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VERS L’ORIENT COMPLIQUÉ AVEC DES IDÉES SOMMAIRES

Le “plan Trump” pour la Palestine, auquel l’Europe semble s’être ralliée, a une vision trop simple et à trop court terme de la situation et des acteurs – dont il ignore d’ailleurs une partie non négligeable : la Russie et la Turquie, et leurs propres jeux.

Le Président Trump a une stratégie au Moyen- Orient, certes déterminée en partie par l’échéance électorale de novembre prochain, mais qui comporte sa cohérence. D’abord le premier axe : assurer définitivement la sécurité d’Israël contre la menace palestinienne, la menace islamiste et la menace iranienne (les trois étant considérées comme liées). Pour cela, deux instruments : d’une part l’appui de plus en plus prioritaire accordé à l’Arabie saoudite et aux Émirats, qui considèrent l’Iran et le chiisme comme leurs adversaires existentiels, alors qu’ils sont désormais prêts à accepter Israël ; d’autre part le « plan de paix » pour la Palestine annoncé par le président américain.

Le deuxième grand axe est la volonté de se retirer du bourbier afghan, comme Trump l’avait toujours préconisé (aucun opportunisme ici). D’où l’accord récent avec les Talibans, prévoyant le départ des troupes américaines et de celles de l’OTAN. Certes, cela risque bien de ramener ceux-ci au pouvoir, mais cela ennuiera surtout les Iraniens, et Trump n’a jamais cru au « Nation-Building ». D’éventuels tentatives de l’État islamique pour se reconstituer dans la nouvelle conjoncture devant être « traitées » par des frappes à distance et par les forces spéciales, selon la nouvelle doctrine anglo-saxonne en matière de lutte contre le terrorisme.

On le voit, l’adversaire principal dans la région, pour Washington, est à nouveau l’Iran, plus même que l’État islamique, qui a subi de lourds revers et qui est sunnite, pas chiite. On est bien loin de l’accord nucléaire conclu avec Téhéran en 2015. Or ce qui est très frappant, c’est que depuis peu les Européens ont cessé de protester contre la dénonciation par Trump de cet accord et contre les sanctions américaines contre l’Iran, constamment renforcées. Où sont restés les encouragements aux grandes sociétés européennes à reprendre leurs ventes en Iran ? Où est resté le projet de contrer les sanctions américaines par un système européen de paiements internationaux, indépendant du dollar ?

D’autre part (il suffit de lire notre presse et nos revues, d’écouter nos médias, de suivre nos colloques), on assène aux Européens, et en particulier aux Français, que l’Arabie saoudite, suivie par les Émirats, est sur la voie de la modernisation et entre dans le monde moderne (pensez donc ! Les femmes saoudiennes ont désormais le droit de conduire !). Les échanges culturels, la convergence des trois religions du Livre, etc., sont censés justifier cette orientation, certes ancienne mais désormais impérative.

Quelle viabilité pour cet État palestinien

En d’autres termes, et ce malgré le discours européen en général très critique à l’égard de Washington, Américains et Européens en fait s’entendent au Moyen-Orient. Malgré quelques déclarations sans importance, les Européens eux aussi s’appuient à fond sur les monarchies sunnites, laissent tomber toute tentative de diplomatie avec l’Iran et en fait se résignent au « Plan Trump » pour la Palestine, qui met un terme au vieux projet de deux États en Palestine se partageant Jérusalem, qui était pourtant l’aboutissement des décisions de l’ONU en 1948, de la résolution 242 après la Guerre des Six Jours, et des accords d’Oslo entre Israéliens et Palestiniens en 1993.

En particulier, les Européens n’essaient plus de maintenir un certain équilibre entre leur soutien à Israël et leur soutien aux Palestiniens, alors que c’était un mantra de la Communauté, puis de l’Union européenne, depuis la déclaration du sommet de Venise en 1980 sur le droit des Palestiniens à l’autodétermination et à la constitution d’un État à côté de l’État d’Israël.

Or le « Plan Trump » pose là un problème : il concède à Israël Jérusalem comme capitale indivisible, il lui permet d’annexer les colonies juives en Cisjordanie, ce qui transforme le futur État palestinien en peau de léopard, et il lui concède en outre une bande le long du Jourdain séparant les Palestiniens de la Jordanie. Certes, quelques territoires au nord de Tel-Aviv, majoritairement peuplés de musulmans, seraient attribués à l’État palestinien ; certes, après ces différentes modifications, 97 % des Israéliens et 97 % des Palestiniens vivant en Cisjordanie se retrouveraient dans leur propre État ; mais quelle serait la viabilité d’un État palestinien ainsi constitué, même en laissant de côté la question de Jérusalem ? Et la question palestinienne serait-elle ainsi durablement réglée ?

En fait, donc, l’ensemble des Occidentaux se retrouvent d’accord pour reconnaître à Israël ce qu’on lui avait toujours refusé depuis la guerre du Kippour en 1973, pour laisser désormais le problème palestinien comme variable d’ajustement, et pour soutenir résolument le monde sunnite (devrait-on dire plus précisément wahhabite ?) contre le monde chiite et l’Iran. Certes, c’est cohérent, cela correspond à des rapports de forces incontestables, et cela permet de trouver des appuis sur place pour espérer compenser la « fatigue expéditionnaire » que connaissent les États-Unis et les Européens. Cela permet également, accessoirement, de vendre des armes et de bénéficier de la puissance financière des monarchies pétrolières.

Rechercher de vrais équilibres régionaux

Mais cet ensemble est-il viable à terme ? On peut en douter. Déjà les États-Unis, malgré leur accord avec les Talibans, ont le plus grand mal à se dégager d’Afghanistan et ont dû reprendre des bombardements. L’État islamique, protéiforme, n’a pas disparu, nous le voyons bien en Afrique, et il n’est pas sûr que les opérations spéciales et les frappes à distance suffiront à le contenir. L’Arabie saoudite et les monarchies du Golfe sont très vulnérables, pour bien des raisons, mais en particulier à cause de la fragilité de leurs installations pétrolières, on l’a vu récemment à la suite d’attaques iraniennes. On notera d’ailleurs que le Président Trump a rappelé en vol les avions de l’US Air Force envoyés pour des frappes de représailles : il estimait que le message était passé. Les Européens feraient bien d’ailleurs de ne pas se fixer sur la position américaine actuelle à propos de l’Iran : elle pourrait à nouveau changer, comme Trump l’avait retournée après Obama.

D’autre part, ni la Russie, ni la Turquie, ni l’Egypte ne sont prises en compte dans les projets américains actuels, alors que la diplomatie américaine « classique », avant l’ère de l’« interventionnisme libéral » inaugurée par Clinton, y veillait toujours soigneusement. Or la stabilisation du Moyen Orient est-elle pensable sans un minimum de participation de leur part ? On va pouvoir d’ailleurs rajouter la Chine à cette liste.

Quant à l’Iran, il n’est pas certain qu’un autre gouvernement, même si les religieux au pouvoir devaient être renversés, pratiquerait une politique extérieure foncièrement différente si la situation géopolitique de la région n’évoluait pas. L’Iran est un véritable État, avec un véritable peuple, et une tradition politique qui lui a permis de se maintenir depuis le XIXe siècle malgré une situation géographique difficile. On peut espérer plus de prudence et moins de provocations, mais pas une abstention complète. Les Russes en particulier le savent très bien.

Quant à Israël, ses péripéties électorales depuis un an montrent que l’opinion n’est pas unanime sur la ligne dure de Netanyahou. Le « plan Trump » et la situation d’ensemble de la région renforcent sans doute à court terme la sécurité d’Israël. Mais à long terme ? L’absence d’un réel État palestinien, sans parler de tensions récurrentes, ne risque-t-elle pas de déboucher un jour sur de fortes pressions exercées par des organisme internationaux de moins en moins contrôlés par les Occidentaux, en faveur de l’application du principe « un homme, une voix » ?

Le projet américain et occidental actuel est trop simple : il laisse de côté trop d’acteurs, ceux sur lesquels il compte sont souvent fragiles, il impose à Israël un effort de sécurité épuisant, sans véritables garanties à long terme. Je n’oublie pas nos banlieues, lycées et universités, où le problème palestinien provoque des tensions récurrentes, ni les opinions publiques européennes, à mon avis en décalage avec leurs dirigeants sur ces questions.

Certes, il n’est pas question de revenir à « la politique arabe de la France », façon années 60 et 70, déséquilibrée au détriment d’Israël et qui s’est révélée illusoire, car isolée. Mais une politique plus prudente, recherchant des équilibres régionaux plus viables, en particuliers entre chiites et sunnites, serait sans doute préférable aux orientations actuelles.

 

Illustration : Un plan simple qui déclenche des réactions simples. Dans le monde de Trump et Netanyahou, les choses sont aussi simples que leurs mots.

 

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Auteur de l'article : Georges-Henri Soutou

Historien, membre de l'Institut
Publication de l'article : 16 avril 2020