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UNE RÉFORME SANS AVENIR

Une retraite décente est une question de justice. Macron ne veut considérer qu'un prétendu équilibre des comptes et refuse, surtout, de laisser les Français s'organiser à leur guise. Sous prétexte d'égalité, il leur promet la misère et une vie sans repos. L'accepteront-ils ?

Macron a gagné l’épreuve de bras de fer l’opposant aux syndicats, mais a perdu la bataille de l’opinion publique. Aujourd’hui, 61 % de nos compatriotes réprouvent sa réforme du régime des retraites, malgré tous les désagréments qu’ils subissent d’une grève des transports qui dure depuis plus d’un mois et une semaine (au moment où nous rédigeons ce texte), car ils savent qu’eux-mêmes, leurs camarades et collègues nés après 1974, ou leurs enfants ne toucheront, dans leurs vieux jours, qu’une pension réduite (amputée de cent, voire de plusieurs centaines d’euros mensuels, relativement à ce que leur aurait valu l’ancien système), à laquelle ils ne pourront prétendre, de surcroît, qu’au terme d’une période d’activité plus longue qu’actuellement.

Le refus de la misère

La grève de la SNCF et de la RATP (la province est moins affectée par le mouvement) s’essoufflera et cessera dans la mesure où ses participants seront bien obligés de reprendre leur travail, n’ayant, pour la plupart, que leur salaire et leurs modestes économies pour subsister. Macron et Philippe pourront, aux dates prévues, faire adopter leur texte en conseil des ministres, puis par les deux assemblées parlementaires, le promulguer, et sortir les décrets d’application destinés à la mettre en œuvre.

Mais ils auront réalisé une réforme contre le vœu profond de leurs compatriotes. On peut gager sans grand risque que cette réforme ne sera jamais acceptée par la majorité de la population et de l’opinion, même après son adoption officielle, et qu’elle fera toujours consensus contre elle. Cela tient à ce qu’elle taille dans le vif du besoin irréductible de justice sociale qui siège au cœur et à l’âme de notre peuple, et qui exige que tout citoyen ait droit, au terme d’une longue carrière d’honnête et dur travail, à une retraite décente pour ses vieux jours (ainsi que, par ailleurs, à la gratuité des soins ou aux congés payés ou de maternité ou de maladie). Les Français, plus laborieux et dévoués qu’on ne le dit parfois, acceptent bien, volens nolens, de devoir travailler dur pour des revenus modestes (dans l’immense majorité des cas), mais ils refusent, et refuseront toujours, de finir dans la misère, dans l’indigence, de vivre dans des appartements exigus, insalubres, mal chauffés l’hiver et sans commodités, de devoir chercher une activité à temps partiel pour compléter une trop maigre pension de retraite, d’être amenés à fréquenter les restaurants du cœur, à faire les poubelles ou à ramasser les déchets de légumes abandonnés sur les places publiques les jours de marché. Ils veulent pouvoir compter, pour vivre décemment, sur une pension convenable et assurée, suffisante et dont le montant ne dépende ni de la fixation de la valeur des points de retraite par le gouvernement ou le MEDEF, ni du jeu du marché, ce que ne leur garantit absolument pas – au contraire – le projet du gouvernement. Et cette exigence est on ne peut plus légitime.

Un président qui a présumé de ses forces du fait de débuts faciles

Il semble bien qu’Emmanuel Macron ait présumé de ses forces, et ce depuis longtemps, avant même son élection à la magistrature suprême. Très intelligent, issu du saint des saints (l’ENA, et l’inspection des finances), homme du XXIe siècle plus que ses pairs et concurrents de la classe politique d’avant son élection (il n’avait que 23 ans en 2000, quand les Sarkozy, Hollande, Fillon, Bayrou et autres étaient déjà des hommes très mûrs nés dans les années 1950, pour ne rien dire des Juppé et des Fabius), il pouvait apparaître pour ce qu’il ambitionnait de devenir : celui qui ferait entrer notre pays dans « le nouveau monde », lui faisant rompre ses amarres avec un modèle social sclérosé et le lançant hardiment dans le grand large d’un village planétaire sans frontières, régi par la loi du marché.

Et, au début de son présent quinquennat, il semblait devoir réussir. On se souvient de la facilité avec laquelle il réforma le Code du Travail, en septembre 2017, mettant en échec les syndicats et parvenant à s’assurer du relatif et nuancé soutien de l’opinion. (D’autres initiatives, comme la loi PACTE du 22 mai 2019, furent assez bien accueillies, mais leur contenu était trop technique et abstrait pour être accessible à l’immense majorité des Français).

Les syndicats étaient alors « à la ramasse », ne recrutaient ni ne fidélisaient plus personne, n’étaient plus suivis et étaient jugés impuissants. Les partis politiques, de gauche comme de droite, avaient perdu tout crédit, et leurs leaders, ravalés au rang de vieux croûtons par un Macron sémillant quadragénaire, semblaient bons pour la maison de retraite. Aucun notable politique ne paraissait crédible : ni les Sarkozy, Fillon, Juppé, Hollande, Valls, usés jusqu’à la corde, ni les populistes Marine Le Pen et Mélenchon, mutuellement opposés et jugés incompétents, même par leurs partisans et les opposants les plus résolus à Macron.

Le président semblait donc pouvoir foncer, et seul, sur un boulevard, sans opposition crédible pour l’intimider, et à la tête d’une population française déçue par des décennies de gouvernements conservateurs libéraux ou sociaux-libéraux, dégoûtée, atone, et résignée à des réformes libérales qu’elle ne souhaitait pas mais qu’elle estimait inévitables, puisque tous les dirigeants les avaient initiées à pas comptés (certes avec des reculs) et que nul n’avait pu les empêcher.

Animés par leur ferveur républicaine, les Français rendent un hommage historique au président Macron.

Un risque politique majeur pour Macron et LREM

Mais, cette fois, il en va différemment. La question des pensions de retraites a une charge symbolique surpuissante. Plus que dans les salaires, les Français voient, dans leurs futures pensions de retraites le reflet de leur condition sociale et la préfiguration de leur avenir. Ils ne veulent pas finir indigents. Confrontés, pour beaucoup d’entre eux, à des situations douloureuses et inextricables de chômage, ils ne supporteront pas de devoir terminer leur vie dans la misère. Ils refuseront que celle-ci devienne, dans la société de l’avenir, le « nouveau monde » de Macron, le terme normal de leur existence.

C’est pourquoi, on peut prévoir que, dans les années qui vont suivre, la question qui dominera la vie politique française sera celle de l’abrogation de cette loi prochaine sur la réforme des retraites. Les électeurs mettront tous les partis au pied du mur, les forçant à se prononcer sur le sort qu’ils entendront réserver à cette réforme. S’ils entendent l’abroger, ils reprendront sérieusement du poil de la bête, relativement à leur défaite de 2017, même s’ils sont opposés les uns aux autres, de la même manière que les syndicats, naguère réduits à l’impuissance, ont retrouvé une nouvelle vigueur et repris en main le mouvement social. Macron pourrait n’être pas réélu, et les députés LREM courent le risque de tomber comme des mouches en 2022.

Une réforme contestable de par ses effets sur la vie des retraités

D’autant plus que cette réforme n’a aucune crédibilité. Elle se prétend abolir les régimes spéciaux et instaurer l’égalité de tous quant aux droits à la retraite. Or, le gouvernement a tellement multiplié les exceptions (à titre de nécessaires concessions) qu’elle est d’ores et déjà invalidée sur ce point. Et les mécontents auront beau jeu de réclamer le maintien de leur régime propre, au même titre que les exemptés.

D’autre part, en exemptant de son application les actifs nés avant 1975, et en prévoyant, pendant une longue période, un régime mixte combinant l’ancien système et le nouveau, elle créée de nouvelles et injustes inégalités entre les Français, alors qu’elle se prétend génératrice d’équité et de justice, en même temps que de clarté (or le système prévu semble singulièrement complexe et opaque).

D’aucuns présentent cette réforme comme le seul moyen de sauver la retraite par répartition et d’éviter son remplacement pur et simple par la capitalisation. Mais les futures pensions seront si maigres que, par compensation, la capitalisation se développera, à titre complémentaire, et tiendra une place de plus en plus grande. Tous les pays qui ont expérimenté une réforme des retraites analogue à la nôtre ont vu une baisse sévère du montant des pensions, dans toutes les professions, y compris les nations réputées pour leur politique sociale avancée, telles les pays scandinaves. Cela dit, il convient de reconnaître que l’absence de réforme de notre système de retraite aboutirait fatalement à sa faillite, ainsi que nous l’avons expliqué dans un précédent article.

Une réforme contestable de par sa visée universelle

En vérité, cette obsession de l’universalité est perverse. Des métiers ou des corps de métiers extrêmement différents, présentant des caractéristiques très différentes, des exigences différentes, des conditions de travail différentes, des conséquences différentes sur la vie et la santé des actifs, des histoires différentes, ne peuvent être alignés égalitairement en un régime unique. Une telle entreprise engendre nécessairement des injustices, des réajustements nocifs pour les uns et les autres, et un abaissement du niveau des pensions pour tous. Les pays qui ont opté pour l’unité dans le domaine des retraites (Grande-Bretagne, pays scandinaves) ont fini, tôt ou tard, par en faire l’amère expérience. Le seul système sensé et juste est celui qui s’inscrit dans un cadre corporatif et assuranciel, diversifié selon les corps de métiers, comme en Allemagne (qui, dans le domaine des retraites s’en sort beaucoup mieux que la France, et même que les pays nordiques). À méditer.

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Auteur de l'article : Yves Morel

Docteur ès-lettres, écrivain, spécialiste de l'histoire de l'enseignement en France, collaborateur de la Nouvelle Revue universelle
Publication de l'article : 3 février 2020