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Le Cameroun, une décolonisation violente

Le Cameroun est l’un des échecs majeurs de la décolonisation française. Soixante-ans plus tard, les blessures des affrontements sanglants qui se sont déroulés entre 1955 et 1962 ne se sont toujours pas refermées et aucun “devoir de mémoire” à ce sujet n’a été effectué par la République française. Retour sur l’un des épisodes tabous de notre histoire coloniale.

Genève, le 2 novembre 1960. Félix Roland Moumié, leader de l’Union des populations du Cameroun (UPC), déjeune avec un journaliste. Le maquisard, qui a tenu tête aux Français, est en Suisse pour acheter des armes aux Chinois. Ce repas sera le dernier. Un verre de Ricard servi en apéritif va mettre fin à ses jours. Amené à l’hôpital le lendemain, victime de douleurs abdominales intenses, Moumié ne se réveillera pas. Une autopsie révèlera plus tard que le leader de l’UPC a été empoisonné au thallium. Une enquête est ordonnée et on découvre que le journaliste n’est autre que William Bechtel, un ancien des Forces françaises libres. Il avait été mandaté par les services secrets de l’Elysée pour se débarrasser de cet encombrant opposant qui mettait à mal les futures relations de la République française avec son ancienne colonie, devenue indépendante. À peine naissante, la Françafrique en devenir est déjà coupable d’un meurtre politique orchestré par le général Charles de Gaulle, président de la Ve République, et Jacques Foccart, inamovible secrétaire général de l’Élysée aux affaires africaines et malgaches.

Objet de toutes les convoitises

Allemands, Anglais, Français, tous à leur tour vont planter leur drapeau sur cette terre camerounaise, au mépris des peuples qui y résident déjà. Peu après la Première Guerre mondiale, Paris et Londres reçoivent un mandat de la Société des Nations qui les autorise à administrer conjointement le Cameroun – mais chacun de leur côté. Une décision qui ne sera pas sans conséquences tant elle sème déjà les graines de l’ethnocentrisme et du séparatisme. L’administration coloniale française sera ici l’une des plus dures. Elle défait et nomme les rois et autres chefs traditionnels à qui elle oppose une nouvelle aristocratie agricole, née de l’exploitation du caoutchouc et du cacao. Épisode peu connu, le Cameroun sera au centre d’une mini-guerre civile à partir de juin 1940. Ici on est pro-Vichy et c’est la deuxième division blindée du général Leclerc qui va faire basculer la colonie dans le camp de la France libre. Il s’agit avant tout d’empêcher les indigènes ou les colons de soutenir Berlin qui tente de s’implanter de nouveau dans leur ancien « Kamerun ». Les exécutions se multiplient, les gaullistes sont bientôt détestés par tout un peuple qui rejette le recrutement forcé et aspire désormais à prendre son destin en main. Les jalons d’une guerre à venir se mettent doucement en place.

De protectorat à tutelle, il n’y a qu’une signature que l’Organisation des nations unies s’empresse d’apposer. La répression ne cesse pas. En septembre 1945, une manifestation est dispersée à coup de feu. La journée va marquer les esprits des Camerounais et accentuer l’antagonisme entre Africains et colons. Pis, la république fait imprimer, parfois de manière très fantaisiste, le récit de cette journée afin de se dédouaner de ses actes. Même l’abolition du travail forcé en 1946 n’aura que peu d’effets dans la colonie qui n’entend pas céder un pouce de pouvoir aux indigènes. Loin de la “patrie des droits de l’homme”, un apartheid de fait a été institutionnalisé. L’UPC le comprend très rapidement. Lors de chaque élection, le parti n’obtient aucun élu alors qu’il est largement populaire. Dans les plantations, les adhérents de l’Association des Colons du Cameroun (ASCOCAM) s’arment ; et tirent sur tout ce qui bouge. Les rumeurs se font pressantes. Ruben Um Nyobè, véritable tribun et leader de l’UPC, prône désormais la lutte armée, avec l’aide de Pékin.

La comédie démocratique

L’administration coloniale tente bien de le décrédibiliser en affirmant qu’il est un agent communiste, mais en vain. La crise économique qui sévit est une porte ouverte aux upécistes qui réclament l’égalité pour tous et la réunification des deux Cameroun. Les colons finissent par leur opposer Amadou Ahidjo (1924-1989). C’est un Peul musulman repéré par Guy Georgy (1918-2003), l’administrateur de la colonie, qui entend lancer une guerre psychologique contre ces rebelles, pour la plupart des Bassas et des Bamikélés, mis sous surveillance, victimes de perquisitions nocturnes et autres humiliations. La France bourre les urnes et fait élire comme député Ahidjo. La carrière politique de ce dernier est lancée, il sera un des principaux pions de Jacques Foccart par la suite. L’UPC est interdite en juillet 1955.

L’insurrection va être violente, l’armée française va vite réagir face à ces guérilleros à l’armement sommaire. La traque des upécistes réfugiés au Cameroun britannique sera l’un des rares exemples de coopération réussie entre les deux administrations… qui refusent toutes deux l’indépendance de “leurs” Cameroun… Un blocus est mis en place, efficace. Les upécistes sont bientôt à cours de nourriture, de médicaments et de vêtements. Trahi, Ruben Um Nyobè est abattu le 13 septembre 1958 par la république triomphante. Son corps sera traîné sur des kilomètres afin d’être défiguré et ce qui reste de sa dépouille, sera enterré sous un bloc de béton. Toute référence à son nom fut même interdite durant trois décennies. Sans réelle opposition devant lui, Ahidjo est nommé Premier ministre de la jeune république en construction où chaque ministre noir a un conseiller blanc à ses côtés. Les premiers sans aucune influence, les seconds exerçant l’intégralité des pouvoirs, rivalisant d’ingéniosité pour faire assassiner ce qui reste de leaders de l’UPC. Moumié à Genève, Osendé Afana en 1966 et Ernest Ouandié exécuté en 1970. Président, Ahidjo fut un fidèle du pré-carré français avant d’être remplacé en 1982 par celui qui est toujours le dirigeant du Cameroun, Paul Biya, qui s’empressera de faire condamner son mentor pour tentative de putsch. L’histoire est écrite par les vainqueurs.

Ce conflit a fait des dizaines de milliers de morts. La France refuse toujours d’évoquer ces événements qui influent encore sur la politique camerounaise et les autorités camerounaises, pour leur part, n’ont aucun intérêt à ce que toute la vérité soit révélée. Dans l’ancien Cameroun britannique (dont une partie rejoignit le Nigéria et l’autre le Cameroun), le séparatisme est victime des mêmes exactions de la part du gouvernement central que les upécistes sous la colonisation. Un pouvoir gangréné par la corruption sous couvert d’une France quasi omniprésente dans les rouages de l’économie.

Qu’est devenu William Bechtel après son forfait accompli ? Ce n’est qu’en 1974 qu’il sera arrêté par la police de Genève pour le meurtre de Félix Roland Moumié. L’enquête a été longue, la maréchaussée suisse a eu du mal à dénouer les fils de cette intrigue qui n’a toujours pas levé tous ses mystères. L’Elysée a nié les accusations, affirmant même l’existence de preuves d’un règlement de compte entre upécistes. Mise sous pression, Genève finit par libérer William Betchel, suspecté d’avoir aussi organisé l’enlèvement de l’ex-colonel de l’OAS, Antoine Argoud. En 1980, la justice prononcera un non-lieu, faute de preuves suffisantes et le dossier sera classé. Betchel est mort à 95 ans, en 1989. Au Cameroun, la Françafrique continue de dormir sur ses deux oreilles.

 

Illustration : Paul Biya accomplissant son devoir démocratique.

 

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Auteur de l'article : Frédéric de Natal

Publication de l'article : 5 mars 2020