Hommage aux anciens

La guerre. La guerre, avec ses foules hagardes sur les routes, ses bombardements qui assourdissent et assomment ceux qu’ils ne tuent pas, ses gerbes de débris et de fumée qui bouchent l’horizon, ses ruines noircies et branlantes, les cris, la faim, les enfants perdus, la mort partout. Immense détresse des camps de réfugiés où s’entassent par milliers des gens qui ont vu leur maison détruite ou volée, leurs proches battus ou massacrés.

La guerre, et son noir silence au goût de cendre et de sang, l’attente interminable crispée sur son arme, les ordres murmurés, l’attente encore, et l’ennemi qui vient, puis enfin l’enfer des tirs, des explosions, des assauts aveugles, des ordres hurlés ; les convois de blessés triés par des hommes épuisés, les plaintes, les bandages sanglants ; l’humiliation terrible de la défaite et de la captivité, et même l’amertume de la victoire trop chèrement payée.

La guerre, avec ses disparus, ses semaines sans nouvelles, et ses nouvelles déchirantes, la douleur qui cogne comme un marteau.

La guerre qui sépare, la guerre qui divise, la guerre qui humilie, qui avilit, la guerre qui rend fou.

Les hommes qui nous gouvernent sont d’une génération qui n’a jamais connu la guerre ; ils n’ont jamais eu faim, froid, peur à cause de l’ennemi qui défile dans les rues, perquisitionne, emprisonne, exécute. Comme la plupart des Français d’aujourd’hui, ils sont les chanceux descendants de ceux qui ont subi ou fait la guerre. Mais leur comportement, leur façon d’être à la tête des affaires de la République, leur désinvolture étrange les apparentent à des enfants gâtés qui croient que tout ce qu’il y a de bon chez eux est dû à leur intelligence et à leur talent. L’argent, les places, le pouvoir semblent tellement les occuper… Ce sont leurs petites batailles à eux.

Nous savons pourtant que la guerre existe et fait rage partout ailleurs : impossible de l’ignorer, submergés que nous sommes d’informations, d’images, de reportages, de témoignages. Un reporter peut faire fortune avec la photo d’un enfant blessé cheminant tout nu devant un soldat en armes ; c’est la guerre par procuration, le trafic de l’émotion.

Notre beau pays est encore épargné par le retour de la guerre : pour combien de temps ? Notre patrie est encore belle grâce à des millions d’hommes et de femmes qui ont enduré la guerre, et à d’autres qui l’ont faite et conduite, volontaires ou non, pour défendre et protéger notre patrie. Nous descendons tous d’hommes et de femmes qui ont vécu la guerre, et pour les comprendre, il faut se garder d’oublier ce qu’ils ont souffert dans leur chair et dans leur âme, car leurs sacrifices sont justifiés par la survie et la renaissance de la nation.

Lorsque la paix est revenue, et avec elle la liberté de vivre, de travailler et d’aimer, le souvenir est donc un ardent devoir ; se souvenir, non pas en gémissant, mais en rendant hommage, au sens profond du terme, dans une démarche qui est à la fois reconnaissance et engagement tourné vers l’avenir.

Il ne s’agit pas, bien sûr, comme on voudrait le faire croire, de perpétuer des ressentiments héréditaires contre les ennemis d’hier, ni de magnifier un quelconque chauvinisme revanchard; l’homme se distingue de l’animal en ce qu’il honore les disparus, qu’il sait reconnaître ce qu’il leur doit, et qu’il en transmet le meilleur à ses enfants.

Soyons donc humains, tout simplement, n’en déplaise à ceux que la mémoire indispose.

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Auteur de l'article : Claude Wallaert