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LA RÉFORME DU BACCALAURÉAT OU L’ILLUSION D’UNE ENTREPRISE DE RELÈVEMENT DES ÉTUDES SECONDAIRES

Enseignement. Pour mieux comprendre la réforme que tout le monde loue, d’un ministre que tout le monde révère, il faut en saisir les tenants et les aboutissants.

Jean-Michel Blanquer a tranché. Le projet de réforme du baccalauréat est désormais arrêté. Le ministre a suivi les recommandations du rapport Mathiot.

Baccalauréat étalé sur les trois années de lycée

Il propose un baccalauréat « resserré », pour reprendre sa propre expression et celle de tous les commentateurs. Pas plus de quatre épreuves terminales : deux épreuves de spécialité, choisies parmi les disciplines majeures de la série du candidat, et ce dès la classe de première, une épreuve de philosophie pour tous les candidats de toutes les séries, et un « oral de maturité ». Les résultats, à ces épreuves, entreront pour 60% dans l’attribution du baccalauréat. En ce qui concerne les autres matières, le niveau des candidats sera évalué par le contrôle continu, évaluation entrant à hauteur de 30% dans l’obtention du bac, les 10% restant revenant à l’examen des bulletins de notes, contrôle fondé sur la notation à des partiels, et étalé sur les trois années de lycée. Le ministre et certains spécialistes de l’éducation, en particulier François Dubet, espèrent ainsi, en obligeant les lycéens à la constance dans leur travail et l’effort, relever le niveau général des études secondaires et y restaurer la primauté de l’acquisition du savoir.

Restaurer un enseignement de qualité

Car le but de M. Blanquer est la restauration de la qualité des études en lycée. Aussi, notre ministre renvoie-t-il dos à dos les corporatismes enseignants et les lubies pédagogistes. Apparemment !

Il prend le contrepied des premiers en mettant fin à l’existence des grandes filières, que certaines confédérations syndicales – dont le SNES, majoritaire dans les lycées, le SNALC et FO – et les associations des enseignants des diverses disciplines défendent, dans la mesure où leur existence garantit, pour chaque matière, un nombre incompressible d’heures de cours, une présence aux examens affectée d’un certain cœfficient, et donc un nombre tout aussi incompressible de postes. Simultanément, il refuse les études à la carte, proposées par les pédagogistes, consistant à permettre à chaque élève de composer lui-même son programme de matières et de cours et, ainsi, à personnaliser à l’extrême les études et les épreuves, de façon à assurer la réussite de tout un chacun, ce qui aboutit à la dépréciation complète des titres, puisque pour chaque diplôme, il y a alors autant de niveaux de savoir que de diplômés. Il convient de rappeler ici que cette vénéneuse lubie, chère aux Legrand, Meirieu, Pantanella et autres Zakartchouk, inspira en assez grande partie les projets de réforme – heureusement remisés dans les tiroirs – de Xavier Darcos (2008) et de Luc Chatel (2009), deux ministres appartenant à des gouvernements de droite, ceux de François Fillon, sous la présidence de Nicolas Sarkozy.

Ce nouveau schéma amène notre ministre à supprimer les filières et à laisser une certaine liberté de choix de matières aux élèves, tout en bornant cette latitude par l’obligation d’opérer la sélection parmi sept ou neuf couples de disciplines (lettres-langues vivantes, maths-sciences éco, etc.). En outre, les lycéens seront conseillés, dans leur choix, par un accompagnement à l’orientation, pendant toute la durée de leur classe de seconde.

L’« oral de maturité » vise à développer chez les élèves la maîtrise de l’expression orale et l’acquisition de méthodes de recherche, de travail et d’exposition. L’un de ses objectifs est la correction des inégalités liées aux origines sociales, les enfants de cadres, d’intellectuels et de représentants des professions libérales jouissant d’emblée, en ces domaines, d’une forte supériorité sur leurs condisciples moins avantagés.

C’est donc une restauration tranquille de la qualité des études secondaires, par une voie indirecte et apparemment limitée dans son objectif, la réforme du baccalauréat, qu’entend opérer M. Blanquer.

69% des Français approuvent ce projet qui, à leurs yeux, confirme la volonté de l’actuel occupant de la rue de Grenelle de rétablir en France un enseignement de qualité, en faisant fi des pesanteurs, de la démagogie et de l’attentisme.

Un projet apparemment séduisant…

Et, de prime abord, ce projet peut séduire. Il fait gagner du temps et de l’argent à notre institution scolaire. En effet, le déroulement des épreuves du baccalauréat entraîne, chaque année, le sacrifice d’un mois et demi de cours – de la fin mai au début juillet –, en raison de la mobilisation d’enseignants et de personnels administratifs, et de l’accaparement de salles de classes qu’il entraîne. D’autre part, son organisation, depuis la confection des horaires et des plans d’occupation des salles jusqu’aux convocations des candidats, en passant par l’achat de feuilles de copies d’examens, la reproduction des documents portant mention des sujets d’épreuves, la confection des listes de candidats, des listes d’admissibles et d’admis, la rédaction et la reprographie des rapports de jurys, coûte une petite fortune. Et tout cela pour un titre dévalué. La réforme Blanquer met un terme à ce rituel gâchis financier et éducatif, ou, à tout le moins, le limite considérablement. D’autre part, on peut espérer que l’introduction du contrôle continu tout au long des années de lycée, entrant en jeu dans l’obtention du baccalauréat, stimulera la constance dans l’application aux études, chez les élèves, et le souci de transmettre un savoir de haut niveau, chez les enseignants.

… mais voué à l’échec

Mais, est-ce certain ? Cette entreprise de relèvement de notre enseignement par une stratégie d’incitation, de percolation, d’irrigation subtile, dont la réforme du baccalauréat serait l’instrument, peut-elle porter des fruits ? Sur ce point, la réserve s’impose. En réalité, le résultat dépend non de la méthode, mais du terrain sur lequel on l’applique.

Or, on le sait, le terrain est on ne peut plus défavorable au succès de la méthode blanquérienne. Tel qu’il se présente, il condamne une telle méthode à la stérilité. Vous aurez beau mettre de l’engrais ou semer des graines dans un sol tourbeux, rien ne poussera. La réforme de M. Blanquer ne peut pas induire un relèvement de la qualité des études secondaires, car notre système d’enseignement est gangrené par toute l’organisation pédagogiste qui l’inspire, le gouverne et le structure, et tous les dispositifs qui concourent à faire de lui le creuset d’une société cosmopolite et idéologiquement égalitariste, ce qui ne signifie pas que les inégalités sociales y soient abolies, tout au contraire.

Comment espérer restaurer la qualité des études quand les parents d’élèves font la loi dans les établissements et auprès des rectorats, quand toute discipline a disparu dans les rapports maîtres-élèves, quand aucune cœrcition n’est possible pour juguler les éléments récalcitrants, quand les professeurs en difficulté sont systématiquement culpabilisés, sanctionnés et marginalisés ou exclus, quand le cours magistral n’existe que dans quelques établissements privilégiés, quand règnent la pédagogie différenciée et individualisée à l’extrême, les travaux personnels encadrés (TPE) dans les lycées d’enseignement général et les projets pluritechniques encadrés [PPE] dans les sections et les établissements techniques, les itinéraires de découverte (IDD), puis les enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI) – autant d’auberges espagnoles où l’on apporte et fait ce que l’on veut, où les initiations les plus disparates et les plus volatiles sont proposées aux jeunes –, quand on confond information et connaissance, compilation de documents et recherche, quand on considère l’École comme un « lieu de vie », d’apprentissage de la « citoyenneté » et des « valeurs de la République » étayées sur la religion des droits de l’homme et le conformisme intellectuel et moral ? Comment espérer restaurer le niveau des examens quand on a réduit à rien l’exigence d’acquisition de savoirs, quand les épreuves sont incroyablement basses et les jurys on ne peut plus accommodants puisqu’ils surnotent systématiquement les prestations des candidats et ne peuvent noter au-dessous de cinq sur vingt?

Non, dans un contexte aussi catastrophique, la réforme du baccalauréat de M. Blanquer ne peut pas engendrer un retour à un enseignement de qualité attesté par des diplômes qui ne soient pas de la fausse monnaie.

L’ homme a conforté le marasme scolaire actuel

D’ailleurs, M. Blanquer a-t-il réellement cette volonté restauratrice que tous les commentateurs lui attribuent un peu vite ? Rappelons ici que cet homme, cacique du système, a été partie prenante de tous les mauvais coups qui ont corrodé encore un peu plus notre enseignement depuis dix ans.

En 2007-2009, alors recteur de l’académie de Créteil, il s’applique, avec un soin particulier, à « la convention d’éducation prioritaire » entre les lycées des ZEP (zones d’éducation prioritaires) et l’IEP de Paris, permettant aux élèves des premiers l’accès au second sans devoir passer le concours de recrutement. Allant jusqu’à proposer de rémunérer ces élèves privilégiés, il soulève une polémique qui l’incite au départ.

Devenu alors directeur de l’enseignement scolaire (DESCO) au ministère (2009), il met en place, avec Luc Chatel, une réforme tendant à conforter la politique qu’aujourd’hui il remet en question : personnalisation totale de l’enseignement, orientation de l’élève constamment réversible, promotion irréfléchie de l’engagement « citoyen » des lycéens. En ce temps-là, M. Blanquer ne se souciait guère de la qualité de l’enseignement. Ajoutons que, depuis sa prise de fonction, il n’est revenu sur aucune des aberrations pédagogistes institutionnalisées : préférant, pour l’apprentissage de la lecture, la méthode syllabique à la méthode globale, il laisse subsister celle-ci, dans notre enseignement, sous la forme d’une technique bâtarde amalgamant les deux méthodes ; insistant sur la valeur formatrice des humanités, il n’a pas remis en cause les enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI) de sa « prédécesseure », qui a laminé littéralement les horaires de latin et grec au collège.

Ce sont là autant de signes révélateurs de l’absence de volonté réelle, chez notre ministre, de rétablir vraiment un enseignement de haut niveau dans notre pays, et pour notre jeunesse.

En vérité, les contorsions de M. Blanquer ne sont que jeu d’illusionniste, posture théâtrale destinée à faire croire que l’on s’occupe enfin sérieusement de l’avenir des jeunes, et donc de notre pays. Les Français croient ainsi que la réforme du baccalauréat – qui n’est en réalité qu’une opération d’économie, de simplification administrative et d’entérinement de la dévaluation de ce qui fut le premier grade universitaire – va engendrer des fournées de bacheliers instruits, et relever le niveau de l’enseignement en lycée. Il n’en sera rien, car la réforme Blanquer s’inscrit dans le cadre même du système qui, depuis cinquante ans, nous voue à une décadence scolaire et intellectuelle continue. Et un système n’est pas fait pour secréter son contraire.

La question est de savoir s’il relève de l’État de prendre en main toute l’Éducation nationale. Politique magazine

La question est de savoir s’il relève de l’État de prendre en main toute l’Éducation nationale. Politique magazine

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Auteur de l'article : Yves Morel

Docteur ès-lettres, écrivain, spécialiste de l'histoire de l'enseignement en France, collaborateur de la Nouvelle Revue universelle