CESAR ET POMPEO

ETATS-UNIS. Il ne faut jamais trop s’étonner de la politique des États-Unis. Les dernières décisions s’inscrivent dans des constantes qui ne sont pas près de disparaître.

Trump choque, ou au moins déroute. La thèse la plus fréquente sur l’avenir de la politique extérieure américaine estime que, la parenthèse Trump une fois refermée, Washington reviendra à l’orientation suivie en gros depuis 1917 : un ordre mondial libéral, multilatéral, unissant les progrès constants de la mondialisation, de l’économie de marché et des valeurs libérales, pour le plus grand bénéfice de tous, certes sous l’influence dirigeante des États-Unis mais en collaboration avec les autres pays.

Un renouvellement qui a sa cohérence

Mais en fait l’ordre mondial libéral et pro-actif qui paraissait avoir triomphé en 1990 n’était finalement pas si favorable que cela pour les États-Unis, et surtout pour des secteurs entiers de la société américaine. C’est ce que Trump a voulu corriger, mais fort maladroitement. Cependant il n’est pas seul, et, sans même parler du Congrès, il doit agir à travers son équipe de politique extérieure. Or c’est là que les choses deviennent intéressantes : sa première équipe, avec Rex Tillerson au Département d’État et surtout le général Mattis à la Défense et le général McMaster au Conseil national de sécurité étaient au fond dans la ligne générale depuis des années, que j’appellerai internationaliste et atlantiste, mais simplement avec beaucoup plus de fermeté que n’en témoignait la présidence Obama.

« Nous soutenons les institutions dont nous pensons qu’elles peuvent être améliorées. Celles qui servent les intérêts américains – et les vôtres – et se mettent au service de valeurs partagées. »

Mais cette équipe ne correspondait pas aux instincts de Trump : d’où de nombreux couacs, et pour finir son renvoi. La nouvelle équipe, avec John Bolton au Conseil national de sécurité et Mike Pompeo au Département d’État, est plus en phase avec le Président. On peut désormais dessiner un ensemble à peu près cohérent, fort différent du consensus mondialisant des années Clinton et Obama. Et il n’est pas sûr que cet ensemble, qui d’ailleurs a souvent dominé aux États-Unis et n’a jamais été totalement absent, ne survivra pas à la présidence Trump. Il est très intéressant de lire le numéro de décembre 2018 de la revue de référence, Foreign Affairs, qui est depuis toujours le propagandiste de la mondialisation libérale : les responsables de cette publication admettent que celle-ci a certes été bénéfique dans beaucoup de secteurs, mais pas pour tout le monde, en particulier pas pour de nombreuses couches de la société américaine. Et cette constatation s’accompagne de la prévision d’un retour après Trump à une politique extérieure multilatérale plus conformiste, mais visiblement les auteurs en sont loin d’être sûrs.

Il semble bien, en tout cas, que nous assistions depuis quelques mois à une rationalisation, à une maturation de la politique extérieure de la présidence Trump, au-delà du style toujours très particulier de celui-ci. Prenons l’exemple de la Corée. À l’occasion de son sommet de Singapour avec Kim Jong-Un en juin 2018, le président américain était apparu beaucoup trop optimiste et avait donné l’impression de croire aux (vagues) allusions de son partenaire à la dénucléarisation de la presqu’île coréenne. Mais lors du sommet de Hanoï, fin février dernier, les Américains, ayant constaté entre temps que la Corée du Nord avait réactivé un site nucléaire sensible, ont rompu brutalement la réunion : la présidence Trump accepte de parler avec la Corée du Nord, mais ne se laisse pas rouler.

Plus grande sophistication également avec la Chine. Trump avait lancé une guerre commerciale brutale contre ce pays, l’accusant de diverses pratiques déloyales et estimant le déficit commercial de son pays tout à fait excessif. Pékin avait d’abord réagi en augmentant, elle aussi, les droits de douane frappant les importations américaines. Puis en novembre dernier le président chinois a indiqué vouloir négocier, et, en marge du G20 à Buenos Aires début décembre, Trump a accepté une trêve douanière, en reculant de trois mois l’entrée en vigueur de nouveaux tarifs (25% au lieu de 10%). On négocie donc, et on évite une montée aux extrêmes de la guerre douanière dont la conjoncture mondiale n’a pas besoin en ce moment.

Un recadrage pragmatique

On notera qu’entre temps l’économie chinoise a donné des signes de faiblesse, résultant probablement des premières mesures américaines, et pour la première fois le président Xi Jinping rencontre des problèmes au sein du Parti, tandis que Pékin commence à prendre des mesures limitant les discriminations dont sont victimes les investisseurs étrangers (c’est ainsi qu’ils ne seraient plus obligés de transférer leur technologie). Avec le recul, on constatera peut-être que la tactique de Trump, consistant à faire alterner le chaud et le froid, n’a pas été sans résultats, même si le marchandage en cours entre Washington et Pékin n’a plus grand-chose à voir avec les méthodes policées prescrites par l’Organisation mondiale du commerce ?

Autre exemple de recadrage : la Syrie et l’Afghanistan, où, après avoir annoncé le départ rapide et total des troupes américaines (ce qui correspond à l’opinion souvent proclamée par Trump que les États-Unis n’ont pas à être les gendarmes du monde), on en revient à des plans plus prudents.

Sur d’autres points en revanche les nouveaux conseillers de la Maison Blanche maintiennent la ligne dure précédente, comme avec l’Iran, toujours considéré comme le grand perturbateur du Moyen-Orient, ou encore la décision de dénoncer le traité de 1987 sur les armes nucléaires intermédiaires (on explique à Washington que ce traité n’a plus la même importance qu’à l’époque, à cause des changements géopolitiques, stratégiques et techniques intervenus depuis, ce qui n’est pas faux).

La grande faiblesse des États-Unis est la division profonde de leurs élites politiques.

Mais y a-t-il derrière ces diverses orientations, qu’elles soient nouvelles ou réaffirmées, une ligne directrice cohérente ? Si oui, il faut, à mon avis, la chercher dans un discours prononcé par Mike Pompeo devant le German Marshall Fund à Bruxelles le 4 décembre dernier. Après avoir rappelé, de façon tout à fait conforme à la doxa, les grandes étapes de la mondialisation libérale impulsée par les États-Unis depuis Wilson, Pompeo souligne la dégradation de l’ordre international depuis la fin de la Guerre froide. Il poursuit par une critique féroce de l’évolution de l’ONU et de ses programmes, comme la dérive de son Conseil des droits de l’homme en faveur des pays totalitaires, ou de sa politique à l’égard du climat, devenue avant tout une politique de redistribution. Vient ensuite une condamnation des politiques d’austérité imposées par le FMI. Et une critique de l’Union européenne en crise, qui selon lui ne tient pas assez compte des intérêts des pays membres et de leurs citoyens. Bien entendu, la Chine, l’Iran et la Russie ont aussi droit à des mentions fort critiques mais argumentées.

Des dérives ? Plutôt des orientations

Ce diagnostic est sévère, mais compréhensible. Plus discutable est l’affirmation selon laquelle ces dérives s’expliquent simplement par le retrait américain dans le monde, sous-entendu sous les deux mandats d’Obama, alors que ce qui est en cause, c’est surtout le recul relatif de la puissance américaine (et occidentale). Discutables également les jugements sommaires portés sur la situation de l’Afrique ou de l’Asie, et d’une façon générale une méthode démonstrative à coups de serpe : la simplification excessive, qui a souvent été un travers de la politique américaine, est ici à son sommet.

Néanmoins il vaut la peine de suivre le programme annoncé par Pompeo : « Réaffirmer notre souveraineté, réformer l’ordre international libéral, et nous voulons que nos amis en fassent autant et nous aident ». En particulier il convient de réformer le FMI et la Banque mondiale, en les ramenant à leurs objectifs initiaux, de remettre à leur place les tribunaux internationaux qui piétinent la souveraineté des États, et de renforcer l’OTAN.

Ce programme est cohérent, et a eu des précédents : que l’on pense seulement à Reagan. Un véritable changement après 2020, au-delà du discours et des amabilités, n’est pas du tout certain, quel que soit le futur président. À partir de là, deux questions se posent : une politique telle que la dessine Pompeo a-t-elle une chance de réussir, et si oui, à quelles conditions ? À la première question, on répondra que les États-Unis conservent leur supériorité dans bien des domaines, et en particulier en matière d’innovation, l’essentiel aujourd’hui. Mais en ajoutant qu’ils ne peuvent être aussi dominants qu’en 1990, et que leur grande faiblesse est la division profonde de leurs élites politiques, incapables depuis le début des années 2000 de parvenir à un consensus.

Pour la seconde question, un point capital est la capacité de trouver des alliés et des relais. C’est sans doute là que l’Administration Trump s’est montrée la plus déficiente. Et c’est là que les Européens auraient un rôle à jouer – s’ils le comprenaient et le souhaitaient, bien sûr, et évidemment en posant leurs conditions.

Illustrattion : Mike Pompeo devant le German Marshall Fund à Bruxelles le 4 décembre dernier.

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Auteur de l'article : Georges-Henri Soutou

Historien, membre de l'Institut