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ET SI LA CRISE ACTUELLE DURCISSAIT NOTRE MONDE NÉOLIBÉRAL SANS LE CHANGER FONDAMENTALEMENT ?

Le pseudo-libéralisme français a vite retrouvé les vertus de l’étatisme – c’est-à-dire le contrôle étroit du citoyen repeint aux couleurs de la responsabilité sociétale. L’État se perpétue, qu’importe le pays.

À quoi ressemblera le monde après le grand chamboulement provoqué par la pandémie coronovirale ? En nos précédents articles, dans ces colonnes mêmes, nous nous sommes interrogés sur les changements majeurs que la crise actuelle pourrait provoquer dans notre société et notre système politique. Nous avons mis en avant le procès, découlant de cette crise, du néolibéralisme mondial, le renforcement du pouvoir de l’État, qui retrouve une manière de transcendance, la remise en question de notre mode de vie individualiste et hédoniste, et la nécessité d’une rupture d’avec un ordre politique et économique délétère et suranné. Et nous avons marqué également les limites du changement que nous étions en droit d’espérer. Nous avons pensé que les remises en question de notre modèle économique, social et politique, engendrées par la situation présente, ne déboucheraient cependant pas sur la renaissance civilisationnelle qu’elle semblait rendre possible, en raison d’une part de l’absence de renouvellement de nos dirigeants, tous coulés dans le moule libéral d’autre part de la désaffection de nos compatriotes à l’égard de la vie publique. Le scepticisme désabusé et la révolte amère caractérisent les Français de notre époque, et pas seulement eux, du reste.

L’espoir du changement, à la faveur de la crise

Les bouleversements de tous ordres, les mesures d’exception et l’élan de solidarité nationale et de dévouement général suscités par le fléau viral que nous venons de subir semblaient devoir entraîner l’édification progressive d’un système politique et social de type holiste dirigé par un État qui aurait enfin retrouvé le sens de sa mission et de la souveraineté nationale, son indépendance à l’égard des pressions mondiales et de la loi du marché, et soucieux de défendre l’intérêt général et les légitimes et élémentaires aspirations de la population à la justice, à la dignité et à des conditions de vie et de travail décentes, excluant la pauvreté et la précarité. La situation semblait mûre pour une telle entreprise, d’autant plus que les Français, non seulement manifestaient alors une générosité et une discipline civique remarquables, mais faisaient bloc spontanément autour du chef de l’État et du gouvernement, acceptaient sans broncher des mesures de restriction de leurs libertés individuelles, et mettaient en sourdine leur perpétuel esprit de contestation. Le président de la République lui-même critiquait – fugacement, il est vrai – le libéralisme sans frein et le « nouveau monde » dont il avait célébré l’existence trois ans plus tôt, faisait l’éloge de cette solidarité nationale et des Français de condition modestes dévoués au bien public (les soignants, notamment), et affirmait la nécessité de réviser fondamentalement toute notre organisation politique, économique et sociale, et affirmait que rien ne pourrait plus être comme avant une fois terminée la crise sanitaire.

Une mutation décisive semblait donc devoir s’annoncer. Le monde qui s’était imposé à nous tous depuis le début des années 1960, étayé sur la loi du marché, avec pour succédané d’éthique, la poursuite effrénée de la jouissance matérielle, du paraître, tout cela sur fond d’individualisme agressif et cynique, et pour seules valeurs celles cotées en bourse, sans spiritualité, avec une culture asservie au spectacle et au business, semblait avoir perdu une bonne part de sa crédibilité et de son attrait, et paraissait même mis en accusation comme responsable de la crise que nous vivions. On redécouvrait le sens du devoir, celui de la solidarité nationale, de la communauté de destin, l’esprit de dévouement altruiste, le goût du bien commun, les vraies valeurs de la vraie morale, et on découvrait que la vie ne trouve pas exclusivement sa valeur et son accomplissement dans l’hédonisme. Et l’État semblait retrouver son rôle naturel de défenseur des intérêts vitaux de la nation et des hommes et des femmes la composant. Il n’était certes pas certain que les changements de mentalité et de comportement dont nous venons de parler dussent donner lieu à un grand élan de restauration nationale, mais il était permis de l’espérer.

Le retour à l’ordre néolibéral

Or, ce que nous observons aujourd’hui atteste de la vanité de cet espoir. Tout d’abord, comme nous le constations dans notre dernier article, nos dirigeants n’ont pas changé. Ce sont les mêmes hommes et femmes qui nous gouvernent, avec les mêmes idées et les mêmes principes que par le passé, ceux en lesquels ils ont été éduqués et qu’ils ont constamment défendus.

Le président de la République avait prédit, au début de la période de confinement, que rien ne pourrait plus être comme avant et semblait faire, à mots couverts, le procès de ce monde libéral, mercantile, sans frontières et sans contrôle que la situation de crise et la nécessité de l’action pour en sortir semblaient condamner. Aujourd’hui, il appelle à un retour à la logique économique libérale et productiviste de naguère, et convie les Français à redoubler d’ardeur au travail, en faisant bon marché de leurs acquis sociaux. Et il entend relancer les réformes (notamment celles des retraites), du pur jus néolibéral, temporairement mises sous le boisseau durant le plus fort moment de la crise médicale. Par ailleurs, il inscrit plus que jamais son action dans le cadre européen et affirme vouloir relancer la grande machine bruxelloise. Le renouveau national n’aura donc pas lieu avec lui.

Un peuple exténué, incapable de concevoir une alternative à l’ordre mercantile

De leur côté, nos compatriotes se révèlent beaucoup plus soucieux de renouer avec leur mode de vie individualiste d’avant la crise que de persister dans le grand effort de solidarité et de discipline communautaire qu’ils ont manifesté durant la période de confinement. Le relatif relâchement à l’égard des règles de distanciation, constaté depuis la fin du mois précédent atteste de cette évolution. Et cela n’a rien d’étonnant. Revenus de toutes les illusions politiques, lassés de toutes les utopies, déçus par tous les partis, tous les programmes et tous les projets de société, massivement abstentionnistes (souvenons-nous du chiffre record de 57 % d’abstentions lors du second tour de la présidentielle de 2017), exténués, ils regimbent devant les initiatives de Macron, mais ne voient (ni ne songent à chercher) aucune alternative au pouvoir actuel, et n’accordent aucun crédit aux oppositions, qu’il s’agisse de celle de Marine Le Pen ou de celle de Mélenchon. Orphelins des idéologies et des utopies passées, ils ont le seul souci, d’ailleurs légitime en soi, du redémarrage de l’économie, condition de leur survie matérielle. Conséquemment, ils ne songent nullement à remettre en question le système car ils n’en conçoivent pas d’autre possible. Nos dirigeants et les médias s’emploient d’ailleurs à les entretenir dans cet état d’esprit. La période de confinement avait à peine pris fin que les journaux télévisés (et autres) insistaient avec force sur la prochaine réouverture des plages et incitaient les Français à préparer leurs vacances, pour relancer les activités de la restauration, de l’hôtellerie et du tourisme, alors encore arrêtées. Le gouvernement suggère à nos compatriotes d’acheter une nouvelle voiture, et de puiser dans leur épargne pour consommer. Notre télévision, nos ordinateurs, nos paysages urbains et routiers restent saturés de publicités tapageuses, et la période de confinement n’a absolument rien changé à cet égard. Et, avant comme pendant et après la plus forte phase de la pandémie et la période de confinement, les spots publicitaires n’ont cessé et ne cessent pas de nous matraquer et de précéder, d’interrompre et de suivre chaque film ou émission de télévision.

En définitive, il est fort à craindre que la résorption (lente et très difficile) de la double crise, sanitaire et économique, que nous traversons, aboutisse au retour pur et simple au bon vieux nouveau-ancien monde ultralibéral, sans frontières, mercantile, dénué de spiritualité, d’éthique et d’idéal, marqué du sceau de l’individualisme et du matérialisme.

Le possible durcissement de l’ordre libéral

Un changement, toutefois, pourrait se produire, peu réjouissant, en vérité : le recul de nos libertés individuelles, et ce sans que l’individualisme foncier de notre société et de notre système économique en soit altéré. Pour enrayer la pandémie coronovirale, l’État a été amené à restreindre nos libertés de mouvement et de travail comme jamais il ne l’avait fait depuis la fin de l’Occupation. Et il pourrait y être nouveau conduit en cas de résurgence du fléau. En Chine, l’État a pris des mesures analogues, plus tôt que la France, et beaucoup plus rigoureuses. De telles mesures sont aisées à prendre en un pays sous régime totalitaire, comme la Chine, précisément. Elles le sont un moins en France, mais notre tradition étatiste, jacobine et autoritaire les facilite. Dans les pays anglo-saxons, de vieille tradition ouvertement libérale, elles sont incomplètement prises et inégalement appliquées, mais tout de même.

Nous n’entendons pas ici contester la légitimité de ces mesures, sans doute nécessaires car imposées par une situation que nous n’avons pas choisie (encore que nous ayons tout fait pour la provoquer). Ce qui retient notre attention, en l’occurrence, est que la politique dont elle procède n’induit aucunement, si peu que ce soit, la remise en cause du système délétère en lequel nous vivons, responsable de notre déclin dans tous les domaines et des maux (dont la pandémie coronovirale) dont nous souffrons. Au contraire, elle vise sa seule préservation. Préserver le système actuel, mondialiste, mercantile, matérialiste, avec ses institutions politiques usées jusqu’à la corde et boudées par des électeurs désabusés réduits à la triste condition de travailleurs précaires asservis, de consommateurs passifs bassement jouisseurs et de zombies masqués tenus de rester à distance les uns des autres, voilà tout ce que nous semblons capables de faire, nous hommes et femmes de ce premier quart du XXIe siècle. Nous nous révélons incapables d’en sortir, de concevoir un projet politique et social étayé sur un idéal élevé, des valeurs morales authentiques, le sens de la dignité et de la justice et le respect de notre identité nationale et de notre civilisation. Les belles manifestations de dévouement manifestées durant la période la plus forte de la pandémie, les velléités de ressaisissement de ses responsabilités et du sens de sa mission par l’État à cette occasion, resteront sans lendemain, faisant figure de faux espoirs ou de vaines promesses. Tel semble devoir être le résultat de plus de cinquante ans d’avachissement intellectuel et moral, d’abâtardissement consumériste, d’aliénation idéologique gaucharde et de décapage général des valeurs fondatrices de notre civilisation. Notre système néolibéral perdurera avec une orientation moins américaine et un peu plus chinoise.

 

Illustration : Les fonctionnaires ont enfin réussi à transformer le pays en œuvre d’art totale, la couvrant de conceptuelles bastilles virtuelles.

 

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Auteur de l'article : Yves Morel

Docteur ès-lettres, écrivain, spécialiste de l'histoire de l'enseignement en France, collaborateur de la Nouvelle Revue universelle
Publication de l'article : 6 juillet 2020