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L’État dans la crise des Gilets jaunes ?

Exploiteurs et exploités.

Nous assistons à un renversement de perspective historique saisissant (même si le discours des Gilets jaunes n’est pas tout à fait explicite sur la question) : le véritable exploiteur, c’est l’État et sa caste. Un État inspiré par la gauche (toutes les gauches, même celle de droite), un État dont la puissance ne protège plus, qui n’existe qu’au seul bénéfice de cette néo-bourgeoisie issue de la « fin de l’histoire » depuis1991 ; un État qui prétend ne s’occuper que de l’administration des choses et non du gouvernement des hommes (Saint-Simon) – ce que, dans une heureuse formule, Michel Geoffroy nomme la « Davocratie ».

Par ailleurs, les organisations « représentatives », les syndicats, les institutions (l’inutile CESE par exemple), issus de l’ordre de 1945, n’ont rien vu venir, les Gilets jaunes se sont levés de tout le territoire hors de tout processus institutionnel. Un exemple parmi tant d’autres de l’aveuglement oligarchique.

Quant à Jean-Paul Delevoye, l’ancien chiraquien rallié au roitelet de LREM, l’ex-président du Conseil économique social et environnemental qui jeta au panier les 700 000 signatures de la Manif pour Tous, le Haut-commissaire à la réforme des retraites, a-t-il mesuré qu’en annonçant une révision à la baisse des pensions de réversion, au moment où les Gilets jaunes (dont de nombreuses femmes) sont dans la rue, il aggravait encore la situation ? Une sourde angoisse a saisi les futurs retraitées et les retraités : les veuves devront-elles vendre la maison familiale faute de moyens ? Celles et ceux qui ont travaillé toute leur vie et élevé des enfants devront-ils connaître une fin de vie difficile ? Bref, selon Jean-Paul Delevoye, les retraités français étaient manifestement trop gratifiés au regard de la « norme internationale ».

Et comme cette néo-bourgeoisie est adossée au processus de mondialisation, entièrement au bénéfice d’une superclasse mondiale “exploiteuse” elle aussi, Mélenchon et la France Insoumise n’en tirent qu’un maigre profit politique, leur internationalisme et leur immigrationisme leur interdisant la critique totale de cette mondialisation, qui demeure à leurs yeux préférable « au repli national ».

Bref, la situation politique est inédite, et Macron, qui ne représente que cette néo-bourgeoisie mondialisée dont le cycle de pouvoir a commencé il y a une génération, paraît à vent lieues du nouveau monde qui apparaît sous nos yeux.

L’examen attentif des revendications des Gilets jaunes, y compris sur la toile (une  « jacquerie numérique » nous dit M. Geoffroy), montre, dans un premier temps, un discours aux apparences contradictoires : mais à y regarder de plus près on y lit des propos qui furent tenus, le plus souvent, par des essayistes de droite pour critiquer l’emprise excessive de l’État et de sa classe oligarchique sur l’économie et la société françaises, un discours loin d’être primaire comme semble le penser la classe politique et journalistique. Laissons de côté le refus de l’augmentation du gasoil, totalement justifié, en tant qu’ultime taxe après tant d’autres, laquelle fait penser à la révolte du papier timbré sous Louis XIV. La revendication du référendum d’initiative citoyenne traduit deux choses : la relégation profonde dans laquelle se trouve la moitié du pays par rapport au bien commun et, consécutivement, le désir de reprendre en main son destin confisqué par une classe littéralement vomie par la périphérie. Car cette fameuse périphérie a bien compris que le premier cercle, celui des bobos, des journalistes, du showbiz et de l’oligarchie économique qui, seule, gagne à la mondialisation, a mis à son service les banlieues. Et que l’afflux permanent de main d’œuvre immigrée permet d’ubériser celle-ci à son service exclusif sous une forme de domesticité 2.0, tandis que l’État paye pour ces mêmes banlieues par la politique de la ville, financée par les taxes sur les périphéries qui ont vu pousser les Gilets jaunes comme champignons après la pluie… de taxes. La tripartition de la société française est ainsi en raison inverse du nombre que représentent ces trois groupes : au sommet, le petit nombre, le deuxième cercle est plus étoffé et très  « financé » dans sa « reproduction » et son installation banlieusarde (allocations), le troisième, majoritaire mais invisible jusqu’aux Gilets de la détresse et … de la visibilité,  est, lui, devenu « financeur ». C’est d’ailleurs pourquoi on ne saurait considérer ces Gilets jaunes comme des assistés : au contraire ils sont des payeurs, en vertu d’une vieille loi fiscale qui indique qu’il vaut mieux un taux faible et une base large, sauf que désormais les taux sont parvenus à un niveau déraisonnable sous l’impulsion du très rigide Edouard Philippe.

A cet égard il faut lire les messages des réseaux sociaux pour mesurer l’incroyable exécration de la classe politique et journalistique, laquelle ne devrait sans doute pas cesser tant que la moitié des Français (ou plus ?) ne seront pas réintégrés dans le pacte national. On voit mal comment le président qui voulait concentrer sur sa personne l’essentiel du pouvoir pourra se remettre d’une telle exécration pour la suite du mandat. On peut douter que les mesures prises sous le coup de la crise, essentiellement conjoncturelles, puissent y contribuer, aussi il est à prévoir que le jaune continuera de colorer l’année 2019.

Visibles et invisibles.

Mais revenons sur nos oligarques petits et grands. Nous venons de dire que les périphéries se sont rendues visibles. Un groupe, en revanche, demeure invisible, la caste qui gouverne et qui s’oppose d’ailleurs aux mesures prises dans l’urgence par le pouvoir aux abois. Contrainte européenne des 3% de déficit oblige ! De ce point de vue on voit bien que les ministres et même le président ne sont que des exécutants, ce qu’au fond, en démocratie, ils devraient être mais au bénéfice du plus grand nombre, pas du sommet. Ce sommet est, telles les hautes cimes, masqué par les nuages. Il n’a cependant de hauteur que celle-là car son égoïsme de classe, son aveuglement, sa rapacité, son cynisme n’ont pas d’égal. C’est là que se mesure l’inversion de perspective : l’État dans sa puissance ne protège plus, il opprime. On a vu que la crise des Gilets jaunes se double d’une crise des forces de police. Or la comparaison avec la Grande-Bretagne et l’Allemagne montre que dans ces deux pays la police fonctionne au service de la population par un mouvement descendant du pouvoir vers le peuple, au contraire, en France le mouvement est inverse, du peuple vers l’État et il ne s’agit pas seulement d’une affaire de moyens et d’effectifs ,c’est toute la philosophie des forces de l’ordre qui traduit ce «  modèle » français d’un État qui ne saurait avoir tort. Qui doit-elle servir en effet, la population, les élus, sa hiérarchie, l’État ? La réponse, en France, est dans la question.

Le président de la république a pratiqué le « dégagisme » en marginalisant les vieux partis politiques épuisés et faillis, au premier rang le parti socialiste dont le cadavre bouge encore. Mais ce « dégagisme » qui le rendit populaire était à double tranchant. D’une part le non-cumul des mandats a retiré à l’Assemblée nationale une part de son contact vivant, par les maires, avec les périphéries déjà en ébullition, et d’autre part les effectifs de LREM sont assez peu étoffés, mal implantés, souvent muets – il est d’ailleurs préférable qu’ils le soient quand on en entend certains : comme G. Legendre, président du groupe LREM, expliquant que les gouvernants ont été « «Trop intelligents, trop subtils» ! – bref, un Parlement si croupion que jamais l’oligarchie n’a eu à ce point la maîtrise du pouvoir, Macron étant bien obligé de s’appuyer sur elle, tout en organisant d’ailleurs le démembrement de l’État dans certains domaines. Ces oligarques continuent de se repartir les postes lucratifs en multipliant les observatoires, les établissements publics, les comités Théodule… Ils masquent leurs échecs de politique publique et de politique industrielle, font des allers-retours entre privé et public dans des conditions qui contreviennent largement aux règles de la fonction publique et frisent en permanence le conflit d’intérêt. Ils peuplent les grands corps malades de l’État, Conseil d’État, Cours des comptes, Inspection des finances, une noblesse de robe dont Bercy est le palais avec rémunérations à la clef à plus de 200 000 euros, puis ils passent dans les grandes entreprises dont ils favorisent l’optimisation fiscale en leur révélant les règles qu’ils ont eux-mêmes édictées. Or, dans la crise des Gilets jaunes, si le gouvernement a renoncé à certaines taxes, il n’a jamais été question de réduire le train de vie de l’État.

Simplement, ne pouvant faire payer les ménages, Macron s’est tourné vers les entreprises pour qu’elles payent : étrange pays où le président de la République dit aux patrons d’augmenter les salaires. Bien étrange pays ! Bien sûr, il fallait bien que le gouvernement prenne des mesures pour arrêter la fronde. Il va donc dépenser plus de dix milliards d’euros. Ce qui risque de peser sur l’économie. Pourtant, les premiers Gilets jaunes, avant d’être récupérés par l’extrême-gauche, demandaient moins de servitude fiscale plutôt que plus d’aide sociale, ils voulaient vivre de leur travail plutôt que de prébendes publiques. Le résultat obtenu sera à l’inverse de celui qui était espéré. On se demande donc ce qu’attend l’État pour réduire drastiquement son train de vie, revoir le financement de la sécurité sociale réduire le pouvoir de la caste des intouchables d’État ( Vincent Jauvert, Les Intouchables d’État, bienvenue en macronie, Robert Laffont) : là se trouvent les vrais gisements de pouvoir d’achat. Mais Einstein avait raison : « ce n’est pas avec ceux qui ont créé les problèmes qu’il faut espérer les résoudre ». Le mot de la fin revenant à W. Schaüble, ancien ministre des finances allemand au sujet de la France : « Game is over ! » Entendez qu’aucune reforme n’est désormais possible en France et surtout pas celle de l’État.

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Auteur de l'article : Olivier Pichon

Enseignant, journaliste et homme politique français