vise d’abord à contrôler le monde musulman puis à l’étendre. L’Occident n’est qu’une des cibles, et pas forcément la plus résistante. Par ailleurs, si l’islamisme n’est pas occidentalo-centré, ce n’est donc pas l’Occident qui, par sa prétendue islamophobie, aurait suscité une vive et légitime réaction des opprimés :

L’islamisme n’est pas le sous-produit d’un Occident imparfait, mais une idéologie, un récit global qui vise à donner une explication au monde, un sens à la vie, un destin collectif aux musulmans.

La réduction intellectuelle de l’islamisme au fait d’une sorte d’incapacité occidentale à comprendre l’islam, est une erreur intellectuelle, les progressistes n’imaginant pas que leur universalisme ne soit pas désirable, et une démission politique, les gouvernants refusant de considérer que le sens des choses leur échappe. Un concordat n’offre dans un tel contexte qu’une illusion supplémentaire.

Islamisme et islam

Car l’Occident a vu et laissé se développer sa propre version du frérisme, certes inspirée des Frères musulmans mais aux connexions variables et sans réelle subordination :

Les connexions entre les Frères européens et leurs homologues du Moyen-Orient sont indéniables, mais non systématiques. Elles n’impliquent aucune forme de dépendance, et la confrérie en Europe ne prend pas ses ordres en Égypte mais reposent sur des références et des buts identiques : il faut donc bien parler des Frères européens comme d’une nouvelle confrérie implantée sur le continent et actrice essentielle de l’islam européen.

Cette thèse du Rapport est cruciale car il ne suffit pas de mettre au jour le jeu financier et diplomatique des islamistes extra-européens, il faut aussi et surtout considérer qu’un islam d’Occident se développe avec son propre agenda politique et sa version acculturée de l’islam, faites de prescriptions simples (vêtements et nourritures), d’ancrage local (l’immense tissu des mosquées connues ou clandestines) et de revendications culturelles opiniâtres pour faire admettre un mode de vie musulman – ou plutôt pour islamiser l’environnement des communautés musulmanes. Si le Rapport distingue à juste titre frérisme et salafisme occidental, le second plus marqué par une dimension religieuse que politique, il convient de les considérer comme un continuum : il s’agit à chaque fois d’unir les musulmans en les distinguant du reste de la population, de constituer une communauté à part qui finira par conquérir son autonomie sociale. C’est le quotidien immédiat qui est le terreau du frérisme comme du salafisme, intuition politique évidente que nombre d’États occidentaux dédaignent, le quotidien étant décevant au regard des merveilleuses politiques d’avenir, plus excitantes à concevoir. Alors avec qui, en réalité, se passe le concordat ? Y-a-t-il seulement un islam de France ?

Et si l’on revient sur le mauvais, outre le légitime soupçon de taqîya – « moyen stratégique de dissimuler sa foi musulmane dans un contexte de conquête » – à cause de cette surprenante proposition de concordat, on se rend compte que le Rapport délégitime ce qui pourrait, dans la culture européenne, faire pièce à l’expansion musulmane : si le mythe de l’islamisme s’oppose au grand mythe du progrès des Lumières, il peut trouver sur sa route d’autres adversaires. Les démocraties dites illibérales, par exemple, c’est-à-dire le groupe de Visegrád, auquel on peut ajouter l’Italie et peut-être l’Autriche, pays qui refusent l’immigration sans contrôle autant pour des raisons économiques que culturelles. Pays que l’auteur du Rapport considère avec un mépris certain :

La démocratie illibérale, qui se caractérise par un fort nationalisme, une xénophobie revendiquée, une hostilité affichée vis-à-vis des tenants du libéralisme et de l’ouverture, un conservatisme moral et religieux ainsi que par un retour aux valeurs chrétiennes comme socle de l’Europe actuelle.

Cependant, tous les ingrédients d’une résistance sans concordat sont déjà là.

Un concordat d’autant moins nécessaire que les musulmans sont prêts à vivre leur foi sans qu’on structure leur religion, structure qui ne servira qu’à légitimer ceux qui contestent l’État à qui ils prétendent demander reconnaissance et protection. L’influence étrangère, saoudienne au premier chef, étant bien dénoncée, autant ne pas lui substituer ou, encore pire, lui fournir une cinquième colonne officielle.

Par Philippe Mesnard
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Auteur de l'article : PM