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CRISE ACTUELLE : CE QUI EST EN TRAIN DE CHANGER ET CE QUI, HÉLAS, NE CHANGE PAS

Va-t-on vers la fin d’une civilisation exclusivement consumériste fondée sur une économie libérale sans frontières ou la classe politique actuelle est-elle incapable de perspectives nouvelles ?

En deux récents articles, nous avons exposé succinctement, dans ces colonnes, quels changements de société, voire de civilisation, allaient découler de la crise actuelle provoquée par l’irruption parmi nous du coronavirus. Ces divers changements, disions-nous, affecteront notre modèle économique et social, notre mode de vie, notre mode de penser, notre vision de l’homme et du monde, notre conception de l’histoire, nos mœurs et toutes nos habitudes. Ils nous amèneront à nous couvrir la tête de cendres, et à faire le procès de toutes les valeurs, de tous les principes, stéréotypes et autres habitus qui structuraient notre rapport aux personnes et à la communauté, et même à la nature. Par là même, ils nous conduiront peut-être à opter, volens nolens, en faveur d’une civilisation beaucoup moins individualiste et hédoniste que celle que nous connaissons depuis le milieu des trop fameuses « sixties », moins cosmopolite, moins « mondialiste », plus recentrée sur la communauté, plus solidaire, avec un système économique certes globalement libéral, mais contrôlé par les États, privilégiant les relocalisations et le développement des entreprises dans le cadre des frontières nationales, et accordant une place enfin sérieuse à la protection sociale et aux problèmes environnementaux et sanitaires. Ils nous amèneront à mettre fin à la subsomption sous la loi du marché, des valeurs affectives, morales et culturelles. Ils nous permettront la redécouverte de la vie spirituelle. Ils remettront en question notre absurde modèle politique, aussi délétère qu’inefficace (et cela tant en Europe et en Amérique du nord qu’en France). Grâce à eux, nous comprendrons que le bonheur – voire le plaisir – ne consiste pas dans le consumérisme effréné, et que la convivialité et l’enthousiasme collectif n’ont pas pour lieux uniques de manifestations des salles de spectacles, des stades, des Mac Do (ou des Kebab) bruyants et pleins à craquer, et que la culture n’est pas un business avec expositions tapageuses organisées à grand renfort de publicité, de communication et de capitaux judicieusement investis. Nos semblables se souviendront enfin que la morale ne se réduit pas à l’indigente vulgate « droit-de-l’hommiste » et bien-pensante, et qu’elle s’insère dans une civilisation, une tradition spirituelle millénaire, et des réalités nationales.

La désaffection à l’égard d’un système politique délétère et suranné

Et ils comprendront également que leur destin, et surtout leur salut, ne sauraient dépendre d’un système politique ordonné autour d’élections périodiques organisées à coups de campagnes de propagande, de tenues de meetings, et de communications journalistiques, radiophoniques, télévisuelles et informatiques, tous extrêmement coûteux et destinés à porter au pouvoir des candidats élus sur des programmes dénués de crédibilité et des promesses vite oubliées. Cela, du reste, ils l’ont assimilé depuis longtemps : souvenons-nous du second tour de l’élection présidentielle de 2017, à l’occasion duquel le taux d’abstention atteignit le chiffre recorde de 57 % !

Et, finalement, il est possible que notre civilisation occidentale, française en particulier, arrive à retrouver ses racines et sa source vivante et vivifiante, qu’elle avait oubliées et échangées contre les fausses valeurs frelatées de la société de consommation.

Tout semble devoir changer, sauf nos dirigeants

Toutefois, restons tout de même réservés et prudents. Car une mutation ne se révèle bienfaisante qu’autant qu’elle est orientée et réglée par des hommes (et des femmes) forts, sages, décidés à éliminer les causes du mal qui l’ont fait naître, et habités par un idéal et des valeurs en opposition avec celui-ci.

Tel n’est pas le cas actuellement. On ne sait si cela durera encore longtemps, mais la classe politique discréditée qui nous gouverne depuis des décennies demeure aux commandes de l’État. Ce sont Macron, Philippe, leurs ministres, conseillers et députés, qui nous dirigent dans la mutation douloureuse, décisive, et à l’issue très incertaine, que nous commençons à vivre présentement. Naguère ultralibéral, mondialiste, moderniste, thuriféraire d’un « nouveau monde » soumis à la seule loi du marché et dont les seules valeurs étaient celles cotées en bourse, pourfendeur de toute politique sociale, le président de la République exalte aujourd’hui la solidarité nationale active, le dévouement le plus désintéressé, loue inlassablement les « soignants » et les travailleurs « que la société rémunère si peu », suivant ses propres mots, remet en question notre mode de développement économique, et affirme que rien ne devra ni ne pourra rester comme avant la crise actuelle. Le même président avait d’ailleurs remis en cause ce modèle économique destructeur de l’écosystème planétaire peu après la première grande manifestation des Gilets jaunes, en novembre 2018. Et, de fait, la crise sanitaire actuelle l’a obligé à ajourner les réformes qu’il avait déjà réalisées et celles dont il préparait la mise en chantier, et à mettre en place une politique économique affranchie (nécessité faisant loi) des règles bruxelloises, et une politique de fermeture des frontières (sans parler des mesures de confinement et des mesures obligatoires de distanciation sociale, en opposition avec les libertés fondamentales et les grands principes d’une société libérale et individualiste qui se respecte). Le président néolibéral, européen, mondialiste et moderniste semble vouloir annoncer une politique dirigiste, fondée sur un modèle économique beaucoup plus national que par le passé, et avec un volet social en opposition avec le credo libéral. Et, de leur côté, nos compatriotes semblent se détourner résolument d’un système politique électoraliste étayé sur le duel permanent droite/gauche, qui a largement donné la preuve de sa stérilité, voire de sa nocivité. Ils obéissent au présent pouvoir parce qu’il est en place (rappelons que Macron fut élu président par 64 % des 43 % d’électeurs inscrits qui daignèrent aller voter, lors du second tour de l’élection du printemps 2017) et parce que les oppositions qui le combattent (Marine Le Pen, Mélenchon et autres) n’ont aucune crédibilité à ses yeux.

Les responsables de la catastrophe actuelle, sont-ils qualifiés pour lui porter remède ?

Tout va donc changer, sauf ceux qui nous dirigent, et pas seulement en France. Dès lors, que pouvons-nous augurer de la mutation qui nous affecte présentement, dont le processus ne fait que commencer, et dont les effets sont encore loin d’être tous prévisibles ? Certes, on peut se réjouir de l’évolution de notre président. Mais, cela étant, on ne peut s’empêcher de s’interroger. Des gens (il ne s’agit pas seulement de Macron, mais de toute la classe politique) dont la politique résolument libérale et mondialiste, et dont l’adhésion à un « monde nouveau » totalement livré au marché, déculturé, déspiritualisé, individualiste et sans morale (sinon celle des droits de l’homme), nous ont mené à la situation internationale catastrophique que nous connaissons aujourd’hui sur tous les plans (écologique, sanitaire, économique, social), marquée par des crises virales successives (celle du coronavirus n’est pas la première), un réchauffement planétaire continu, une pollution monstre, la destruction de maints écosystèmes, voire de celui de la Terre elle-même, et des crises économiques ou boursières liées en un enchaînement fatal (du krach de 1987 aux faillites des subprimes de 2007, en passant par la banqueroute de nombreux pays), sont-ils qualifiés pour remédier à la situation actuelle et faire en sorte que la mutation dont nous parlons accouche d’un ordre politique et social stable, humain, sain, juste, en lequel les hommes et les femmes peuvent vivre dans des conditions décentes, sûres et durables ? Honnêtement, en toute objectivité, sans vouloir donner dans le mauvais esprit ou la contestation systématique, on peut en douter ; on doit même en douter. En raison même de leur ascendance (intellectuelle, morale, politique, culturelle et sociale), de leur propre passé, des « valeurs » (si l’on peut ainsi dire) qui les ont inspirés et guidés jusqu’en ce début d’années 2020 (et dont ils n’ont pas pu se défaire en deux mois de crise) et de leurs habitudes de penser et d’agir, ces gens ne peuvent nous mener vers cet ordre politique et social nouveau que nous évoquions à l’instant. On peut même penser à bon droit qu’ils en sont in essentia incapables. Dame ! On ne peut pas se refaire.

L’absence de perspectives politiques nouvelles

De même, si on ne peut que se féliciter de la désaffection de nos compatriotes à l’égard d’un système politique usé jusqu’à la corde, fondé sur le principe d’une alternance illusoire entretenant un électoralisme démagogique et pernicieux, on peut aussi nourrir des doutes sur la portée de ce rejet. Il est peu probable qu’il mène les Français (et les autres peuples européens) à envisager sérieusement un autre système politique. Les Français ne croient plus en le leur, mais ils demeurent attachés aux « valeurs de la République », caractérisées pourtant par leur inanité.

En définitive, on peut douter que la crise actuelle accouche du ressourcement civilisationnel dont notre pays et ses voisins européens ont pourtant le plus grand besoin. On peut douter, mais on doit espérer et contribuer à ce que le sursaut moral, culturel et politique dont nous avons tant besoin se produise.

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Auteur de l'article : Yves Morel

Docteur ès-lettres, écrivain, spécialiste de l'histoire de l'enseignement en France, collaborateur de la Nouvelle Revue universelle
Publication de l'article : 13 juin 2020