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Fratelli Tutti, une clé de lecture

En ne s'adressant pas aux seuls catholiques, le pape François cherche à poser les bases d'une fraternité universelle – mais comment prendre politiquement en compte toute la diversité des sociétés actuelles ? Tentative pour aller au-delà des formules qui plaisent aux journalistes.

L’encyclique Fratelli Tutti résonne « presque comme un testament spirituel, tant François y résume et laisse sa vision du monde. On y retrouve tous ses thèmes de prédilection : paix, dialogue interreligieux et social, défense de la Création et accueil des migrants, importance du pardon et formes politiques de la charité, ainsi que de multiples reprises de textes du pontificat[1] »[2].

Comme la précédente encyclique du pape François, elle n’est pas adressée aux seuls catholiques mais à tous les hommes de bonne volonté, du monde entier ; le pape s’y comporte une fois de plus en missionnaire envoyé dans un monde sur lequel il porte un regard sombre et qu’il veut appeler au Christ. La plupart des encycliques sociales antérieures cherchaient à traiter un problème concret et à pousser les chrétiens à le résoudre à la lumière de l’Évangile. Avec le pape François, la perspective change ; en s’appuyant sur sa foi au Christ le pape propose à tous les hommes de faire leur examen de conscience.

Dans un monde gagné par l’athéisme, il cherche à donner plus de poids à son enseignement en partant de ce qu’il considère comme le « plus petit dénominateur commun » capable d’accrocher l’attention du plus grand nombre. Ce faisant, il « ne peut pas s’empêcher de mêler [le] rappel essentiel [de l’amitié entre les citoyens] avec ses conceptions politiques particulières »[3]. En fait, le pape assume pleinement ce mélange car il n’a pas peur de provoquer chacun à s’interroger sur sa propre attitude. Pour l’archevêque de Reims, Monseigneur de Moulins-Beaufort, le souverain pontife « met sous les yeux de chacun les lieux où chacun risque de manquer à la fraternité. Tout le monde peut faire son examen de conscience : chaque personne, les entreprises, les familles, les États… »

Frères dans le Père

Si sa vision du monde est pessimiste, sa formation de jésuite est bien présente. Il faut que son enseignement ne soit pas désincarné, au risque que certains lecteurs ne perçoivent dans ses propos que leur aspect politique. Le pape François part de la vérité évangélique fondamentale : Dieu est le Père de tous les hommes. Si tous les hommes ont un seul Père, c’est qu’ils sont tous frères. Or, il constate que les hommes de ce temps n’adhèrent pas spontanément à cette annonce. Et pourtant, saint Jean-Paul II avant lui avait très largement développé cet aspect de la Vérité : « Il n’y a de frères que lorsqu’il y a un père. Et les hommes ne sont frères que là où il y a le Père »[4]. De même, dans Caritas in veritate, Benoît XVI avait complété en expliquant que « la raison, à elle seule, ne parvient pas à créer la fraternité ». Le pape François renverse donc le raisonnement, en espérant avoir plus de succès surtout à une époque où chacun se sent comme isolé et orphelin. Les hommes sont tous frères ce qui sous-entend que s’ils sont frères c’est qu’ils ont un Père commun, unique et un Père qui les aime et les supplie de s’aimer comme Il les aime tous. De façon explicite, il écrit : « Nous, croyants, nous pensons que, sans une ouverture au Père de tous, il n’y aura pas de raisons solides et stables à l’appel à la fraternité. Nous sommes convaincus que c’est seulement avec cette conscience d’être des enfants qui ne sont pas orphelins que nous pouvons vivre en paix avec les autres » (FT 72).

Pour atteindre ce but, l’abbé Guillaume de Tanouärn remarque que « l’encyclique commence par François d’Assise et se conclut par une évocation du bienheureux Charles de Foucauld, celui qui, dans son désert, voulait être le frère universel. On sent bien, à travers cette double référence que le premier objectif du pape François est de présenter l’Église catholique comme la sœur universelle justement, celle qui accompagne tout être humain, aussi bien le migrant sans papier que le mâle blanc hétérosexuel, dont on dit aujourd’hui tant de mal ».

Hélas, toute la Création a été pervertie par un esprit égoïste, l’esprit de division : pour revenir au projet de Dieu, il faut d’abord bien voir que « dans ce monde qui avance sans un cap commun, se respire une atmosphère où la distance entre l’obsession de notre propre bien-être et le bonheur partagé de l’humanité ne cesse de se creuser » (FT 31) ; il faut donc commencer par retisser des liens entre tous. Si l’on veut que tous les hommes se tournent ensemble vers le Ciel, il faut d’abord qu’ils commencent par s’entendre entre eux, sur la terre. La religion catholique est une religion incarnée pour qui le Royaume de Dieu est déjà présent – même si c’est encore imparfaitement. Autrement dit, pour atteindre le Ciel, il faut commencer par considérer l’homme dans toute son humanité.

Discernement et dynamisme

Pour le pape, il faut commencer par réveiller l’homme car « le plus grand problème du relativisme qui imprègne la culture dominante est l’endormissement des consciences »[5], triomphe du père du mensonge, qui a même réussi à faire croire qu’il n’existait pas ce qui permet ainsi à « la liberté humaine [de prétendre] tout construire à partir de zéro » (FT 13). Dès lors, on comprend très bien que les solutions politiques auxquelles le pape aboutit puissent faire l’objet de discussion et cela d’autant plus qu’il s’adresse au monde entier et que les différents peuples constitués n’ont pas « construit » la même société. Nous ne sommes pas dans le monde de Babel et il ne s’agit pas d’y entrer mais pour autant, cela ne doit pas occulter la réalité profonde de l’unité intrinsèque du genre humain.

Au début de son pontificat, le pape François nous appelait à faire appel au discernement. Il n’a pas dit que ce discernement ne devait s’appliquer exclusivement qu’aux pensées extérieures. Ce discernement concerne aussi son enseignement. Il s’agit, pour tous, de distinguer ce qui relève du dogme de ce qui se rapporte au prudentiel. Sinon nous risquons de nous arrêter à des discussions byzantines sur la couleur et l’épaisseur de la gangue sans chercher à y découvrir la pépite qui y est enfouie. Nous risquons de nous diviser sur ce qui ne relève que de l’opinion, de ne pas faire notre examen de conscience – essentiel, comme dans tous les Exercices spirituels – et de ne pas recevoir le message évangélique. Et si cela concerne tous les hommes, cela concerne aussi et au premier chef tous les chrétiens car, comme le remarque l’évêque de Cayenne, Monseigneur Lafont, « croire en Dieu ne nous garantit pas de vivre selon sa volonté ».

Il faut enfin remarquer, avec Mathieu Detchessahar que la lecture de l’encyclique est difficile. « Le texte est foisonnant. Il procède d’une pensée dialectique qui fonctionne par allers et retours critiques entre des conceptions opposées mais également erronées du politique ce qui oblige souvent à faire une synthèse que le pape ne fait qu’esquisser par moment. Par ailleurs, le pape argentin ne résiste pas à quelques formules faciles qui claquent comme les slogans d’une manif’ de collégiens […]. Néanmoins, il faut aller au-delà du style personnel de François, qui pour n’être pas celui de ses prédécesseurs a parfois une dimension de spontanéité énergisante, pour découvrir un texte profond »[6].

 

[1].   Au point que certains commentateurs ont pu écrire qu’il s’agissait d’une encyclique « auto-référencée ». Ils ont, en effet remarqué que 60 % des références renvoyaient à des textes pontificaux (et trois d’entre elles renvoient au film de Wim Wenders, Le pape François, un homme de parole, produit en 2018).

[2].  Marie-Lucile Kubacki, La Vie, 8 octobre 2020.

[3].   Pierre de Lauzun, 4 octobre 2020.

[4].   Lettre à tous les jeunes du monde, 1985.

[5].   Marie-Lucile Kubacki, La Vie, 8 octobre 2020.

[6]. Le Figaro, 9 octobre 2020.

 

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Auteur de l'article : François Schwerer

Publication de l'article : 14 novembre 2020