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Le soutien attendu des fédérations de parents d’élèves

A la bonne heure ! Madame la ministre de l’Education nationale peut se targuer d’avoir reçu le soutien des deux grandes fédérations de parents d’élèves de l’Ecole publique, la Fédération des Conseils de parents d’élèves (FCPE) et la Fédération des conseils de Parents d’élèves de l’enseignement public (PEEP).

Concurrentes, ces deux associations sont d’obédiences politiques opposées, la première se réclamant ouvertement des idées de gauche, la seconde étant généralement classée à droite, malgré l’apolitisme revendiqué de ses dirigeants. Leurs différences sont réelles, il est vain de le contester. La FCPE, forte d’environ 315 000 adhérents et qui occupe 49% des sièges de parents dans les conseils d’administration des lycées et collèges et 17, 3% de ceux des écoles, est née en avril 1947 des conseils de parents d’élèves formés peu après la Libération dans les écoles primaires, grâce à l’appui du Syndicat national des Instituteurs (SNI) et de la Ligue Française de l’Enseignement (alors animée par Albert Bayet, auréolé de son prestige intellectuel et très influent au sein de l’Université et du ministère).

En face d’elle, la PEEP a un profil plus modeste. Comptant environ 200 000 adhérents, elle représente actuellement 10,5% des délégués de parents d’élèves des lycées et collèges, et 2,5% de ceux des écoles. Directement issue de la Fédération des Associations de Parents d’élèves des lycées et collèges (dont la première remonte à 1906), elle eut longtemps pour vocation la représentation des seuls parents d’élèves de l’enseignement secondaire en un temps où celui-ci était de fait fermé aux classes populaires, et ne s’implanta dans le primaire, où sa représentation demeure marginale, qu’à partir des années 1960. Cette différence d’origine explique la différence de sensibilité et de pensée des deux fédérations.

Longtemps très liée au SNI, à la FEN (Fédération de l’Education nationale) et au CNAL Comité national d’Action laïque), la FCPE représente la vieille gauche républicaine jacobine laïcarde et socialiste charriant un vieux fond d’anarchisme, nourrie d’une vision marxisante de l’histoire et entretenue moralement par le souvenir de la Révolution Française, des révolutions de 1830, de 1848, de la Commune et des luttes sociales du XIXè siècle et de la première moitié du XXè. Elle fut (et reste encore largement) un relais important du PS, même si beaucoup de ses adhérents se reconnaissent plutôt dans le parti communiste, le Front de gauche ou l’extrême-gauche trotskysante. Jean Cornec, son président de 1956 à 1980, en demeure le plus haute figure. En elle, ce sont la vision du monde et l’idéal politique et social des instituteurs de la IIIè République, pétris de la culture primaire des écoles normales qui prédominent.

Au contraire, depuis le début, c’est une culture de type universitaire, irriguée par les humanités et une approche désintéressée et universelle du savoir qui prévaut au sein de la FAPELC devenu la PEEP, autrement dit, une conception relativement aristocratique et conservatrice de l’enseignement (et cela explique d’ailleurs la faible pénétration de cette fédération dans le primaire).

La PEEP au confluent de la tradition et de la modernité

Il convient cependant de ne pas se laisser abuser par les origines et les apparences. Malgré son profil relativement conservateur, la PEEP s’est révélée, au fil des années, beaucoup plus moderniste qu’on aurait pu le prévoir. Car, durant les années 70 et 80, au fur et à mesure de la massification des études et de la « collégialisation » du premier cycle du secondaire, elle est devenue un des points d’ancrage des partisans de l’Education nouvelle, courant éducatif d’inspiration rousseauiste et libertaire fortement axé sur la psychologie de l’enfant, d’où devait sortir tout le pédagogisme actuel. Ils trouvaient en elle un terrain plus favorable qu’au sein de la FCPE, du SNI, du CNAL et du SNES où ils se heurtaient à la fois au conservatisme pédagogique de maints instituteurs et professeurs et à une culture idéologique et politique à la fois jacobine et marxisante portant plus à la critique des inégalités sociales devant l’accès au savoir (dans la ligne d’un Bourdieu) qu’à la rénovation des méthodes d’enseignement par le développement de l’autonomie des élèves.

En la PEEP, ont conflué graduellement une spiritualité d’origine catholique héritée de l’état d’esprit de la clientèle bourgeoise des anciens conseils de parents des lycées et collèges d’autrefois, et le souci d’une adaptation de la pédagogie à la psychologie de l’enfant. Ces deux éléments convergeaient dans la reconnaissance de la spécificité mentale de l’enfant, l’idée de la nécessité d’articuler sur elle les méthodes d’enseignement et la reconnaissance du rôle fondamental de la famille et de la société dans l’éducation des jeunes__ alors que les instituteurs du SNI et les professeurs du SNES, avaient en commun (en dépit de leur traditionnelle opposition de corps, d’idées, de conception du savoir et d’obédience politique) le refus de l’ouverture de l’institution scolaire sur le monde, sa sanctuarisation et l’attachement à un mode magistral et impositif de transmission des connaissances. Se sont trouvées proches de la PEEP des personnalités comme Pierre Magnin, éminent professeur de médecine, doyen de faculté, recteur, catholique affiché et proche de la droite de gouvernement) et Philippe Meirieu, icône pédagogiste, mal toléré par une large part du monde universitaire, personnaliste spiritualiste sans attache confessionnelle, se situant à gauche et participant à un exécutif régional à direction socialiste.

En dépit de leurs différences, ces deux personnalités ont eu en commun la volonté d’une rénovation fondamentale de l’organisation et des pratiques pédagogiques en fonction des besoins physiologiques, moraux et affectifs des enfants et des adolescents. Meirieu et les pédagogistes (dont beaucoup ont fait des études scientifiques) ont toujours eu soin d’étayer leurs préconisations sur les travaux de la médecine, de la biologie humaine et de la psychologie ; réciproquement, Magnin, médecin et chercheur scientifique reconnu, a élaboré une critique des rythmes scolaires relativement au rythme biologique de l’enfant, et a erré dans des extensions hétérodoxes et controversées de la médecine comme la chromothérapie, qui donnent une coloration « new age » à sa pensée, caractéristique qui d’ailleurs parcourt sourdement tout le courant pédagogiste issu de l’Education nouvelle.

Il ne faut donc pas s’étonner si la PEEP, nourrie de tels maîtres, a approuvé chaleureusement la récente réforme du collège de Mme Vallaud-Belkacem, qui entérine le nivellement des études par le bas et leur outrancière personnalisation.

La FCPE ou les contradictions des Français en matière scolaire

La FCPE a elle aussi approuvé la réforme du collège, mais, semble-t-il, non sans hésitations ni déchirements internes. La non-reconduction de Paul Raoult à la tête de la fédération (après seulement deux ans de mandat), le rejet par le congrès national du rapport d’activité de la direction (à la majorité relative, il est vrai), trahissent un malaise vis-à-vis de l’appui accordé à la politique de Mme Vallaud-Belkacem. Ce malaise traduit l’incertitude doctrinale de la fédération en matière d’éducation. La FCPE est écartelée, depuis longtemps entre la tentation d’une révolution éducative d’inspiration socialiste et anarchiste qui substituerait à l’école de classe traditionnelle, une école prolétarienne conçue comme la matrice d’une société égalitaire à la fois libertaire et solidaire, dans la lignée des Sébastien Faure, Amédée Thierry, Francisco Ferrer, Paulo Freire, Janusz Korczack et autres, et une fidélité indéfectible à l’ « Ecole de la République » (tout spécialement l’école primaire, avec ses instituteurs et ses écoles normales) considérée par elle comme une grande conquête de la démocratie, mais dont elle déplore, suivant sa vision marxisante du monde, le caractère profondément inégalitaire et injustement sélectif. Elle est également tiraillée entre la revendication égalitaire la plus extrême et l’institution d’une Ecole menant tous les élèves au succès et à l’obtention des diplômes les plus élevés d’une part, et l’attachement au principe « méritocratique » (sélectif par définition) garant de la promotion sociale des enfants du peuple les plus doués d’autre part. En cela, elle reflète à merveille les revendications contradictoires de l’immense majorité des parents d’élèves.

Aussi, quoique ouverte depuis longtemps aux innovations pédagogiques et à toutes les mesures visant à substituer l’orientation à la sélection, elle déplore le pédagogisme pur des Legrand, Meirieu, Pantanella, Zakhartchouk et autres, déconnecté de tout esprit traditionnel de lutte de classes et de promotion populaire et dont les tendances décentralisatrices et autonomistes en matière scolaire lui paraissent faire le lit du libéralisme et de la concurrence, aggravant ainsi les inégalités. Elle incline à voir en lui le grand responsable du marasme scolaire actuel et prête une oreille plus que complaisante aux propos tonitruants des ayatollahs (laïcs, ouf !) de l’Ecole républicaine et de l’Université de la IIIè République, les Brighelli, Pena Ruiz, Lurçat, Lafforgue, Polony, Capel, Mazeron et autres. Proche du SNI et de l’UNSA, mais également de la FSU, elle rejette le projet éducatif pédagogiste du SGEN-CFDT. Cependant, en une cinquantaine d’années, elle a contribué, de par ses prises de position et ses revendications, à l’institution du collège unique, devenu collège tout court, à la massification des études, à la primarisation du secondaire et à la déliquescence de tout notre système d’enseignement, tout comme les pédagogistes inconditionnels dont elle se défie.

L’appui qu’elle apporte à l’actuelle ministre de l’Education nationale dans sa réforme des collèges n’a donc rien que de très naturel, compte tenu de ses positions habituelles, tout comme la réticence avec laquelle elle le fait. Le collège belkacemien satisfait ses aspirations égalitaires mais lui semble attenter à la qualité de l’enseignement, notamment en réduisant la part des heures de cours « magistral » en faveur de l’accompagnement, des travaux en groupes et des enseignements interdisciplinaires au contenu fumeux. Comme tous les Français, elle ne sait pas ce qu’elle veut en matière scolaire, et reflète les aspirations les plus contradictoires de sa clientèle égarée.

Convergence vers l’abîme

En tout cas, malgré leurs différences d’origines et de sensibilité, aujourd’hui aplanies, les deux fédérations convergent vers l’institution d’une Ecole égalitaire et totalitaire vouée à la formation de clones lobotomisés. Leur présence continue dans les conseils d’administration des établissements scolaires n’a servi qu’à leur permettre de désorienter encore un peu plus les enseignants et l’administration après avoir déstabilisé le ministère et la classe politique. Elle a contribué à faire de l’Ecole la caisse de résonance de tous les problèmes de tous ordres de la société. Il est vrai que notre système politique et social étant fondé sur l’Ecole, il ne pouvait en aller autrement.

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Auteur de l'article : Yves Morel

Docteur ès-lettres, écrivain, spécialiste de l'histoire de l'enseignement en France, collaborateur de la Nouvelle Revue universelle