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L’impossible constitution d’une grande formation de la droite nationale en France

La révolution est de gauche, mais elle a trahi, la réaction est de droite, mais elle ne fait pas envie. Le nationalisme français est, sociologiquement, englué dans la lutte des classes.

Le récent scrutin des européennes a confirmé la recomposition du paysage politique français, commencée il y a deux ans. La prétendue victoire du RN est dérisoire. 0,9% de point d’avance, cela ne compte pas, surtout si l’on considère que ce parti ne peut gagner ni la présidentielle, ni les législatives. Confronté à un pareil adversaire, Macron est certain de remporter les élections de 2022, comme le précisait récemment Hilaire de Crémiers dans ces colonnes. C’est pourquoi certains préconisent la création d’une grande formation associant le RN et la droite des Républicains. Plus facile à dire qu’à faire.

Le nationalisme jouit de conditions meilleures en Europe qu’en France

Le RN représente l’innombrable foule des laissés-pour-compte de notre société. Mais il ne parvient pas à l’emporter ni à devenir un grand parti institutionnel. Contrairement à la Ligue du Nord italienne. Matteo Salvini incarne, avec succès, un nationalisme populaire étayé sur un libéralisme économique avoué. Il a pu ainsi décider le gouvernement italien à abaisser l’âge de la retraite et à instituer un revenu minimum universel, même s’il a dû accepter un report de six mois de l’entrée en vigueur de ces mesures. Et il a fait adopter un taux unique d’imposition à 15% pour les entreprises et les ménages déclarant un revenu de 80 000 euros annuels, et à 20% au-delà de ce seuil. Il range ainsi, à ses côtés, tout à la fois les classes moyennes, les patrons et les salariés. Il conjugue un certain réformisme social favorable aux salariés, et une politique économique et fiscale favorable aux entrepreneurs. Cette réussite explique le succès de la Ligue du Nord aux dernières européennes : avec 34,33% des suffrages, elle devance nettement le parti démocrate (22,69%), son adversaire de gauche, le Mouvement Cinq Étoiles (17,07%), son allié (de la gauche populiste), et Forza Italia (8,79%), le parti de la droite libérale et conservatrice de Berlusconi. Et Salvini accroît encore sa popularité par sa politique migratoire restrictive et sa contestation du fédéralisme européen. En Italie, le nationalisme accorde avec bonheur la libre entreprise, une certaine justice sociale, et la défense de la souveraineté et de l’identité du pays. L’exaltation du sentiment national y est toujours allée de pair avec le souci de l’essor économique, et ce dernier a toujours été considéré comme vecteur de justice sociale, et ce depuis le Risorgimento et la lente constitution de l’unité italienne, pénétrée d’esprit garibaldien, donc à la fois nationaliste et démocratique.

En Allemagne, en Autriche et dans les pays nordiques, un esprit holiste de solidarité nationale et sociale a toujours prévalu. La Hongrie, la Pologne et les pays d’Europe orientale ont toujours eu à cœur de défendre leur indépendance et leur identité, souvent durement brimées. Rien de tel en France. Et ici, c’est la configuration politique et socioculturelle dessinée par notre histoire nationale qui est en cause.

Le poids de notre passé révolutionnaire et de notre culture de gauche

Notre peuple porte en lui l’empreinte morale très profonde de la Révolution française, des révolutions du XIXe siècle, du Front populaire et des courants socialiste et marxiste, longtemps puissants dans toute notre société. Il ne conçoit d’opposition et de changement que révolutionnaires et égalitaires. Il manifeste une hostilité constante à l’égard de la hiérarchie, des élites, des détenteurs de pouvoir, en matière politique comme dans le domaine économique. Et la révolution est la propriété exclusive de la gauche. La droite ne peut censément pas être révolutionnaire et, lorsqu’elle prétend le devenir, elle n’est pas crédible ; notre culture progressiste et notre mémoire révolutionnaire la condamnent à rester l’incarnation de la conservation ou de la réaction, et la disqualifient en permanence ; nul ne se réclame ouvertement d’elle.

Une nation qui ne croit plus en elle depuis la ruine de ses illusions révolutionnaires

Seulement voilà : la gauche, elle aussi, a perdu tout crédit depuis l’avènement du néolibéralisme mondial dans son implacable réalité. Nul ne croit plus dans les idéaux de gauche. Et, du coup, la nation française, qui vivait en eux, par eux et pour eux, ne croit plus en elle, et s’étiole. Elle a compris que sa grande Révolution n’était pas la promesse d’une démocratie égalitaire universelle, qu’elle-même n’est pas le flambeau des nations éclairant les peuples sur la voie du Droit, que le monde actuel se soucie d’elle comme d’une guigne. Elle découvre qu’elle s’est trompée, qu’elle a tout faux, et que, dans le concert des nations, elle paraît plutôt ringarde, en plus d’être une puissance de second ordre où il ne fait pas très bon vivre. Elle ne croit plus en la gauche et continue d’abhorrer la droite. Elle n’a plus d’espoir et n’a plus que le désespoir. Et ce ne sont pas ses élites qui vont l’aider. Elles ont répudié les mythes de la gauche, se sont converties au néolibéralisme planétaire, acceptent sans barguigner notre société à deux vitesses, et, de toute façon, encourent l’exécration du populaire.

Le RN condamné à rester un parti protestataire

Le peuple des laissés pour compte, soit la grande majorité de la population, est donc désormais privé à la fois d’idéal et d’une élite qui pourrait synthétiser ses revendications, et en tirer un projet de société. Le RN ne peut pas jouer ce rôle. Honni par l’élite, il ne peut prétendre incarner ou supplanter cette dernière. Et, aux yeux de ses sympathisants, il ne vaut que dans la mesure où, non seulement il n’appartient pas à cette élite, mais où il en exprime le rejet. Aussi, le RN semble destiné à rester un parti protestataire, sans vocation à conquérir le pouvoir.

L’échec probable du projet de création d’une grande formation de la droite nationale

Dès lors, l’idée de Marion Maréchal de constituer un grand rassemblement de la droite nationale associant Les Républicains (expurgés de leur aile centriste) et le RN, incapable d’accéder seul au pouvoir, n’est pas facile à réaliser. Le peuple français, répétons-le, vit d’une vieille tradition révolutionnaire, porteuse d’une utopie égalitaire hostile à la hiérarchie sociale, bref à la droite ; et il a permis la montée du FN (puis du RN) depuis trente ans, dans la seule mesure où ce parti prenait, à ses yeux, la place d’une gauche défaillante ou renégate, et non en raison de ses options fondatrices (nationalistes, peu ou prou antidémocratiques, antisocialistes, inégalitaires). Or, une alliance avec la droite conservatrice classique suppose précisément l’abandon de cette posture, plus plébéienne que populiste. Elle suppose que le RN intègre de plain pied le microcosme politique et en assimile l’habitus. Mais, qu’il le fasse, et aussitôt décroît sa faveur auprès du petit peuple. En raison de la spécificité de notre histoire nationale, le populisme français diffère essentiellement de ses cousins européens. Ce que propose Marion Maréchal, avec son équipe et son Institut des Sciences sociales, économiques et politiques (ISSEP), c’est la constitution d’un nouveau « parti de l’Ordre » quelque peu analogue à celui que les notables fondèrent au lendemain de la Révolution de février 1848, et qui unissait toutes les droites, celles des industriels, des banquiers et des « possédants » égoïstes, celle des nostalgiques de l’Ancien Régime, souvent hostiles aux précédents, et celle des catholiques à la Montalembert, réactionnaires ou conservateurs, mais humanistes et dotés d’une fibre « sociale ». Or, on se souvient qu’au sein de ce parti, c’est la première de ces trois tendances qui menait le jeu, rassemblée autour de Thiers, l’ennemi haineux des pauvres, le contempteur de la « vile multitude ». Or (encore), le succès relatif du RN tient précisément à ce qu’il est soutenu par la vile multitude d’aujourd’hui, celle des Français qui peinent et souffrent, et se sentent méprisés, entre autres par les notables LR qu’aimerait rallier Marion Maréchal. À l’évidence, ces Français, nombreux, n’admettront pas une alliance de « leur » parti avec les LR qui représentent la bourgeoisie et les élites euromondialistes d’aujourd’hui (même un ton au-dessous de LREM), qui appartiennent à la France d’en haut, aux intérêts opposés aux leurs, ceux de la France d’en bas, qu’ils constituent. Naguère, ils se sont laissés séduire par les promesses de la droite gaulliste et populaire de Chirac (1995), puis par celles de Sarkozy (2007), et ils ont été déçus ; ils ne voudront pas d’un conglomérat RN-LR ; le mouvement des Gilets jaunes a montré leur rejet total du système politique. Le RN le sait. C’est pourquoi il manifeste peu d’enthousiasme, à moins dire, à la proposition de Marion. Et c’est pourquoi Jordan Bardella a rappelé, le lendemain même du jour où cette dernière a lancé son idée à la télévision, qu’ « il y a une vraie scission : une partie des Français qui se reconnaît dans la politique d’Emmanuel Macron, et une partie populaire à qui on [le RN] a vocation à parler ».

C’est qu’il comprend l’enjeu de la partie, et sait qu’au sein de la structure bipolaire de notre univers politique, le RN a tout intérêt à persévérer dans son rôle exclusif de représentant de la France du bas. Il sait qu’il n’existe pas de place pour un tiers-parti d’envergure, et qu’à tenter un rapprochement avec un des partis incarnant la France d’en haut, il court le risque de tout perdre.

Ainsi, le fatal esprit de lutte des classes, de l’opposition entre la masse laborieuse et les nantis, continue de gangrener notre vie politique alors même que les grands partis de naguère sont à la ramasse, ont perdu toute raison d’être, et que les mots de gauche et de droite ne signifient plus grand-chose. Et, alors que le populisme réellement national et rassembleur de nos voisins européens a des chances d’accéder au pouvoir, le nôtre, plébéien, incurablement révolutionnaire, fédérateur des seuls mécontentements (et les plus disparates), scotché au bas de l’échelle sociale, risque bien de demeurer stérile encore longtemps. Telle est la fatalité républicaine.

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Auteur de l'article : Yves Morel

Docteur ès-lettres, écrivain, spécialiste de l'histoire de l'enseignement en France, collaborateur de la Nouvelle Revue universelle