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L’imposture cathare

Le néo-catharisme aime s’afficher. Magazines, romans, parcours touristiques : l’hérésie s’invite partout. Mêlant fascination ésotérique et curiosités locales, il s’agit en réalité d’une reconstruction artificielle n’ayant pas grand chose à voir avec la culture ancestrale du Midi.

Chers vacanciers, bienvenue dans l’Aude – pardon, bienvenue dans le « Pays cathare » ! L’adjectif abonde sur les panneaux et les brochures du Midi. Les donjons de Quéribus et Montségur ? Cathares ! La croix occitane ? Cathare selon certains ! Plus insolite, à Bajamont (Lot-et-Garonne), on peut visiter une « chapelle cathare » troglodyte. Sans doute un lieu où souffle l’esprit. À Fanjeaux, on déjeune à « La Table cathare » et, à Belflou, on plante ses sardines au camping « Le cathare ». Lassé du Picpoul de Pinet ? Pas de panique : la « Tolosa, bière cathare », vous désaltère. Partout, on vous dit !

Une hérésie antisociale et puritaine

Nul désir ici de dénigrer l’identité languedocienne. Au contraire, il s’agit de la libérer de la carapace cathare, mi-ésotérique, mi-commerciale, dont d’indignes marchands du temple l’affublent sans vergogne. Il faut, surtout, s’entendre sur le mot « cathare ». Depuis la fin des années soixante, un récit nouveau s’est imposé, tant chez les laïcards de gauche que chez les païens d’extrême-droite (Saint-Loup). Les cathares, damnés de la terre, sont peints en indigènes occitans immolés par le feu d’une Église obscurantiste. Certains vont jusqu’à fantasmer une « Église cathare » (inexistante), pour mieux l’opposer à l’Église romaine. Pur anticléricalisme. Certes, les cathares ont existé, mais jamais sous ce nom. Aux XIIIe et XIVe siècles, on parle d’Albigeois ; eux-mêmes se disent « parfaits » ou « bons hommes ». Qui sont-ils ? Les adeptes d’une spiritualité médiévale radicalement différente de l’orthodoxie romaine. Profondément manichéens, puritains, ils croient que la Terre est le royaume du Mal. Mettre au monde un enfant revient à jeter un nouveau-né dans la géhenne de feu. Négateurs de la Résurrection et de la transsubstantiation, opposés au baptême par l’eau, vegans avant l’heure, ils refusent aussi l’engendrement, rejetant les fondements élémentaires de la société. C’est un grave trouble social, que l’historien Mircea Eliade résume ainsi : « la haine de la vie ». Vieille hérésie déjà connue des Romains, ses sectateurs sont nommés « cathares » par saint Augustin. Ce n’est qu’au XIXe que l’historiographie anticléricale emploiera à nouveau ce terme pour désigner le phénomène albigeois et leurs cousins alpins, les Vaudois. Bien malin qui pourrait déterminer le nombre des Parfaits occitans ; on sait cependant que ces doctrines ont eu plus de succès auprès des nobles que des paysans. Difficile, en tout cas, d’affirmer que le peuple occitan aurait massivement adhéré à l’hérésie. En revanche, c’est toute cette région, entre Toulouse et la Méditerranée, jusqu’aux Pyrénées, qui subit de plein fouet la « croisade des Albigeois ».

Le fer et le verbe

La région languedocienne est dominée par les « Raymond » de Toulouse et par les Trencavel (Albi, Carcassonne, Béziers). Aucun de ces deux féodaux n’est cathare, mais ils doivent ménager ceux de leurs vassaux qui versent dans l’hérésie. Celle-ci est suffisamment implantée pour que l’Église décide de réagir, envoyant sur place le légat du pape, Pierre de Castelnau. Mais le malheureux est poignardé en 1208, près de Nîmes, par un écuyer de Raymond VI de Toulouse. C’est le signal de la croisade. L’affaire est donc d’abord religieuse, puisqu’il s’agit d’extirper l’hérésie et de rétablir l’ordre social. Mais il faut des bras pour mener la croisade, et Philippe Auguste, trop occupé à défendre la Picardie face aux Anglais et aux Allemands, refuse de s’y mêler. L’expédition est donc marquée par la féodalité, lui donnant son caractère d’accaparement de terres méridionales par les seigneurs du nord. Dirigée par l’abbé cistercien Arnaud Amaury, cette « croisade des barons » est brutale, comme l’exigent les mœurs du temps. Trencavel, fier féodal, refuse de livrer aux croisés une liste de Parfaits biterrois. Béziers est prise par les croisés, un massacre s’y déroule. Le bilan sinistre oscille entre quelques centaines et sept mille morts ; mais Amaury n’a jamais crié : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ». Toutefois la croisade, qui est aussi une conquête, est violente. Nul ne le nie ni s’en réjouit. Simon de Montfort, le plus connu des croisés, n’est pas un philanthrope. Il profite de l’ambigüité de la politique de Raymond VI de Toulouse. Ce dernier, qui a d’abord rejoint la croisade, refuse finalement de démilitariser ses États : il est excommunié et les croisés se retournent contre lui. Il sera remplacé par Montfort, devenu comte de Toulouse. Lorsque la croisade prend fin en 1229, les vicomtés de Béziers, Carcassonne et Albi ont déjà été annexées au domaine royal. Toulouse est rattachée en 1241 et 1271. Entre temps, le catharisme a commencé de s’étioler, subsistant dans des places fortes (Montségur tombe en 1244, Quéribus en 1255). L’Inquisition prend le relais. Juridiction canonique exceptionnelle, introduite en France en 1233, elle garantit les droits de l’accusé et se préoccupe d’abord du rachat des âmes. Certes, la torture est parfois pratiquée ; certes, il y a des bûchers. Mais l’accusé y bénéficie d’un défenseur, et le faux témoignage est durement puni. Le souci premier étant la conversion, on privilégie l’incarcération aux flammes, car on ne convertit pas un tas de cendres ! En dix-sept ans d’exercice à Toulouse, l’inquisiteur Bernard Gui a surtout condamné les hérétiques à de la prison ou à des peines mineures, rarement à la mort (42 fois sur 930 sentences rendues). C’est d’abord par le verbe que l’hérésie a mordu la poussière, le meilleur exemple étant celui de saint Dominique. Traversant le Midi, il découvre l’ampleur de l’hérésie et, par la prédication, convertit de nombreux Parfaits. Fondé à Toulouse en 1215, approuvé par le pape l’année suivante, l’Ordre des Prêcheurs essaime dans l’Europe entière. Encore aujourd’hui, la Ville rose est le cœur battant de l’Ordre, et s’enorgueillit d’accueillir la dépouille d’un autre dominicain illustre : saint Thomas d’Aquin.

Le vrai Languedoc

La croisade n’a-t-elle pas été l’occasion pour le Nord de persécuter le Sud ? Pourtant, l’un des bastions de l’anti-catharisme est, à l’époque, la cité de Narbonne. En outre, l’une des armées croisées, lancée contre le Quercy, est formée d’Auvergnats et de Bordelais – donc d’occitans au sens large. Le légat Pierre de Castelnau, assassiné en 1208, est un méridional pur jus, moine à Fontfroide et archidiacre de Maguelone. Quant à l’inquisiteur Bernard Gui, il est limousin. On ne saurait donc réduire la période à un affrontement Nord-Sud. En outre, la répression de l’hérésie ne s’accompagne pas d’une persécution de la culture languedocienne, ni de sa langue. Du reste, l’identité du Languedoc n’a rien reçu de l’albigisme, alors qu’elle a été façonnée au cours des siècles par le travail des Dominicains enracinés à Toulouse. Assurément, ces hommes d’Église ont donné au Languedoc une âme à sa hauteur, encore plus étincelante. D’ailleurs, les Histoires du Languedoc rédigées par des Toulousains ou des Biterrois aux XVIIe et XVIIIe siècles (Andoque, Cassan, Vic et Vaissette) font peu de place à l’hérésie. Pour ces auteurs, le fait majeur du Moyen Âge languedocien demeure la fidélité du Midi au roi de France pendant la Guerre de Cent Ans. Quant aux débats des États de Languedoc, riches en anecdotes historiques justifiant les libertés locales, l’albigisme n’y est jamais promu. Ce n’est donc pas sur la doctrine des Parfaits que s’est fondée la conscience occitane. L’hérésie ne s’est pas transmise. Qu’est-ce donc que « l’héritage cathare » dont certains se réclament aujourd’hui ? Professent-ils l’ascétisme, croient-ils en la réincarnation, refusent-ils avec dégoût les relations sexuelles ? Pas sûr que les vignerons du Minervois ou les vacanciers du « camping le Cathare » approuvent l’authentique doctrine albigeoise !

Mue par l’anticléricalisme (Libre pensée, loges), prospérant sur l’anachronisme, la notion même de « catharisme », floue et bancale, a été trop déformée depuis un ou deux siècles. Sa résurgence sonne faux et sent la réclame commerciale bas-de-gamme. Notre Languedoc vaut mieux que ces fables.

Par François La Choüe

Illustration : Les cathares se débitent en gros, demi-gros et au détail à l’enseigne du Joyeux Parfait.

 

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Auteur de l'article : PM

Publication de l'article : 6 janvier 2020