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L’Afro-futurisme, nouvelle mythologie

Afrique. L’Afrique a besoin de rêver. En s’appropriant les codes culturels de l’Occident (super-héros, luttes sociales et urbanisme utopique), l’afro-futurisme tente une synthèse qui exalte l’Afrique et gomme le colonialisme.

Il y a des milliers d’années de cela, cinq tribus africaines se sont affrontées pour la possession d’une météorite dans laquelle se trouvait un métal précieux, le vibranium. Un jour, un des guerriers décida de manger une herbe altérée par cette pierre de l’espace et acquit ainsi de superpouvoirs. Transformé, il réussira à unifier quatre des cinq tribus en une seule nation scientifiquement avancée. Nous sommes en 1966, le Wakanda est né, sorti tout droit de l’imagination de l’écrivain et éditeur Stan Lee, qui inventa tous les super-héros Marvel, ou presque. Les États-Unis sont à ce moment (déjà ?) en proie à une crise identitaire et raciale et les afro-américains ont leur groupe terroriste, les panthères noires. Les Américains découvrent alors dans leurs librairies un nouveau héros, noir, roi d’un pays qui se révèle être l’un des plus avancés de son temps sur le plan technologique. L’afro-futurisme tente de s’imposer alors comme la culture de l’avenir.

La sortie du film Black Panther a permis le retour inattendu d’une vague littéraire et artistique que l’on croyait enterrée dans les livres d’histoire, les vieux Marvel et les sixties. Cette production à succès a remis au goût du jour ce courant qui se veut à l’intersection des cultures africaine et afro-américaine, mélangeant, avec une esthétique baroque, science-fiction et réalité économique et sociale du continent noir, à laquelle on a ajouté un zeste d’afrocentrisme. Longtemps ignoré par un Occident qui a imposé son modèle durant des décennies au continent africain, l’afro-futurisme est devenu une véritable tendance. Un moyen pour l’Afrique de se réapproprier son passé et son histoire, de s’affranchir de son passé colonial, à travers un concept qui dessine désormais un certain nombre d’enjeux et d’avantages non négligeables pour ce continent émergent. « Un courant qui choisit de se tourner vers le futur afin de corriger les erreurs du passé », affirme l’écrivain antillais Anthony Joseph.

Affirmer son indépendance culturelle

Le symbole de cet afrofuturisme se trouve sans nul doute en Côte d’Ivoire. À l’heure du « miracle ivoirien », son président Félix Houphoüet-Boigny voyait les choses en grand. Ce sera la fameuse Pyramide (aujourd’hui délabrée) dans le quartier d’affaires d’Abidjan. Un édifice datant de 1968 et que l’on peut même apercevoir dans une courte scène qui nous présente la capitale du Wakanda, avec ses rues sans voitures, où les piétons circulent au milieu d’échoppes qui cohabitent avec des immeubles plus futuristes comme ceux que l’on aperçoit dans le film Blade Runner. Il n’y a qu’un pas entre l’utopie cinématographique et la réalité. L’afro-futurisme a des adeptes au Nigeria. En 2007, ce pays de l’Afrique de l’Ouest a lancé le projet Eko Atlantic à Lagos. Il s’agit pour la ville de régler son problème de surpopulation en créant une île artificielle de 820 hectares devant la marina de Victoria Island et de la transformer en mégalopole attractive sur le modèle avant-gardiste et informatisé de Dubaï. Le Nigéria n’est pas le seul pays à rêver. Un projet d’urbanisme similaire a été présenté au Burkina Faso, une « smart city » en marge de Ouagadougou-la-belle, une ville connectée qui porterait le nom de Yennenga, comme la princesse mossi du même nom.

 

Le jeu video camerounais “Aurion”

L’Afrique en devenir entend concurrencer architecturalement ses alter ego européens, mais aussi dans d’autres domaines artistiques variés. Dans les années 1990, le free jazzman Herman Poole Blount (1914-1993) affirmait avec sérieux qu’il était originaire de Saturne et se produisait en « pharaon de l’Espace », nous rappelle avec une certaine ironie l’hebdomadaire Jeune Afrique. Sun Ra, de son nom de scène, était sans contexte une modèle de l’afro-futurisme musical qui intégrait dans ses compositions des références psychédéliques et mythologiques africaines. Aujourd’hui, « Caleb Rimtobaye veut rendre les Africains maîtres de leur destin » nous précise Jeune Afrique qui voit en ce musicien tchadien le nouveau maître de la bande-son électronique noire. Habillé d’un costume qui semble sorti tout droit d’un univers située entre Star Wars et Le cinquième élément, il a fondé le groupe AfrotroniX qui puise ses origines dans la rythmique mandingue et moderne afro-américaine. Un style qui inspire désormais des chanteuses comme Beyoncé ou Rihanna et que l’on retrouve dans la mode africaine qui y puise également ses propres influences. Le cinéma africain n’est pas en reste. Deux ans avant la sortie du blockbuster Black Panther, il y a eu la série Jongo, l’histoire d’un noir sud-africain devenu le héros des townships, doté de superpouvoirs grâce à une pierre bleue qui n’est pas sans rappeler le vibranium du Wakanda. La série s’est voulue avant tout urbaine et cosmopolite, avec dans le rôle du méchant le blanc machiavélique de service, lui-même doté de pouvoirs maléfiques. Et, dans la série des jeux vidéos qui contribuent allègrement à renforcer aujourd’hui le mythe afro-futuriste, Aurion. Créé au Cameroun, Aurion est le héros d’un fantasy-game à l’africaine, préambule à une nouvelle génération noire qui entend être indépendante des grandes sociétés occidentales et démontrer au monde qu’il faut désormais compter avec elle dans ce type d’industrie.

Une dérive marketing ?

Certains afro-futuristes, loin d’être majoritaires, déplorent pourtant que le courant ne soit devenu qu’une vulgaire expression marketing, comme l’auteur de science-fiction d’origine nigériane Nnedi Okorafor. Cette prophète de l’afro-futurisme 2.0, installée aux États-Unis (et peut-être un peu éloignée de la scène africaine) regrette que le thème, peu prisé des grands romanciers, architectes ou artistes africains ou de sa diaspora, ne soit plus aujourd’hui qu’une source de travail afro-américain. Selon la revue Usbek et Rica, « l’afro-futurisme se transforme en une mode pour hipsters ». Le film Black Panther n’a d’ailleurs pas échappé lui-même à la critique, accusé de « diffuser une version épurée, dépolitisée et commercialisable de ce courant à la fois philosophique et esthétique qu’est l’afro-futurisme » et d’être « porteur d’un nationalisme conservateur » trahissant la culture noire en la dévoyant. On ne peut pas plaire à tout le monde !

Par Frederic de Natal
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Auteur de l'article : PM