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Joseph Ratzinger, le « Mozart de la théologie »

Surnommé ainsi par un ami de sa Bavière natale qui avait été frappé comme tous ses contemporains par son intelligence hors normes, Joseph Ratzinger renoue en 1946 avec ses études au séminaire sans avoir jamais cessé de lire même en captivité. Son biographe Peter Seewald revient sur son parcours à la fois brillant et semé d’embûches dans les années d’après-guerre1.

Le 23 août 1945, les évêques allemands publient pour la première fois depuis la fin de la guerre une lettre pastorale dans laquelle ils posent la question de la faute et du châtiment : « Beaucoup d’Allemands, y compris dans nos rangs, se sont laissés entraîner par les faux enseignements du national-socialisme, beaucoup ont été complices de criminels qui ont œuvré à la fois contre la liberté humaine et contre les racines de l’humanité… beaucoup sont devenus criminels eux-mêmes ». Ils appellent à un apaisement de la société, « ne vous vengez pas, soutenez-vous les uns les autres ! », et à une conversion.

Deux mois plus tard, les 18 et 19 octobre 1945, c’est au tour des représentants des Églises protestantes de revenir sur le rôle de leur Église pendant la guerre  dans un document rendu public à Stuttgart : « Nous nous accusons de ne pas avoir été plus courageux, de ne pas avoir prié avec plus de foi, de ne pas avoir cru avec plus de ferveuret de ne pas avoir aimé avec plus d’ardeur», écrivent-ils au terme d’âpres compromis qui reconnaissent l’« expression effrayante du régime de violence national-socialiste ».

Un jeune séminariste hors du commun

Janvier 1946, Freising. Dans ce haut-lieu de la culture dont la renommée surpassait autrefois la ville voisine de Munich, les deux frères Ratzinger reprennent leurs études. Joseph a 18 ans mais il est complètement transformé ; il a mûri, il est conforté dans sa décision, qui est aussi celle de son frère Georg, de devenir prêtre. « Les années que nous avons passées dans l’obligation du service militaire, écrivent-ils à leur supérieur, nous ont donné l’occasion de concevoir la beauté et la grandeur de notre vocation ». L’atmosphère est celle d’un monde intrinsèquement catholique avec sa cathédrale, ses maîtres de conférences, ses professeurs et la vie liturgique qui est celle du séminaire.

Le Dombergvest surnommé monsdoctus (le mont des savants) ; les anciens enseignements traditionnels y côtoient les approches nouvelles. Au contact de ses innombrables lectures et de ces professeurs de l’ancien temps, le jeune Joseph va se constituer une culture hors du commun qui va frapper tous ses contemporains. Au nombre de ses matières figurent la philosophie, l’histoire de la philosophie et l’histoire profane, la biologie, la pédagogie et la psychologie, le droit de l’Église, la dogmatique, la morale, l’Ancien et le Nouveau Testament. S’y ajoutent pour le jeune débutant des cours de latin, grec, hébreu, histoire et biologie.

Joseph est remarqué tout de suite par Alfred Läpple, sorte de maître des novices, qui devint plus tard son ami et mentor : « sa curiosité était sans limites », se souviendra-t-il, « quand il apprenait quelque chose de nouveau, il l’intégrait facilement ». De fait, il le chargera très tôt de traduire Thomas d’Aquin en allemand à partir du texte original en latin.

De douze ans son aîné, Läpple avait été prisonnier à Foucarville, au sud du Havre : un camp américain qui regroupait un demi-million de soldats de la Wehrmacht. Il y avait créé une université pour les étudiants en théologie, catholiques et évangéliques, ainsi qu’une petite bibliothèque. Il y donnait des conférences très prisées sur la phénoménologie de Husserl, sur Bergson, Nietzsche ou Heidegger.

À Freising, les séminaristes surnomment Joseph le Bücher-Ratz (rat de bibliothèque, par comparaison avec son frère Georg, le rat d’orgue, Orgelratz). « À chaque fois que l’on entrait dans la bibliothèque, Joseph y était déjà », se souvient un ancien étudiant. Il dévore Dostoïevski, Hermann Hesse, Thomas Mann, Kafka, Gertrud von Le Fort, Elisabeth Langässer, Ernst Wiechert et Annette Kolb, Claudel, Bernanos et Mauriac. Il ne s’interdit pas des lectures de science-fiction : Aldous Huxley ou, grâce à ses parents qui lui offrent le livre, le Maître de la Terre de Robert Hugh Benson2, un prêtre et écrivain anglais qui annonçait en 1907 le spectre de l’antéchrist et la formation de deux camps opposés, le catholicisme et l’humanitarisme lié à la franc-maçonnerie. En 1950 est traduit en allemand Le Petit Prince qu’il citera souvent par la suite : « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux ».
Très discret, d’allure chétive, atteint comme sa mère d’une migraine chronique, Joseph est néanmoins d’un tempérament joyeux et allie à une soif inextinguible de connaissances un sens certain de la formule, selon ses anciens camarades qui le considèrent comme un érudit.
Il est sélectionné pour compléter ses études de théologie à l’université de Munich, et se retrouve avec 120 autres séminaristes au Georgianum, le deuxième séminaire catholique le plus ancien au monde après l’Almo Collegio Capranica de Rome.

À 25 ans, prêtre, vicaire et professeur de théologie

La guerre a marqué une telle rupture qu’un besoin de nouveauté se fait sentir dans les domaines de la philosophie et de la théologie : Joseph lit Heidegger, Jaspers, Husserl, mais aussi Anouilh et Sartre, lequel avait eu, selon lui, le mérite de concrétiser l’existentialisme d’Heidegger bien qu’ayant écrit la majeure partie de son œuvre… dans un café. Esprit ouvert à toutes les nouveautés, il s’intéresse à travers Albert Einstein, Max Planck, Paul Sabatier et Aloys Wenzel, aux rapports que les grands scientifiques de son temps établissent entre la science et la religion. Il approfondit l’idée d’une théologie qui doit s’incarner sous peine de rester une abstraction et un entre-soi et se passionne pour le mouvement liturgique dont témoigne un théologien comme Romano Guardini. Son maître spirituel sera Saint Augustin dont les Confessions, lues dès 1946 à l’âge de 19 ans, constitueront pour lui une révélation. C’est en décembre 1949 – il a 22 ans – que Joseph décide d’être théologien.

Son directeur de thèse, Gottlieb Söhngen, repère très vite le don exceptionnel de son étudiant, et va le faire travailler sur le « peuple de Dieu » dans la pensée de Saint Augustin, un concept qui n’avait jusqu’alors jamais été défriché. Jeune doctorant, Joseph est attiré par la « nouvelle théologie » qui émerge de l’après-guerre, représentée notamment par le père jésuite français Henri de Lubac, et reconnaîtra plus tard que, même si elle se fondait sur un retour aux sources de la tradition et des Pères de l’Église, cette nouvelle vague avait présenté un certain danger. Arrive le jour de son ordination, en même temps que son frère Georg, le 29 juin 1951, par le cardinal de Munich Michael von Faulhaber – celui-là même qui avait en vain tenté d’amadouer Hitler en lui demandant une amnistie pour les prisonniers politiques en 1933. Joseph vient d’avoir 24 ans.

Tout en préparant sa thèse, il va passer aux travaux pratiques en devenant le vicaire d’une paroisse près de Munich, une charge écrasante à laquelle il n’était pas préparé mais qu’il considérera plus tard comme « le plus beau moment de (sa) vie ». En l’absence des titulaires, empêchés ou malades, il va assumer presque seul le service paroissial pendant un an – « j’ai fait beaucoup d’enterrements », soufflera-t-il sobrement. Il y exerce un rayonnement dont se souviennent tous les jeunes qui assistaient à ses séances de philosophie du soir, impressionnés par le naturel et par le maintien d’une certaine distance de ce tout jeune vicaire qui ne cultivait jamais la familiarité.

À l’automne 1952, Läpple le fait nommer maître de conférences au séminaire de Freising par le vieux cardinal Faulhaber. Joseph ne saura rien de cette intervention : il aura à enseigner la théologie des sacrements et de la pastorale à 17 séminaristes parfois plus âgés que lui.  Le 11 juillet 1953, il est reçu à la disputation publique de son doctorat avec la plus grande distinction summa cum laude sur le thème des enseignements de saint Augustin : il y opère une synthèse sur l’Église, à la fois peuple de Dieu et corps mystique du Christ, avec une argumentation qui n’avait jamais été énoncée jusque-là.
Mais une ancienne rivalité entre les deux examinateurs (Söhngen, son protecteur, et Schmaus, interdit d’enseignement en 1949 pour sa proximité avec les nazis, puis réhabilité en 1951) va mettre en danger l’habilitation finale de Joseph que tous autour de lui considéraient comme une évidence. Ses vieux parents ayant déménagé pour s’installer à proximité, ils prennent en charge une partie de son loyer. Les conditions de vie du jeune doctorant sont réduites à l’extrême : un bureau, un lit, quelques livres et un lavabo.

En choisissant pour Joseph un sujet sur l’histoire de la théologie au temps de Saint Bonaventure, un théologien du XIIIe siècle, Söhngen va l’entraîner sur le terrain de prédilection de Schmaus, en charge de la dogmatique du Moyen-Âge. Joseph s’attire les foudres de ce dernier en démontrant que Saint Bonaventure, tout comme les théologiens de son temps, ne s’était pas penché sur la Révélation uniquement à partir des Écritures mais qu’il avait eu une approche beaucoup plus large qui incluait la Tradition, les Pères de l’Église, les saints, les croyants eux-mêmes, et même les miracles et les apparitions de la Vierge.

Les 700 pages de La révélation et l’histoire sainte d’après l’enseignement de saint Bonaventure sont achevées à l’été 1955. Pour comble de malchance, la secrétaire qu’il a engagée pour taper sa thèse se révèle incapable de mener à bien sa tâche, et va jusqu’à perdre des pages ou même des chapitres entiers qu’il lui faut, de mémoire, rédiger à nouveau. La thèse est enfin livrée à l’automne.  Söhngen se montre enthousiaste. Mais Schmaus assène le coup de grâce le jour du Samedi Saint de 1956 : il prend Joseph à part au cours d’une réunion de théologiens et lui annonce froidement qu’il doit refuser sa thèse. Il l’a annotée de commentaires de toutes les couleurs en marge et la déclare irrecevable en raison de son caractère progressiste. Le monde s’écroule autour du jeune homme qui devient mutique et dont les cheveux deviennent gris en une nuit. Il se remet au travail et se rend compte que la dernière partie de sa thèse a été très peu annotée par Schmaus. C’est ce texte réduit à 180 pages qu’il va soumettre en 1957 à la Faculté de Théologie de Munich. La soutenance publique, le 21 février suivant, finit en joute oratoire entre les deux professeurs devant une salle pleine à craquer. Le doctorant se tait. L’heure de l’examen est passée. Le cauchemar se termine par une habilitation accordée de justesse. Joseph a tout juste 30 ans. Il est fêté à son retour à Freising, où il est nommé le 1er janvier 1958 à la chaire de dogmatique et de théologie fondamentale, et honoré comme le « plus jeune professeur de théologie du monde ».

1. « Benedikt XVI. Ein Leben. » Peter Seewald, éd. Droemer, 1184 p., 2020.

2. . « Le Maître de la terre. La crise des derniers temps » Robert-Hugh Benson, traduction française, Pierre Téqui éd., 2015.

Illustration : « Sur la terre […] nous pouvons contempler l’immensité divine à travers le raisonnement et l’admiration ; dans la patrie céleste, en revanche, à travers la vision, lorsque nous serons faits semblables à Dieu, et à travers l’extase […] nous entrerons dans la joie de Dieu ».
Benoît XVI, Audience générale du 3 mars 2010, à propos de saint Bonaventure. Ministre général de l’ordre des franciscains, en 1257, il établit la biographie de saint François et réforme l’ordre, au grand dépit des zelanti, qui engendrèrent les utopistes fraticelles.
Zurbarán, L’Exposition du corps de Saint Bonaventure (1629)

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Auteur de l'article : Blandine Delplanque

Publication de l'article : 20 janvier 2021