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La justice n’est pas qu’affaire de budget

Les éclats médiatiques ne sont qu'écume. Le véritable problème de la justice est double : lui donner des moyens, certes, mais surtout être capable d'entendre le besoin de justice, et répondre à cette demande. Là est le vrai rôle de l'État.

«Huit pour cent d’augmentation pour le budget de la Justice », dit le Premier Ministre. C’est une annonce classique pour calmer la colère des magistrats. Mais elle peut aussi avoir l’effet inverse. Car, d’abord, la promesse sera-t-elle tenue en 2021, et, ensuite pourquoi ne pas crier plus fort pour avoir encore plus ?

Ce serait, pourtant vraiment une bonne mesure, concrète, efficace, à condition de bien employer cet argent, selon l’avis des magistrats sérieux et compétents, un peu anciens et assagis, désireux de voir que le travail de juger se fait bien.

Car ces magistrats existent, et ils sont majoritaires. On ne les entend pas parce qu’ils travaillent vraiment à l’œuvre de justice et ils n’ont pas le temps de se livrer aux gesticulations médiatiques et aux coups familiers de la justice politique.

La justice qui s’occupe de la politique sera toujours une mauvaise justice. Elle existera toujours, ouverte ou dissimulée. Il est vain d’en faire le tout des réformes à promouvoir. Son existence ou sa malfaisance dépend totalement de la qualité des hommes au pouvoir et de la qualité des juges. Aucune réforme de structure n’empêchera un évêque Cauchon de se vendre à l’ennemi pour condamner une sainte. Plus modestement, Fouquet et ses avocats furent impuissants devant la volonté du souverain, mais c’était autre chose, et le Parquet financier de l’époque avait de quoi nourrir son réquisitoire. Jacques Cœur, lui aussi, connut la mesquinerie revancharde des juges, jaloux de sa fortune. Il le paya très cher.

Un vrai garde des Sceaux a autre chose à faire que des éclats médiatiques sur l’affrontement entre avocats et magistrats. Cet aspect est secondaire comme est secondaire la nomination d’un avocat à la direction de l’École de la Magistrature. L’important est le contenu de la formation, la pratique enseignée, la volonté de répondre à ce qui justifie l’existence de cette institution : le besoin de justice.

La réponse à ce besoin de justice est la première justification de l’État. L’État, « détachement d’hommes armés, prisons », comme le résumait lapidairement Lénine – on pourrait ajouter « confiscation d’argent, impôts » –, s’il n’a pas pour premier rôle la justice, n’est qu’une bande de brigands… une mafia comme un autre. Une telle nécessité vaut plus que huit ou dix pour cent d’augmentation du budget. Elle signifie une attention première, continue de la part du premier magistrat de l’État, à la bonne marche de l’œuvre de justice, soit une réorientation de la politique, un changement du regard.

L’honneur donné aux juges, « ces dieux de la terre », comme disait le Chancelier d’Aguesseau, à qui succède aujourd’hui un avocat célèbre, lui crée alors des devoirs dont le ministre surveille l’accomplissement.

Cette unité de responsabilité, du sommet jusqu’au plus humble auxiliaire de justice est la marque d’un État qui peut se dire, alors, en vérité, « selon le droit ». Elle implique tous les acteurs et fait l’œuvre commune…, par-delà les divergences et les affrontements.

Il semble que nous soyons loin de cet idéal, mais rien n’interdit d’y travailler… et de rappeler aux autorités en place que là se situe notre honneur.

 

Illustration : Éliane et Éric partagent plusieurs valeurs, sans doute républicaines : le goût des médias, la certitude d’être au-dessus des lois, la volonté de transformer la Justice plutôt que de la rendre.

 

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Auteur de l'article : Jacques Trémolet de Villers

Avocat
Publication de l'article : 26 octobre 2020