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La révolte des banquiers centraux contre la BCE et Mario Draghi

Le règne du banquier diafoirus européen est contesté : est-ce un prélude au retour à la primauté du politique et aux logiques nationales ?

Un banquier central est en réalité un banquier périphérique : il préside les banques nationales dans le système européen des banques centrales (SEBC). Il est composé de la Banque centrale européenne (BCE) et du réseau des 28 banques centrales nationales (BCN) des États membres de l’Union européenne. Une dizaine d’entre eux vient de se révolter publiquement, événement extraordinaire dans ce monde des puissants à la fois feutré et peu connu du grand public, en publiant un mémorandum criant « Stop, c’en est trop, n’en jetez plus (de la monnaie) ! », dénonçant la BCE et la relance de sa politique d’assouplissement quantitatif, soit le rachat massif de titres par la BCE pour, en échange, arroser littéralement les banques commerciales et les États et provoquer des taux d’intérêt négatifs. Lesquels ont pour effet d’écraser littéralement le système bancaire, de générer des bulles immobilières et boursières, d’empêcher les systèmes de retraite et de pension de se financer… L’impact négatif des taux d’intérêt extrêmement bas s’étend du système bancaire à l’ensemble du secteur financier, en passant par les compagnies d’assurances. Mais il n’y a pas que les effets pervers techniques : cette décision qui viole les traités européens et les statuts de la BCE est d’abord très politique.

De manière surprenante, ce sont les “faucons” financiers (Hervé Hannoun, Otmar Issing, Klaus Liebscher, Helmut Schlesinger, Juergen Stark, Nout Wellink…) qui sonnent la fin du jeu européen.

Les séditieux de l’Europe du nord

C’est donc un mémorandum sur la politique monétaire de la Banque centrale européenne, publié début octobre par Bloomberg et signé par Hervé Hannoun, ancien premier vice-gouverneur de la Banque de France, Otmar Issing, ancien membre du directoire de la BCE, Klaus Liebscher, ancien gouverneur de la banque centrale autrichienne, Helmut Schlesinger, ancien président de la Bundesbank allemande, Juergen Stark, ancien membre du directoire de la BCE, Nout Wellink, ancien gouverneur de la banque centrale néerlandaise, qui a révélé l’étendue de la crise et la méfiance des BCN vis-à-vis de la BCE et des effets pervers de sa politique. On notera que ces banquiers représentent plutôt l’Europe du Nord et que Jacques de Larosière, un ancien gouverneur de la Banque de France, sans être sur la liste du mémorandum, a partagé leur jugement. La démission surprise, le 30 septembre 2019, deux ans avant la fin de son mandat, de Sabine Lautenschläger, membre du directoire de la BCE, est tout un symbole des tensions qui existent dans cette institution.

« En tant qu’anciens banquiers centraux et citoyens européens, nous assistons avec une inquiétude croissante au mode de gestion de crise actuel de la BCE. La BCE a mené une politique extrêmement accommodante pendant des années de croissance économique et de stabilité des prix. Le ralentissement récent de l’activité économique, bien que considéré comme temporaire par la BCE elle-même, et les risques liés au Brexit et à la guerre commerciale, ont incité la BCE à reprendre ses achats d’actifs nets et à réduire davantage le taux de dépôt déjà négatif. » Derrière ce discours à connotation technique et au ton quelque peu technocratique, il y a une sévère critique de Draghi qu’on peut traduire en langage vernaculaire : vous faites de la planche à billets et votre monnaie de singe ravage littéralement le système bancaire, sous couvert d’obtenir une inflation « raisonnable » (circa 2%, un mantra sans réalité économique d’ailleurs, comme le rappelle l’article de François Schwerer p. 31).

Derrière Draghi, Lagarde

Et le mémorandum de poursuivre : « Après des années d’assouplissement quantitatif, la poursuite des achats de titres par la BCE n’aura guère d’effet positif sur la croissance. » Le propos semble viser le successeur de Draghi, Madame Lagarde, qui va prendre ses fonctions le premier novembre. Il lui sera difficile de poursuivre la politique monétaire consistant à reprendre les achats d’actifs nets. Pour continuer à traduire, Madame Lagarde va-t-elle continuer à faire des bulles ? Les banquiers centraux s’inquiètent légitimement : Christine Lagarde, avocate de formation – elle a notamment présidé le cabinet d’avocats d’affaires international Baker McKenzie –, n’est pas économiste et n’a jamais été banquière centrale (à la différence des trois derniers présidents de la BCE, Mario Draghi, Jean-Claude Trichet et Wim Duisenberg). Face aux sources de tension citées plus haut, « elle va avoir un apprentissage accéléré des mécaniques de politique monétaire », souligne le New York Times.

Sous l’œil vigilant de Mario Draghi qui ne veut pas entendre, Christine Lagarde apprend à esquisser le fameux geste “Je ne veux pas voir”.

En attendant, le résultat est là. Des prêts importants à des taux d’intérêt extrêmement bas maintiennent à flot les banques faibles et – indirectement par le biais de leurs prêts – des sociétés faibles (entreprises en survie artificielle). Les effets négatifs importants de taux d’intérêt très bas ou négatifs incluent également une « zombification » de l’économie qui, selon l’OCDE et la Banque des règlements internationaux (BRI), a déjà atteint un niveau considérable dans certains pays et contribue à une croissance plus faible de la productivité. L’économie européenne est entravée dans l’allocation optimale de ressource en capital, le taux d’intérêt ne rémunère et ne rationne plus l’offre limitée de capital. On nous avait vanté la technocratie européenne comme sérieuse, la voici ignorant la définition du taux d’intérêt des manuels de science économique de première année d’université…

BCE une taille de bilan inquiétante

Le bilan de la BCE, artificiellement gonflé par ses assouplissements, ne baisse toujours pas. Le total des actifs de la BCE a augmenté en 2019 et représente désormais 40% du PIB de la zone euro (contre 18,1% du PIB des États-Unis pour la FED). Rappelons que le bilan de la BCE avait augmenté de près de 800 milliards d’euros sur l’année 2017 et que la fin probable du programme de rachat d’actifs était annoncée pour décembre 2018. Depuis mars 2015, la BCE a « imprimé » 2 600 milliards d’euros pour rien, selon Philippe Herlin, économiste au Conservatoire national des arts et métiers. Cependant, plus la BCE reste sur sa trajectoire extrêmement accommodante, plus les effets négatifs prévalent. Les taux d’intérêt ont perdu leur fonction de direction et les risques d’instabilité financière ont augmenté. Plus la politique de taux d’intérêt extrêmement bas ou négatifs et l’inondation des marchés en liquidités se prolongent, plus le potentiel de recul est grand. En cas de crise majeure, les dimensions de celle-ci seront très différentes de celles que nous avons connues auparavant. Attali et Minc, champions du prêt-à-penser économique, l’avouent ingénument. Comme les autres banques centrales, la BCE est menacée de la fin de son contrôle sur la création de monnaie et c’est là la vraie question politique, ajoutée aux autres problèmes de l’euro.

Le corps du délit : l’aide aux pays endettés et le retour du politique

La question de l’inflation évoquée par ces banquiers est en réalité assez secondaire : « le mobile du crime est une histoire d’insolvabilité généralisée », selon Charles Sannat. C’est parce que trop d’États de la zone euro ont trop de dettes que la BCE doit se mettre en face pour maintenir les taux bas et éviter l’explosion de la zone euro via une montée des taux considérable et violente si on laissait faire librement les marchés. Relisons encore ce que disent nos banquiers : « Il est de plus en plus fondé de soupçonner que cette mesure repose sur l’intention de protéger les gouvernements lourdement endettés de la hausse des taux d’intérêt. D’un point de vue économique, la BCE est déjà entrée sur le territoire du financement monétaire des dépenses publiques, ce qui est strictement interdit par le traité. » Hic jacet lupus : pour simplifier l’équation, disons que la planche à billets (l’assouplissement quantitatif) a pour conséquence d’aider les États face aux dettes publiques. La France prévoit de lever cette année 243 milliards d’euros à des taux bas. La Grèce, oui la Grèce, vient de prendre 470 millions à 0,02 %, avec une dette se montant à 182% de son PIB. Or la BCE, dans les traités, devait être radicalement indépendante des pouvoirs publics, et réciproquement. Ce modèle construit sur celui de la BUBA (Bundesbank indépendante de l’État fédéral allemand), qu’on le juge positif ou non, n’a pas été respecté. Pire encore, un ancien de la BCE, Vincent Brousseau, affirme que Mario Draghi voulait surtout sauver les déficits de… l’Italie (132% du PIB) : l’attachement à la mère patrie même dans cette nébuleuse technocratique, intéressant !

Bref on aura compris que la révolte de nos banquiers centraux, aussi peu politique qu’elle soit en apparence, ramène aux intérêts nationaux, eu égard à la forte présence de banquiers « du Nord » qui s’inquiètent maintenant d’une Allemagne en panne de croissance et en voie d’enterrement du modèle rhénan.

Illustration :Sous l’œil vigilant de Mario Draghi qui ne veut pas entendre, Christine Lagarde apprend à esquisser le fameux geste “Je ne veux pas voir”.

Grâce à la BCE, l’euro est sauvé, l’argent est gratuit, la dette s’envole, les bulles prospèrent, le système est en péril !

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Auteur de l'article : Olivier Pichon

Enseignant, journaliste et homme politique français