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LE BREXIT DOIT NOUS AMENER À UNE POLITIQUE EUROPÉENNE RÉALISTE ET PRAGMATIQUE

Angleterre. Nul n'a intérêt à un Brexit dur. Il sera donc doux, et la Grande Bretagne et le grand capital auront l'Europe qu'ils veulent.

Le Brexit aura lieu, et il se présentera peut-être sous une forme dure. Tout au moins en apparence, la concrétisation d’un No Deal entraînant des conséquences prétendument insupportables tant pour le Royaume-Uni que pour l’Union européenne. Le premier effectue la plus grande partie de ses échanges commerciaux avec les pays membres de la seconde. Le rétablissement de droits de douane aurait des effets désastreux de part et d’autre du Channel même si, comme le pensent certains économistes, il pourrait bénéficier, à l’intérieur du Royaume-Uni, aux entreprises les plus fortes ou les plus endurantes. La Grande-Bretagne risquerait de payer cher le recouvrement de sa totale liberté d’échanger et de conclure des accords commerciaux avec le Commonwealth, les États-Unis et tous les pays du monde. Le hard Brexit constituerait également une épreuve pour les pays européens, en particulier pour la France qui n’y est pas du tout préparée.

Les Britanniques sont trop fiers pour renoncer au Brexit

Mais les Brexiters intransigeants d’outre-Manche ont fait récuser par les Communes le soft Brexit laborieusement élaboré par Theresa May et les Européens. Et ces derniers ont refusé toute révision de l’accord qui l’aurait rendu acceptable par les parlementaires britanniques, avec l’arrière-pensée d’acculer la Première ministre britannique à la tenue d’un nouveau référendum dont ils espéraient (confortés par les sondages) le renoncement au Brexit et le retour au bercail européen.

Or, le chef du gouvernement de Londres n’entend pas procéder à une nouvelle consultation de son peuple sur ce sujet. Madame May ne sollicitera pas de nouveau l’avis de ses compatriotes. Partisane du Brexit, elle ne veut pas capituler et voir sa politique échouer ; mais surtout, fière Britannique, elle a le souci de la dignité du Royaume-Uni dans le monde et face à l’histoire. L’image de la Grande-Bretagne serait singulièrement écornée si les Britanniques revenaient sur leur choix historique de 2016. Le peuple britannique apparaîtrait alors comme versatile, craintif, prompt à céder à l’affolement, enclin à préférer la sécurité de chaînes qu’il connaît bien aux risques de la liberté. Il semblerait tenir de Chamberlain plus que de Churchill. Cela, Theresa May le ressent fortement, et ce sentiment, qui est aussi une conviction, l’incite à vouloir mener le Brexit à son terme. Elle n’est d’ailleurs certainement pas seule, isolée au milieu de son peuple que l’on nous présente peut-être trop vite comme prêt à rejeter le Brexit qu’il avait plébiscité en 2016. Certes, les Remainers ont le vent en poupe, surfant sur la peur engendrée par les conséquences latentes du Brexit, et ils se démènent comme des forcenés pour obtenir l’organisation d’un nouveau référendum, mais ils ne sont pas nécessairement les plus nombreux. La majorité silencieuse du peuple reste vraisemblablement favorable au Brexit, en dépit des risques liés à l’entrée en vigueur d’icelui. En Grande-Bretagne comme en France, ce sont les prétendues « élites », qui parlent et fabriquent une opinion que l’on croit majoritaire, parce qu’elle est la seule exprimée publiquement. Mais l’est-elle vraiment, majoritaire ? Et la propagande assommante des Remainers de la upper class suffit-elle à lui assurer cette majorité ? Souvenons-nous du désaveu que lui infligea, en dépit de tous les sondages, le peuple britannique, lors du référendum du 23 juin 2016. Theresa May a affirmé avec force, lors du sommet de Salzbourg (19 septembre) que, ce jour-là, le peuple britannique avait choisi son destin en toute lucidité et « les yeux ouverts », et que toute remise en question de ce choix, fût-ce à l’occasion d’un nouveau référendum, serait « une trahison grave ».

Vers un Brexit pur et simple, théoriquement dur, concrètement doux

Les hard Brexiters à la Johnson, Gove ou Rees-Mogg, refusent le soft Brexit de la Première ministre, qui transforme la Grande-Bretagne en partenaire libre de l’UE (comme la Norvège, l’Islande ou le Liechtenstein) et, par là, l’enchaîne à l’Europe tout en la privant d’influence sur les décisions communautaires, et la brident dans ses relations commerciales avec les pays non européens.

Dès lors que Bruxelles refuse toute nouvelle négociation, et que tout nouveau référendum est exclu, il ne reste plus qu’à accepter un No Deal. Mais puisque ni Londres ni Bruxelles ne se résolvent à cela, on feindra, de part et d’autres, d’en ignorer le caractère officiel et effectif ainsi que les conséquences qu’il implique théoriquement. On ne restaurera pas les postes de douane et les contrôles à la frontière entre les deux Irlandes. On maintiendra les relations de libre échange entre le Royaume-Uni et les pays de l’Union européenne, sans trop chercher à limiter la liberté du premier de commercer avec les pays non européens. On instituera des droits de douane britanniques pour les produits destinés à la Grande-Bretagne et des droits de douane européens pour ceux destinés aux pays européens. On s’arrangera au cas par cas, suivant des accords ponctuels de degré variable pour les services et les activités bancaires. On créera une instance de gestion et de régulation des relations entre la Grande-Bretagne et l’Union européenne. On conclura des accords relatifs à la circulation des personnes et aux droits des Britanniques résidant en Europe et des Européens installés au Royaume-Uni. On permettra de fait à la Grande-Bretagne de ne pas honorer ses obligations financières envers l’Europe. Tout cela pour éviter des conflits longs, pénibles et presque impossibles à résoudre, et les conséquences économiques douloureuses de l’application juridiquement rigoureuse d’un hard Brexit. Autrement dit, on appliquera, à mots couverts, et au prix de modifications de détail, le plan de Chequers, le Brexit doux, conclu entre Londres et Bruxelles, et que Madame May proposa en vain aux Communes le 15 janvier dernier. Les hard Brexiters s’en contenteront, par souci de réalisme, en se satisfaisant de l’avoir officiellement rejeté ce jour-là. Nous aurons ainsi, de part et d’autre du Channel, un prétendu Brexit dur qui présentera presque toutes les caractéristiques d’un Brexit doux, un No Deal concrètement démenti par le maintien de liens privilégiés et d’accords pragmatiques entre Londres et Bruxelles.

Cette prévisible conclusion est riche d’enseignements. Elle nous montre, une fois de plus que, à notre époque, l’économique, décidément, impose ses exigences au politique. Tout plie inexorablement devant le business, et tout doit plier, sous peine de voir se produire des transferts de capitaux, des déconvenues boursières, des délocalisations, des faillites d’entreprises, du chômage, des augmentations de prix et un renchérissement de la vie. Au fond, la Grande-Bretagne a l’Europe qu’elle veut et qui est la seule concevable. Cela en dit long sur l’utopisme des fédéralistes qui conçoivent l’État supranational comme le moyen de constituer une Europe humaniste forte, maîtresse, sur son continent, des puissances économiques, et capable ainsi de faire le poids face aux géants industriels et financiers d’un monde désormais sans frontières protectrices. L’Europe n’est pas une réalité politique, parce qu’elle n’a aucune légitimité historique, et que ses composantes demeurent des entités nationales pérennes et prégnantes qui les distinguent absolument des états des USA ou des cantons suisses. Et, pour cette raison (entre autres), elle ne peut avoir de politique économique unifiée semblable à celle d’un État d’une seule pièce.

Les enseignements de la question du Brexit

Cette histoire récente du Brexit aura donc fait apparaître l’Europe pour ce qu’elle est et ne peut qu’être : une zone de libre-échange régulé au sein d’un monde dominé par un capitalisme néolibéral dont rien ne peut réfréner les exigences et la loi du marché. Finalement, c’est la conception anglo-saxonne – et plus particulièrement britannique – de l’Europe qui prévaut, et non celle des partisans des États-Unis d’Europe, Utopie (au sens strict du terme : qui n’existe nulle part) devant voir le jour en un monde régi par le capitalisme le plus pur, et censément capable de faire jeu égal avec les géants d’aujourd’hui.

Cela dit, il convient de tirer une leçon utile de ce rappel à la réalité. En particulier, cette affaire du Brexit nous donne l’occasion de repenser notre conception de l’Europe. Ce n’est pas en dissolvant les nations dans une entité géopolitique et technocratique que nous jugulerons le néolibéralisme mondial qui aliène tous les peuples et détruit toutes les civilisations. Et, pas davantage nous n’édifierons, par ce moyen, une puissance économique continentale soudée dans la concurrence internationale. Nous ne sauverons la civilisation européenne et les nations la composant que par une politique raisonnable et pragmatique d’accords mutuels entre les États, qui n’enfermeront pas ceux-ci dans un carcan paralysant et mortifère, et donnera à chaque pays des possibilités d’épanouissement exclusives de tout égoïsme.

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Auteur de l'article : Yves Morel

Docteur ès-lettres, écrivain, spécialiste de l'histoire de l'enseignement en France, collaborateur de la Nouvelle Revue universelle