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France et Côte d’Ivoire : des relations entre fiel et miel

Les échanges entre la république de Côte d’Ivoire, pièce maîtresse de l’échiquier françafricain, et son ex-métropole n’ont cessé de croître depuis la proclamation de son indépendance, le 7 août 1960. Entre lune de miel ou de fiel avec l’Hexagone, ce pays francophone de l’Afrique de l’Ouest a longtemps été la vitrine officielle de la réussite économique d’un continent sous-développé. De Félix Houphouët-Boigny à Alassane Dramane Ouattara, la France a accompagné et utilisé la Côte d’Ivoire comme base arrière de sa politique internationale en Afrique.

L’image de l’ancienne Côte des Dents est indubitablement associée au charisme de son premier président, surnommé le « bélier de Yamoussoukro ». Né au sein d’une famille royale, celle des Akoués, un sous-groupe de l’ethnie dominante des Akan, Félix Houphouët-Boigny aura autant fortement marqué l’histoire de la France que celui de son pays. Planteur et médecin de formation, il fonde le Rassemblement démocratique africain (RDA) auquel on ajoutera l’acronyme de PDCI (Parti démocratique de Côte d’Ivoire) lors de l’accession du pays à l’indépendance. Ce syndicaliste au verbe bien tranché et à la voix nasillarde devient rapidement l’ennemi des colons, l’ami des anti-colonialistes. Il sera un des premiers députés noirs à siéger à l’Assemblée nationale, à faire adopter en 1946 la fin de la loi raciale de l’indigénat et un des rares Africains unionistes à occuper une fonction de ministre d’État (1957-1959) sous le général de Gaulle. Redoutable homme politique, c’est aussi un fin tacticien qui n’hésite pas à participer aux barbouzeries de la France en Afrique. Il ne voulait pas de l’indépendance et guignait tout au plus un rôle de gouverneur dans son pays qui aurait été étroitement associé à la mère-patrie. De Gaulle se servira de lui pour déstabiliser la Guinée voisine et lui enverra en échange un régiment militaire pour l’aider à nettoyer la savane de mouvements sécessionnistes comme ceux de l’Eburnie ou du Sanwi. Coopération économique, sociale, culturelle (c’est ainsi que la Côte d’Ivoire donnera des Drogba ou des Basile Boli au football français ou des groupes musicaux comme Magic System ou Alpha Blondy) ou militaire (notamment avec l’installation du 43e Bataillon d’Infanterie de Marine), la Côte d’Ivoire concentre dans les deux décennies 1970 et 1980, le plus grand nombre de Français recensé en Afrique de l’Ouest (50 000). Entre deux plats de poulet braisé attiéké à déguster au Plateau, centre des affaires de la ville, et une Flag, la bière locale, à boire devant l’immense piscine de l’Hôtel Ivoire, il fait alors bon vivre pour la communauté française largement chouchoutée par le pouvoir en place et qui vit réfugiée dans des quartiers résidentiels. On y forme même la future élite au Lycée Blaise Pascal, un des meilleurs établissements privés pour Français où on entre sur dossier ou concours.

En lien direct avec le secrétariat aux affaires malgaches et africaines dirigé par Jacques Foccart, plus tard ministère de la Coopération, c’est depuis Abidjan, devenue un rempart au communisme, que la France dessine sa politique extérieure africaine. La capitale administrative est le port de transit d’un vaste trafic d’armes vers le Biafra, dans le seul but est de diviser « le Nigeria […] et damer le pion aux majors pétrolières anglo-saxonnes afin d’ouvrir un boulevard à Elf ». Michel Dupuch, l’inamovible ambassadeur de France (1979-1993), fait office de conseiller à la présidence y compris lorsque le régime du « Vieux » est secoué par des manifestations organisées par son opposant, Laurent Gbagbo (1990). La France s’assurera d’ailleurs que les premières élections multipartites tournent en faveur de son poulain, qui décède en 1993, officiellement âgé de 88 ans. Il avait encore eu le temps de favoriser la montée au pouvoir de Blaise Compaoré en 1989, l’ami de toujours de Thomas Sankara dont le crime avait été de tenir tête à Houphouët-Boigny et François Mitterrand, et de créer des liens secrets entre le régime d’apartheid sud-africain et Paris. Si son successeur Henri Konan Bédié tente de maintenir cette relation privilégiée, la France choisit de le lâcher en décembre 1999 en raison de ses multiples erreurs (notamment la loi de l’Ivoirité qui définit quelle ethnie est plus ivoirienne qu’une autre à des fins purement électoralistes…), pour favoriser un militaire, le général Gueï, qui s’avère tout aussi décevant. Les relations entre la France et la Côte d’Ivoire vont se ternir avec la prise de pouvoir par Laurent Gbagbo dans des conditions difficiles. Paris aurait préféré Alassane Ouattara, ancien premier ministre du « Vieux », mais la rue en décidera autrement, le jeu des alliances aussi. La France tente de jouer les médiateurs après le putsch de 2002 qui aboutit à une rébellion organisée mais les séides de Gbagbo vont bientôt transformer l’humiliation coloniale, issue de l’accord de Marcoussis obtenu au forceps, en véritable chasse aux Français en 2003 et 2004. Entre-temps, les contrats avec Bolloré ou Bouygues font l’objet d’âpres renégociations entre Paris et Abidjan, la Chine se tenant en embuscade. La France tente une première fois de reprendre l’avantage sous la présidence de Jacques Chirac avant que Nicolas Sarkozy ne termine le travail en 2011 : arrêté par les partisans d’Ouattara et l’aide de l’armée française, intervenue sous mandat de l’ONU, Laurent Gbagbo est extradé vers le tribunal international de la Haye.

Chute des cours du café et du cacao, dévaluation du FCFA, le passé a été oublié. Emmanuel Macron entretient d’excellentes relations avec son homologue Alassane Dramane Ouattara, qui termine son second et dernier mandat. Que ce soit sous le quinquennat de François Hollande ou d’Emmanuel Macron, la Côte d’Ivoire a retrouvé son lustre d’antan. Un cinquième des Français, partis lors des évènements, se sont réinstallés en Côte d’Ivoire redevenu ce “petit Manhattan”, ce hub incontournable dont la France est premier bailleur bilatéral, notamment dans les secteurs de l’eau (Bolloré gère le principal port maritime du pays), de l’emploi, des transports (Bouygues a pris un contrat d’exploitation et de maintenance d’un axe routier de 7 kilomètres et la France a financé le premier « métro » du pays) et de la santé. La coopération militaire, sur le plan de la cybercriminalité, a été renforcée en 2017 et son dispositif humain multiplié par deux. Avec une croissance de 7%, en constante augmentation, la Côte d’Ivoire représente même désormais un potentiel aurifère et de commerce équitable non négligeable pour la France. Comme au bon vieux temps où on dégustait des Paris Brest à la Marquise, pâtisserie réputée, sans se soucier du lendemain dans la Côte d’Ivoire d’Houphouët-Boigny. Du moins jusqu’aux prochaines élections !

Par Frederic de Natal
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Auteur de l'article : PM