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L’UNION EUROPÉENNE CONTRE-ATTAQUE

Europe. Les circonstances sont telles que se discerne à l’évidence la stratégie de ceux qui misent tout leur l’avenir politique sur le renforcement de la construction européenne.

Le succès moins net que prévu du parti de droite suédois, hostile à l’immigration mais aussi à Bruxelles, aux récentes élections paraît avoir redonné de l’optimisme au camp pro-européen. En tout état de cause depuis la fin août se dessine une offensive convergente – et sans doute concertée – pour reprendre la main. La perspective des élections européennes de 2019 y est sans doute pour quelque chose !

Le 12 septembre, Judith Sargentini fait applaudir son rapport contre la Hongrie au parlement européen.

Créer une dialectique contraignante

Cette offensive se déroule sur quatre fronts : d’abord le Parlement européen a condamné le 12 septembre le gouvernement Orban pour atteinte à l’État de droit et aux valeurs de l’Union. Certes, cette condamnation, pour avoir un effet, c’est-à-dire pour priver la Hongrie de son droit de vote à Bruxelles, devrait être entérinée par les vingt-sept à l’unanimité, ce qui n’est pas pensable. Mais le point important est que le Parti populaire européen – dont fait partie M. Orban – s’est divisé : 115 de ses députés ont voté contre lui, 57 l’ont soutenu, et 28 se sont abstenus. En d’autres termes la recomposition du paysage politique européen entre « progressistes » et « nationalistes », au-delà des anciens clivages, paraît progresser, conformément au mot d’ordre explicite d’Emmanuel Macron en vue des européennes.

Le deuxième front concerne le Brexit. Tandis que Mme May semble marquer des points face à son opposition an sein du parti conservateur, qui lui reproche, avec son plan de Chequers, de capituler devant Bruxelles mais qui n’arrive ni à présenter un projet alternatif ni à s’organiser efficacement aux Communes, Bruxelles a abandonné brusquement au cours de l’été son ton très dur et inflexible. Aussi bien M. Barnier que M. Juncker lors de son discours devant le Parlement européen le 12 septembre se sont déclarés favorables à un accord avec Londres au sujet des relations qui s’établiront entre la Grande-Bretagne et l’Union européenne après mars 2019. Tandis que le monde économique britannique et la Banque d’Angleterre multiplient les avertissements sur les conséquences néfastes en cas d’absence d’accord et de hard Brexit. Là aussi, on a l’impression d’une contre-attaque concertée, afin de montrer que la crise du Brexit va être surmontée, sans pourtant que Bruxelles ne renonce à rien sur le fond, aussi bien pour l’Irlande que pour l’indivisibilité des « quatre libertés » et le maintien de la juridiction de la Cour européenne de Luxembourg ; seulement le règlement précis de ces questions est renvoyé à plus tard ; on se contentera pour le moment de déclarations d’intention destinées à permettre à Mme May de faire voter l’accord par le Parlement britannique). Pour finir les citoyens britanniques – et les autres – devront être amenés à comprendre que quitter l’Union n’est pas une bonne affaire…

Troisième front : l’euro. La résolution, en apparence, de la crise financière grecque, l’affirmation partout répétée que les banques européennes sont désormais à l’abri d’une bourrasque financière, la décision de la Banque centrale européenne de diminuer par deux ses achats mensuels d’obligations – quantitative easing – d’ici la fin de l’année, signe de retour à la normale et en même temps tentative –tardive – de freiner l’accroissement de « bulles » financières dangereuses, tout cet ensemble est destiné à rassurer les Européens face aux incertitudes liées à la politique américaine et à la crise qui monte des monnaies émergentes.

Et pour couronner le tout depuis l’été se multiplient les appels à profiter de la conjoncture – en particulier de l’éloignement de Washington – pour relancer le projet européen et pour parvenir enfin à une « Europe souveraine », comme l’ont dit le président Macron et M. Juncker, souveraine sur le plan financier, en faisant de l’euro une véritable monnaie de réserve mondiale, et souveraine sur le plan de la sécurité et de la défense, avec toutes les initiatives proposées par Paris depuis quelques mois, y compris en matière d’immigration. On présente les choses comme si les défis actuels – immigration de masse et politique unilatérale de Donald Trump – étaient autant d’incitations, mais aussi d’opportunités, en vue de construire enfin une véritable entité européenne.

Julien Dray : il rêve d’être la gauche européenne.

Progressistes contre nationalistes

Il est évidemment impossible de savoir si tout cela se répercutera lors des élections européennes comme le souhaitent de toute évidence les participants à ces différents fronts convergents, c’est-à-dire à une réédition à l’échelle européenne des dernières élections présidentielles françaises, avec une recomposition entre des « progressistes » bien sûr vainqueurs, face à des « nationalistes » certes obtenant un fort score, impensable il y a encore trois ans, mais jouant le rôle de parfait et utile repoussoir. Tel est le jeu.

Il ne faut pas se dissimuler les enjeux : désormais les élections européennes prédéterminent le choix du président de la commission européenne ; or tous les projets actuels visent à renforcer le rôle de la Commission. De plus en plus, les élections nationales, si on suit les partisans d’une « relance européenne », seront secondaires. En d’autres termes, on peut considérer avec équanimité la progression des partis populistes locaux si, au niveau de l’Europe, la majorité reste aux gens de bien…

Mais même si les élections européennes conduisent à une recomposition du parlement européen dans le sens indiqué, rien ne dit que l’opération de relance décrite ici pourra réussir. La perspective d’un Brexit dur et acrimonieux, avec toutes ses conséquences fâcheuses pour l’économie et la défense de l’Europe, ne peut être écartée. La dernière réunion des ministres de l’Intérieur européens, le 14 septembre, consacrée aux migrants, a échoué, dans des récriminations tous azimuts. Le système bancaire et financier européen, à cause du degré élevé d’endettement des États et des particuliers, n’est certainement pas totalement à l’abri, surtout dans une conjoncture européenne qui de nouveau se dégrade. La possibilité de faire de l’euro une monnaie de réserve mondiale et d’échapper ainsi aux oukases du Trésor américain paraît ténue. Et la perspective de constituer une défense européenne efficace, indépendante des États-Unis, sans la Grande-Bretagne, et capable de résister aux pressions de l’axe russo-chinois en cas de crise, parait très lointaine.

L’Europe incertaine parce que non définie

Mais on pense encore à une autre raison de douter du projet, au-delà des circonstances et des problèmes tactiques. C’est qu’il ne repose pas sur une analyse exacte de la situation politique ou, en tout cas, qu’il est trop simpliste. Il y a certainement parmi les « populistes » des « nationalistes », mais aussi beaucoup de citoyens de différents pays européens qui pourraient souscrire à un projet authentique d’« Europe européenne », si l’Europe de Bruxelles n’était devenue en très grande partie un avatar, ou un appendice, de la mondialisation libérale ; ce qu’elle n’était pas jusqu’aux années 1980, dans le domaine économique et juridique, et ce qu’elle devient de plus en plus, y compris et surtout en s’ouvrant à l’immigration de masse.

Et parmi les « progressistes » il y a certes des convaincus, mais aussi des personnes et des groupes qui ont jusqu’ici profité de la mondialisation libérale que nous connaissons depuis les années 1990, alors que les écarts de revenus et de patrimoines s’accroissent à nouveau. Ce sont des gagnants. Qu’entend-on exactement dans ce contexte par « progressiste » ? Inversement beaucoup de leurs adversaires connaissent une baisse tendancielle de leur niveau de vie, correspondant à la concurrence des pays à bas coût de main-d’œuvre, tandis que depuis les années 1980, pratiquement dans tous les pays occidentaux, la protection sociale est devenue moins généreuse et que, depuis la crise de 2008, la contestation de l’économie capitaliste a repris une considérable vigueur, alors qu’elle avait beaucoup reculé après la fin de l’URSS…

Ce sont des évolutions complexes et contradictoires, difficiles à interpréter, et qui font l’objet d’immenses interrogations. Mais l’opposition entre partisans et adversaires de la mondialisation paraît mieux rendre compte de la situation actuelle, politique et sociale, que l’opposition entre « progressistes » et « nationalistes ».

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Auteur de l'article : Georges-Henri Soutou

Historien, membre de l'Institut