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Pour un « Principe responsabilité » bioéthique

Philosophie. Les États généraux de la bioéthique se sont terminés en mai. Médiatiquement amplement minorées pour des raisons idéologiques, les questions bioéthiques sont pourtant humainement fondamentales.

Il n’est guère étonnant de constater que médias officiels, élus de la République et membres du gouvernement ont peu ou pas évoqué les États généraux de la bioéthique durant les mois où ils se sont déroulés. Une raison principale se devine derrière ce manque d’intérêt apparent des « élites » de la « société liquide » théorisée par Zygmunt Bauman¹, concept complice de ceux de « sociétés post-modernes » et « post-démocratiques »² : il s’agit de l’état d’esprit, au sens d’état mental, d’individus contemporains ayant cessé de se penser en tant que Personne. Un état de l’être individuel résultant de ce que le premier Thierry Maulnier nommait « la crise est dans l’Homme » ³, dans un essai éponyme paru dès 1935 et qui mériterait d’être remis au goût du jour, tant la notion de crise intérieure explique bien des dérives du monde dit moderne.

Le marqueur d’une crise intérieure

Du fait de cette crise intérieure, l’humain devient incapable de se penser en tant que tel, soit autre que simple mécanique matérielle. C’est ainsi que nous appelons « progrès » des pratiques que le bon sens commun voit immédiatement comme des dangers. Un exemple ? La manière dont est oublié le mot « humain » dans l’expression « embryon humain ». La question bioéthique s’est posée il y a cinquante ans de manière prégnante, en France, et il y a peu en Irlande, au sujet de l’avortement, c’est-à-dire d’une pratique d’intervention sur le vivant : est-il éthique de mettre fin à un embryon humain ? La question est vite devenue affirmation idéologique : prononcer le mot « avortement » de manière non positive serait en soi un crime intellectuel, et peut-être bientôt un délit à en croire les propos de Madame Schiappa. Pourtant, les mots sont têtus : il y a bien « humain » dans l’expression « embryon humain ». La crise consiste ainsi à transformer le réel en une image de la réalité, celle que l’on souhaite. Nous vivons dans une image, en règle générale, et dans l’image d’un monde dans lequel avorter un embryon humain ne serait pas mettre fin à de la vie, mais de façon plus « rassurante » jeter un peu de matière animale à la poubelle.

Hommage à Cracovie pour Alfie Evans, un enfant de 23 mois “débranché” contre l’avis de ses parents, en Grande-Bretagne,

Allons-nous demeurer des humains ?

Quelle éthique, autrement dit quels principes, normes et devoirs pour le vivant, sous sa forme humaine, dans un moment de crise intérieure où nous considérons que du vivant, par exemple un embryon, n’est pas de la vie ? Nombre de supposées « avancées » bioéthiques résultent non d’une nécessité humaine ou de « progrès », mais de l’état d’esprit idéologique au pouvoir. Il n’est pas question ici, ce serait imbécile, de réfuter toute forme de progrès, dans le domaine de la médecine par exemple. Ou encore, certaines situations humaines particulières, extrêmes et dramatiques demandent des décisions extraordinaires, ce qui signifie au-delà de l’ordinaire. Ce peut être le cas dans un contexte médical. Ce le fut dans les tranchées ou dans les jungles de 39-45 : des soldats ont pu demander à leurs compagnons d’arme d’abréger leurs souffrances, se sachant perdus. Une situation sortant de l’ordinaire, « meurtre » et « suicide » mêlés. Un exemple choisi à dessein, loin des polémiques surgissant dès que sont prononcés les mots « PMA/GPA », « euthanasie », « humanité augmentée », « nanotechnologie »… Tout ce qui vise à nous transformer par exemple en cartes bancaires mobiles.

Est-il éthique de prétendre construire de l’humain en laboratoire ?

La bioéthique a pour rôle de protéger l’humanité de l’homme, tout comme la médecine doit protéger et soigner le vivant. Ces devoirs, que le bon sens sait être « dans l’ordre des choses », priment sur les droits, ces derniers étant par nature interprétables selon les époques. Pourtant, aujourd’hui, la question n’est plus « Qui sommes-nous ? » mais « Comment voulons-nous être construit ? ». En cela, nous faisons passer des droits supposés avant des devoirs immuables. Si le fait de transformer l’humain et le vivant apparaît normal aux yeux de certains de nos contemporains, c’est que nous sommes devenus des esprits confus, incapables de distinguer entre Bien et Mal, et donnant les clés de la maison humaine à des individus infatués, idéologisés, réalisant leur volonté propre en prétendant s’occuper d’un Bien commun dont ils n’ont cure. Nous sommes idéologiquement colonisés par une minorité dogmatique, réfutant parfois toute culture fondée sur l’enracinement, en particulier chrétien, et imposant un chemin totalisant conduisant vers un monde unique : celui d’humains devenus des mécaniques « améliorées », aptes à se vendre en tant que ventres, sources de profits matériels, ayant renié toute limite et tout sacré, au sens de ce qui nous dépasse et qui, en tant que tel, doit être protégé et sacralisé dans l’espace sociétal.

L’heure est à un nouveau « Principe responsabilité »

La sacralisation, c’est là ce nouveau « principe responsabilité » qui doit advenir. Un « Principe responsabilité », pour reprendre la formule de Jonas au sujet de l’avenir écologique de la planète. Un principe élargi qui s’énoncerait ainsi : « ne faisons pas au bios des humains du futur ce que nous ne voudrions pas qu’ils nous fassent ». Sur cette base, il apparaîtra évident que devenir une puce électronique, un ventre ou un code barre ambulant n’est pas un projet humain. Évident ? C’est pourquoi notre avis n’est pas sollicité par des référendums sur les questions bioéthiques. De quoi la minorité des « élites mondialisées de la société liquide post-démocratique » a-t-elle peur pour nous faire ainsi vivre dans l’image inversée d’une démocratie ? Que nous conservions la volonté de demeurer humain ?

Par Matthieu Baumier

notes :

  1. Zygmunt Bauman, Le Présent liquide, Seuil, 2007 ;
    La décadence des intellectuels, Actes Sud, 2007.
  2. Matthieu Baumier, La démocratie totalitaire, Presses de la Renaissance / Plon, 2007.
  3. Thierry Maulnier, La Crise est dans l’Homme, Gallimard, 1935.
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Auteur de l'article : PM