En Arménie

La couronne est lourde. Dans la foule, les vieillards affichent une expression recueillie quand les jeunes chahutent. Il nous faut préserver les fleurs de la couronne tant nous frôlons de groupes qui soutiennent, eux aussi, des compositions de roses ou de jonquilles. Toute l’Arménie semble en chemin vers Tsitsernakaberd, la château aux hirondelles, où se dresse le froid monument commémorant le génocide que subirent les Arméniens habitant l’Empire ottoman à partir de 1915.

Ici, la foule n’est pas venue poussée par une rancœur contrainte. Ainsi la délégation des Kurdes de l’Irak actuel, dont les ancêtres souvent considérés comme les hommes de main des maçons Jeunes Turcs organisateurs du massacre, sont accueillis avec une curiosité mêlée de reconnaissance. Leurs études universitaires à Erevan les auront rapprochés des stigmates du pays.

Alexandre, chef de mission de SOS Chrétiens d’Orient en Syrie, dépose la couronne avec moi, sous le regard du père Youssef Karnik qui chaperonne notre voyage. Quelle équipe nous formons ! Alexandre est arrivé depuis Beyrouth, la reprise des vols depuis Damas étant encore balbutiante, j’ai utilisé la ligne aérienne au départ de Paris quand l’Abouna est venu s’installer dans la première nation chrétienne en provenance de Qamishli, au nord-est de la Syrie, dans la Djézireh. Arménien du Levant, pour ne pas utiliser l’expression générique « de la diaspora », il a le dévouement des enfants de l’Oronte, bariolé de quelques expressions romaines, accumulées pendant ses études de théologie au Collegio Armeno en Italie. Le cosmopolitisme n’a de saveur qu’aux endroits de rocailles, où chacun est trop vivant de son identité pour jalouser celle de son voisin.

Si nous nous faisons battre, nous aurons tort.

Il me souvient d’ailleurs de quelques lignes découvertes dans le superbe récit de conversion de Psichari, Les Voix  : « Dans notre vie peineuse, soucieuse, nous sentons bien que nous ne pouvons pas nous en remettre uniquement à nous-même. Nous savons ce que nous sommes. Nous connaissons la tâche qui nous a été mesurée. Nous sommes pénétrés de l’idée que la France c’est nous. Nous savons qu’un seul homme représente pour des milliers d’êtres la France tout entière. En particulier, je sais qui je suis, ce qu’on attend de moi. Nous savons que nous sommes ici des hommes considérables. Nous sommes obligés de réussir. Si nous nous faisons battre, nous aurons tort. » En ces endroits où les autochtones ne rencontrent que des retraités jouisseurs et de fébriles diplomates, nous sentons cette exigence. Et nous amusons nos guides en ne refusant ni le cognac des terres de l’archevêché d’Erevan, ni les prières, ni les avanies du voyage.

Explorateurs en Arménie, nous connaissons bien les Arméniens. D’antiques familles d’Alep, les évêques d’Alexandrie ou de Bagdad sont de nos amis. Je me souviens surtout du prince de l’Eglise arménienne catholique en Irak, qui régnait au service d’une cinquantaine de fidèles et déclamait l’impressionnante plainte des prières liturgique de son rit. Cet entremêlement forge l’Arménie d’aujourd’hui, sorte d’Israël où se refugièrent tant de nationalités pour dévisager le mont Ararat, larcin turc de 5000 mètres d’altitude où s’arrêta l’arche de Noé.

Le soleil s’est réfugié dans les cailloux

Nous cahotons au milieu des voitures iraniennes, géorgiennes ou russes. Quand je m’ennuie de ce spectacle, je me rappelle les lignes des Chrétiens aux bêtes, somme des relations des arts turcs du génocide arménien et des complicités européennes dans l’horreur, allemandes notamment. Les grossesses éventrées, les marches mortuaires dans le désert, par exemple celui de Deir Ezzor en Syrie, les marchés aux vierges accompagnant de leurs cris la balle qui transperçait la nuque de leurs frères, tout y est décrit. Les rocs sont disséminés tout au long du chemin, comme si, à l’image de ce « soleil qui s’est réfugié dans les cailloux », les lamentations des victimes du génocide s’étaient minéralisées au bord des routes afin que personne n’oublie.

Nous avons un peu évoqué l’actualité avec les ambassadeurs libanais et italien : la misère économique, la traite des filles dans certaines régions, le conflit du Haut-Karabagh, la « révolution » qui voudrait mettre fin aux réflexes hérités de l’URSS. Peu de choses finalement. Peu de choses tant l’impression du voyageur est capturée par le destin mystique d’un peuple, oscillant entre le dépôt d’une tradition millénaire et les larmes d’une chrétienté à l’écart des autres. Devenue chrétienne par le sacrifice de saint Grégoire l’Illuminateur convertissant le roi Tiridate qui l’avait jeté dans une cave abyssale pendant treize années, l’Arménie est posée sur les échelons qui permettent de visiter le cachot : cramponnée à la foi, elle pourra resurgir.

Par Charles de Meyer, Président de SOS Chrétiens d’Orient
  1. Ernest Psichari, Les voix qui crient dans le désert, L. Conard, 1920
  2. Jacques Rhétoré, Les Chrétiens aux bêtes, Editions du Cerf, 2005
  3. Anne-Lise Blanchard, Le Soleil s’est réfugié dans les cailloux, Ad Solem, 2017
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Auteur de l'article : PM