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Petit musée

Les interdictions édictées par nos pions nationaux semblent devoir s’alléger, paraît-il ; les bistrots déploient leurs terrasses, une créature masquée vient prendre la commande des clients tout sourires. Les musées ouvrent leurs portes, mais attention à la jauge ! Huit mètres carrés par personne.

Malgré leur minutie tatillonne autant que grotesque, les pantins qui s’imaginent gouverner la France n’ont pas eu l’idée d’interdire les musées imaginaires et personnels. Ils sont très faciles à monter : il suffit d’un peu d’imagination, et tous les emprunts, et tous les mélanges sont permis : objets d’art, musique, théâtre, cinéma, liberté totale.

Je vous ouvre l’un des miens, suivez le guide ; voici à l’entrée un lac gelé, qui a emprisonné un troupeau de purs sangs noirs figés dans leurs galops ou leurs cabrés ; le ciel est griffé de calligrammes d’oiseaux, et déchiré par le passage hurlant d’une patrouille de chasseurs-bombardiers.

Un peu plus loin, voici l’aurige de Delphes, avec ses bonnes joues, ses lèvres généreuses, sanglé dans son beau chitôn ; mais ses superbes yeux fardés sont agrandis d’horreur, car il découvre juste devant son quadrige lancé à toute vitesse deux corps d’enfants nus et sanglants.

Voici maintenant Orphée qui gravit marche après marche un escalier à vis étroit et noir ; sur sa nuque, il sent le souffle léger d’Eurydice qui revient à la vie, et qu’il n’a pas le droit de regarder ; et derrière encore, tout près, Hermès psychopompe fredonne moqueusement la Danse Macabre de Saint- Saëns : il sait bien, lui, comment cela finira : mal !

Mais peut-être préfèrerez-vous l’autre Eurydice, et sa déclaration d’amour désespérée à Suréna :

Le trépas à vos yeux me semblerait trop doux

Et je n’ai pas encore assez souffert pour vous.

Je veux qu’un noir chagrin à pas lents me consume,

Qu’il me fasse à longs traits goûter son amertume,

Je veux, sans que la mort ose me secourir,

Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir…

Vous remarquerez que le dernier vers est un alexandrin dit romantique rythmé en 4/4/4, et qu’il est de Pierre Corneille !

 

Au passage, voyez et écoutez Ray Charles chanter I believe to my soul : cela commence par une incantation au piano, aigre, lente, tendue et lancinante qui vous saisit et vous captive ; puis vient la voix du chanteur qui balance sa mélopée comme il balance son corps et sa tête d’aveugle visionnaire. Il chante pour nous notre secrète détresse et notre part de divin.

Marchez vers la lumière, où scintillent des apparitions : voici Vénus anadyomène :

Nue en ta vénusté d’opale,

Présent de pure écume, tu

Surgis comme un rêve têtu,

Blonde et frémissante cavale !

 

Et enfin, découvrez, lumineuse, maternelle et juvénile, la sublime Vierge à l’Enfant sortant de l’atelier de Joseph du peintre allemand Eduard Steinbrück : grâce et majesté modèlent son pur visage et Jésus tend vers vous sa petite main. C’est notre Salut qui franchit le seuil de l’humble charpentier de Nazareth.

Ami lecteur, n’hésitez pas à bâtir votre musée personnel en toute liberté ! Aucune macronerie ne peut ni le jauger ni l’interdire et vous pouvez même vous donner la joie de le faire visiter !

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Auteur de l'article : Claude Wallaert

Publication de l'article : 30 mai 2021