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QUAND JEAN-LUC MÉLENCHON SE REPLIE SUR LES FONDAMENTAUX DE LA GAUCHE

Les échecs persistants du populisme de gauche ont amené l’Insoumis maximal à se replonger dans le confortable courant universaliste dont il est issu.

Jean-Luc Mélenchon et certains élus de La France insoumise (LFI) ont participé, le 10 novembre dernier, à la « Marche contre l’islamophobie ». À vrai dire, le fait n’a rien de surprenant. Qualifiés de populistes, Mélenchon et La France insoumise restent ce qu’ils sont in essentia : le premier un homme de gauche, la seconde une formation politique de gauche, avec tout ce que cela implique. En participant à cette marche, Mélenchon et consorts n’ont fait que rentrer au bercail de la grande famille de la gauche, et se conformer à ses grands principes.

Des participants et des non-participants bien timorés

D’aucuns objecteront que si Mélenchon a honoré de sa présence à ladite marche (comme Bruno Coquerel, Danièle Obono, Clémentine Autain et autres « insoumis »), Adrien Quatennens, coordonnateur général de LFI et François Rufin, entre autres, ne l’ont pas imité. Mais avec quelle réticence, quelle retenue et, pour tout dire, quelle pusillanimité ! Adrien Quatennens a éprouvé le besoin de justifier son absence par « des raisons personnelles » le retenant ailleurs, et s’est défendu de cautionner par son absence l’hostilité à l’islam, déplorant seulement que cette manifestation puisse être exploitée par ceux qui chercheraient à disqualifier toute critique de la religion et que LFI n’ait pas rédigé son propre texte sur le sujet. Quant à François Rufin, il a expliqué son abstention en affirmant que la religion « n’est pas mon truc » (sic), et en reconnaissant, sans honte, n’avoir pas voulu renoncer à une escapade en Belgique avec ses enfants, pour manger des frites et des gaufres et jouer au foot, ce qui donne la mesure de l’idée que ce député se fait de ses responsabilités politiques.

L’utopie archaïque contre la modernité concrète

Pour comprendre cette attitude des uns et des autres, il convient de remonter aux sources, donc à la raison d’être, du mouvement de Mélenchon.

Ce mouvement a toujours revendiqué un ancrage fort et exclusif à gauche, et a été conçu comme une formation propre à éviter l’absorption complète de la gauche par la galaxie néolibérale et sociale-libérale, suivant la pente du PS, le parti communiste ne pouvant faire le contrepoids en raison de son déclin. C’est dire qu’il s’agissait de faire pièce à la droite. Il s’agissait de contrer la droite libérale, qui était en train de dissoudre complètement la gauche socialiste, et la droite nationale (qualifiée d’ « extrême droite »), laquelle allait inéluctablement récupérer les suffrages des anciens sympathisants communistes et des électeurs déçus du PS, formant avec eux tous un vaste front « populiste ». Au fond, il s’agissait d’une tentative désespérée pour maintenir en vie une gauche entée sur la vision marxiste d’un monde capitaliste classique caractérisé par la lutte des classes, plus précisément de la classe ouvrière contre le patronat, et devant déboucher sur le Grand Soir et les lendemains qui chantent. Cette vision des choses est révolue, parce que le monde qui la suscitait n’existe plus. Le monde actuel n’ignore certes pas les classes et les rapports de force entre dominants et dominés, exploiteurs et exploités, mais il n’oppose plus un prolétariat ouvrier et un patronat industriel adossé aux banques. Une chose est certaine : le projet politique mélenchoniste, sous ses avatars successifs (Parti de Gauche, Front de Gauche, France insoumise), est très éloigné de la restauration nationale dont notre pays (et l’Europe avec lui) a besoin, pour retrouver le chemin de la stabilité politique, de l’ordre, de la justice et de la prospérité. Fondé sur une utopie égalitaire et universaliste désuète, il ne pourrait déboucher, si par extraordinaire sa réalisation était tentée, que sur un système socialiste kafkaïen, marqué par le dysfonctionnement, l’incurie, la gabegie, le marasme, l’idéologie et, finalement, la tyrannie. Pour s’en convaincre, il suffit de considérer la situation catastrophique du Vénézuela bolivarien de Maduro ou celle de la Bolivie de Morales, que soutient Mélenchon.

Mélenchon, c’est la gauche qui s’accroche à son utopie. Tandis que les socialistes (restés au PS ou recyclés dans LREM) et les libéraux, sociaux-libéraux et bobos de tout poil, c’est la gauche qui réalise cette utopie, non pas telle que la rêvaient ses militants, théoriciens, chantres et thuriféraires du XIXe et du XXe siècles, mais sous la forme qu’elle prend nécessairement dans le monde sans frontières ni distances, universel, homogénéisé et néolibéral dans lequel nous vivons. Dans son livre Le voleur dans la maison vide (1997), Jean-François Revel, homme de gauche de toujours, passé d’un socialisme frotté de marxisme au libéralisme le plus pur, affirme que « le libéralisme tiendra les promesses du socialisme ». Une telle affirmation heurte un mélenchoniste et peut d’ailleurs être contestée. Néanmoins, elle comporte une large part de vérité : c’est notre société libérale universaliste, droit-de-l’hommiste et égalitaire de droit et par principe sinon de fait, qui a engendré toutes les aberrations sociétales modernes, amorales, individualistes, hédonistes, délétères et mortifères que nous connaissons, étayées sur une idéologie pseudo-humaniste sommaire. En vain la gauche mélenchoniste dénonce-t-elle ce qu’elle considère comme une imposture destinée à masquer la réalité de la domination oppressive du capitalisme contemporain. Elle ne peut faire que ce sont bel et bien les valeurs de la gauche qui régissent notre société, structurent et orientent la pensée de nos dirigeants, de nos élites, de notre bourgeoisie, de nos classes moyennes et d’une part non négligeable de nos classes populaires. Elle en a conscience et se trouve bien obligée d’en tenir compte. Lorsqu’elle tend à s’en écarter, elle pique du nez, car elle subit alors la concurrence victorieuse de la droite nationale.

L’échec persistant du populisme de gauche

Cela s’est vérifié régulièrement lors des scrutins de la décennie écoulée. Aux élections présidentielles de 2012 et 2017, Mélenchon a totalement échoué à s’imposer comme le candidat du peuple en colère contre Marine Le Pen (en 4e position en 2012, avec 11,10 % des suffrages exprimés, quand Marine Le Pen arrivait en 2e position, avec 17,9 %, 4e encore en 2017, avec 19,58 % des suffrages exprimés, alors que Marine Le Pen arrivait encore seconde avec 21,30 %). Et les législatives des mêmes années n’ont pas permis au mouvement de Mélenchon de réaliser la percée espérée : 6,9 % et 1,8 % aux premier et second tours pour le Front de Gauche, 13,6 % et 3,6 % pour le Front national, en 2012, 11,3 % et 4,8 % pour La France insoumise, 13,7 % et 8,7 % pour le Rassemblement national, en 2017). Et ne parlons pas de son dernier et cuisant échec lors des européennes de cette année. À l’évidence, le populisme de gauche ne prend pas, même si notre mode de scrutin fait que LFI a nettement plus de députés que le RN. Il ne prend pas en France, et pas davantage en Europe : en Italie, la Ligue de Salvini est le parti le plus fort, cependant que le mouvement Cinq Étoiles patauge ; en Espagne, Podemos est à la peine, tandis que Vox, à peine créé, vient de réaliser une belle percée.

Le retour aux fondamentaux de la gauche

C’est ce qu’a compris Jean-Luc Mélenchon. Le leader de LFI a tiré les leçons de ses échecs successifs. Sa participation à la marche contre l’islamophobie révèle qu’il met un frein à ses essais de surenchère populiste destinés à damer le pion au RN, et qu’il se replie sur les fondamentaux de la gauche : « valeurs de la République », droits de l’homme, absence de prise de position contre l’immigration, tolérance sans bornes à l’égard de l’islam, antiracisme, universalisme. Il s’agit, certes, d’un repli stratégique, mais pas seulement. Après tout, Mélenchon ne fait que revenir à la maison commune de la gauche.

Mélenchon relève d’un type d’homme de gauche qui peut donner l’impression de présenter quelques analogies avec la droite nationale de par sa critique de l’Europe supranationale, de la mondialisation, de la destruction des nations, de l’homogénéisation des peuples, de la prévalence de la culture et du mode de vie américains, et de sa prise de position en faveur de la plèbe qui souffre, victime de la loi du marché. Et quelques-uns, au sein de la droite nationale, se prennent alors à croire à la possibilité d’un dialogue, voire d’un rapprochement. Illusion. Mélenchon et ses pareils restent des hommes de gauche, et ils ne peuvent pas plus s’émanciper du credo de la gauche qu’une planète ne peut sortir de son orbite. Souvenons-nous de Chevènement, prisé par toute une partie de la droite nationale durant les années 1990, et qui, cependant, demeura jusqu’au bout le socialiste qu’il était, enraciné dans sa république laïque, fidèle à la gauche en dépit de ses désaccords avec elle, et ennemi affirmé du Front national en son temps. Rappelons aussi que LFI a poussé vers la sortie deux de ses membres jugés indignes : Djordje Kuzmanovic, en raison de ses positions par trop souverainistes, et Andrea Kotarac, coupable de sympathies envers Poutine.

En somme, Mélenchon et ses proches se sont révélés pour ce qu’ils sont. Leurs échecs électoraux répétés, leur absence avérée de crédibilité viennent seulement de les renvoyer dans les cordes du grand ring de notre gauche bien française, il faut en convenir.

Illustration : Taquin, grave pugnace, profond, enjoué, Jean-Luc est enfin redevenu de gauche, et ça lui va bien !

 

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Auteur de l'article : Yves Morel

Docteur ès-lettres, écrivain, spécialiste de l'histoire de l'enseignement en France, collaborateur de la Nouvelle Revue universelle