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Questions à Xavier Lemoine, maire de Montfermeil

Politique de la ville. Xavier Lemoine est maire de Montfermeil, vice-président de la Métropole du Grand Paris en charge de l’économie circulaire et de l’économie sociale et solidaire, vice-président du Territoire Grand Paris Grand-Est en charge des finances.

Politique magazine : Xavier Lemoine, vous êtes maire de Montfermeil en Seine-Saint-Denis. Pouvez-vous nous dire en quelques mots ce que représente aujourd’hui la charge de maire dans une ville de banlieue ? En particulier du 93 ? Les derniers bouleversements institutionnels ont-ils affecté cette fonction ?

Peut-être, tout d’abord rappeler qu’un maire est un « expert du quotidien et de la proximité » et, reconnu comme tel par sa population ; cette dernière l’estime toujours en capacité, directement ou indirectement, d’agir sur toutes les questions de la vie quotidienne. À cet effet, au travers des services municipaux ou de politiques partenariales, il exerçait une quarantaine de métiers différents. Responsable « de tout » il possédait sous son autorité les outils d’action et d’intervention. En un mot, tenant le clou, il tenait également le marteau. Or, aujourd’hui, bien plus que la raréfaction de l’argent public, c’est la confiscation des compétences-clés au profit d’entités politiques de deux-cent mille à quatre-cent mille habitants qui marginalisent totalement les maires. Ils représentaient le dernier contre-pouvoir politique. Les voilà muselés. Au-delà de cette proximité et réactivité, le maire, dépositaire et respectueux de l’identité profonde de sa ville, de sa population, était également le garant du temps long, du rythme de croissance de sa ville, de sa projection dans le temps et dans l’espace. Ce sont bien les libertés locales qui sont menacées. Le citoyen disparaît au profit de l’utilisateur de services, l’être enraciné au profit du consommateur. Suivra dans quelque temps le démantèlement de la fonction publique territoriale et régneront alors les « community managers ». Quelques grands groupes seulement se partageront les services aux publics. Le mot « Politique » aura-t-il encore un sens, un contenu ? Cette orientation générale à toute la France prend un accent plus préoccupant dans nos villes de banlieues oú les enjeux d’intégration, d’éducation, de cohésion sociale, de sécurité publique sont plus aigus et polymorphes. Je sais, pour ma part, ce qu’avec l’aide puissante de l’État, dans le cadre de la fameuse « Politique de la Ville », nous avons pu construire comme politiques publiques originales et adaptées aux particularités et exigences du terrain. Dans la durée, je peux en apprécier les résultats comme les insuffisances dès lors qu’un minimum d’exigences ne sont pas portées collectivement au niveau national.

Aussi, les centres de décisions s’étant déplacés dans les « interco » et dans les « Métropoles », il convient donc d’y être pour participer à l’élaboration des politiques publiques et rappeler avec force et obstination que rien de durable ni de bon ne peut être atteint sans un scrupuleux respect du principe de subsidiarité. La bataille se joue là, elle est âpre.

Quelles sont les difficultés ? La sécurité, bien sûr, et pourquoi ? Est-il possible d’apporter des solutions sur le terrain ? J’avais eu l’occasion à votre invitation d’assister à un banquet de la ville et à un festival ; j’avais admiré le travail et le dévouement de tous. Comment créer un esprit dans la communauté urbaine ?

Souvent, en direction de mes collaborateurs et des partenaires de la ville, je raconte cette fameuse histoire des trois tailleurs de pierre qui, accomplissant rigoureusement la même tâche, répondent de trois manières différentes à la même question : que faites vous là ? Le premier indique qu’il taille une pierre, le second qu’il monte un mur et le troisième qu’il construit une cathédrale. Comment, au travers des missions, talents, responsabilités, initiatives de chacun, mettre en perspectives tout l’ouvrage en vue d’une compréhension plus vaste et plus ordonnée ? Comment amener chacun à situer ses actions dans une construction collective plus vaste ? C’est un gage de cohésion, de concorde et d’efficience. C’est la raison pour laquelle je passe beaucoup de temps à expliquer tous les projets, à exposer toutes les raisons qui les motivent, à imaginer toutes les interactions possibles et à susciter connaissance, compréhension, adhésion et participation. Cette « ambiance village », comme je l’appelle, permet à chacun de donner le meilleur de lui-même et produit de surcroît des fruits vertueux.

La fiscalité communale demain ? La politique de l’État ? Un nouveau plan Borloo dont il est question ? Que pensez-vous de toutes ces annonces ? En quelques mots, quelles seraient vos suggestions pour une politique de la ville ? Plus précisément de banlieue ?

Je crois en effet nos libertés locales menacées et sous couvert d’économie d’échelle, de mutualisation, de rationalisation, de gains de productivité, en fait d’une vision strictement matérialiste et financière des politiques locales, nous assistons à une atomisation de notre société oú les solidarités, les sociabilités naturelles sont méthodiquement démantelées. Chacun sera désormais seul face à une technostructure tutélaire et anonyme. Ces mots peuvent paraître grandiloquents mais nous nous y acheminons à grands pas. Et s’il n’y avait que cela d’inquiétant dans notre pays comme ferment de destruction nous pourrions en sourire, mais il y a vraiment à l’encontre de la France une entreprise systématique de désarticulation, de dépeçage, de dislocation. Comment permettre à nos communes d’être encore des lieux d’enracinement ? La perte de l’autonomie fiscale des collectivités locales est une forme déguisée de mise sous tutelle et de recentralisation.

Pour ce qui a trait à la politique de la ville, voici mes conclusions.
  • Par la qualité de l’urbanisme, de l’architecture et de l’espace public, redonner dignité et fierté aux habitants qui y vivent.
  • Dans le même temps faire revenir la sécurité à la condition absolue que les institutions républicaines, ayant au préalable retrouvé de la crédibilité aux yeux de ces populations, s’appuient sur ces dernières.
  • S’assurer pour tous de la parfaite maîtrise de la langue française et à travers notre langue des us, coutumes, mœurs de notre société comme de la culture et de l’histoire de notre pays. Veiller à cette occasion à ce que trois piliers non négociables de notre vie en société soient expliqués. Il s’agit de la laïcité, de l’égale dignité entre l’homme et la femme, de la liberté de conscience.
  • À travers des actions en faveur de la parentalité, redonner aux parents les moyens d’assumer leurs responsabilités d’éducateurs et non se substituer à eux. Dans le même temps trouver les voies et moyens d’offrir aux familles, au travers de l’offre éducative locale, la diversité des méthodes pédagogiques nécessaires aux besoins éducatifs très divers de leurs enfants.
  • Enfin, porter à son niveau ce que je tiens pour être la clé de voûte de toutes les autres politiques sectorielles, à savoir l’action culturelle. La culture dans sa définition : l’expression profane d’un culte. Ou ce qu’en disait Churchill lorsque ses ministres, voulant en rogner le budget au profit de l’effort de guerre, se voient répliquer : « Mais alors pourquoi nous battons-nous ! »

J’ai bien conscience d’ouvrir là un vaste sujet mais les questions qui sont posées à ce jour à notre pays sont des questions capitales. Elles engagent sa survie. Nous avons tous une part à prendre dans ce combat.

Propos recueillis Par Hilaire de Crémiers
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Auteur de l'article : PM