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De Hong Kong à Taïwan, la résistance

« Vous autres Occidentaux, vous êtes trop pressés ! » me lâche mon interlocuteur. Fin connaisseur de la société de Hong Kong, il balaie tout scepticisme sur l’issue des manifestations qui secouent la Région Administrative Spéciale depuis le printemps de l’année dernière.

Les sympathisants du mouvement pro-démocratie battent à nouveau le pavé à Hong Kong en ce début d’année. Les marches pacifiques, ponctuées de chants comme « Glory to Hong Kong », rassemblent plusieurs centaines de milliers de personnes, dépassant le million le 1er janvier selon les organisateurs. Pacifiques, mais fortement teintées de violence lorsque tombe la nuit.

Les manifestants de Hong Kong, toujours debout…

Or « le risque, c’est la violence », nous expliquait il y a cinq ans le tycoon Jimmy Lai dans sa maison, une forteresse entourée de barbelés dont les visiteurs étaient systématiquement bombardés de photos par des motards en faction, lui-même recevant des viscères de porc à la figure pendant ses sittings avec les manifestants. Le siège de son journal Apple Daily – dont les collaborateurs ont vu leur vie personnelle étalée récemment sur internet – a reçu aussi plusieurs fois des cocktails molotov. « Si nous tombons dans la violence et la colère, nous perdrons le fondement de notre légitimité morale. Nous n’avons rien, nous n’avons pas d’armes, nous n’avons aucun pouvoir excepté notre pouvoir moral, celui de combattre pour la justice… Il nous faudra encore beaucoup de batailles pour gagner cette guerre. Mais notre arme morale est très puissante parce que tous ceux qui sont aujourd’hui contre nous sont en fait pour nous sur le long terme. Les Européens manifestent dans des démocraties ; ils se battent pour leurs intérêts. Pour nous, il ne s’agit pas d’intérêts, mais d’une morale, d’une justice, d’un droit humain fondamental… Nous faisons face à des dictateurs. Nous nous battons pour la liberté ».

Des paroles qui restent d’actualité

Du point de vue historique, le vrai tournant a été l’année 2003 : le gouvernement local de Hong Kong tentait déjà d’inscrire dans la Constitution une clause sur les crimes d’atteinte à la sûreté de l’État. 500 000 personnes descendaient dans la rue. Pour la première fois, Pékin reculait devant une manifestation de masse.

En 2010 éclatent les manifestations contre l’« éducation patriotique » dans les écoles. Nouveau tir de barrage – mais aujourd’hui les écoles internationales de Hong Kong sont privées de l’apprentissage du mandarin.

Depuis l’année dernière, et c’est une nouveauté, la population soutient majoritairement les jeunes. Toutes les générations confondues défient pacifiquement les autorités le week-end mais aussi en semaine.

Au bout de quelques heures, la police emploie la force pour disperser les groupes, provoquant l’exaspération des gens outrés par les gaz lacrymogènes qui touchent les mères et leurs jeunes enfants, les fouilles sur les écoliers ou le ligotage des médecins et infirmières venus soigner les blessés sur les campus. Ce n’est pas un hasard si le gouvernement a tenté, au début du mouvement, d’ incriminer les jeunes les plus radicaux pour en faire des boucs émissaires, en emprisonnant 4 000. Il s’appuie sur le fort sentiment patriotique qui anime les partisans de l’obéissance au pouvoir central et qui considèrent que les opposants desservent les intérêts du pays.

La lutte pour les libertés démocratiques s’est inscrite dans la vie quotidienne des Hongkongais : « Le lendemain d’une nuit très violente, les gens s’habillent en noir pour marquer leur désapprobation », relève notre observateur. « S’ils veulent marquer leur soutien, ils s’habillent en jaune (la couleur des démocrates). Ils évitent désormais de porter du bleu (la couleur de la police) sous peine de déclencher des regards agressifs ».

Qui soutient les jeunes ? « Beaucoup de professeurs, médecins, infirmières, avocats, des pasteurs… Les prêtres catholiques ? Ils sont partagés mais une majorité soutient le pouvoir en place. De même, les grandes familles influentes de Hong Kong sont plutôt pour le pouvoir. Après avoir été pour l’Empereur, elles ont été pour les Anglais, puis pour les Japonais, et aujourd’hui pour Xi. Cela a bien arrangé les tycoons, qui ont quasiment tous prêté allégeance à Pékin en 2014, de voir les jeunes réussir à faire retirer le projet d’extradition (extradition en Chine Populaire de tout justiciable chinois ou étranger se trouvant sur le sol de Hong Kong) car ils ont tous un dossier à Pékin ! ».

Aujourd’hui Pékin durcit le ton et a limogé le 4 janvier le chef du Bureau de Liaison du gouvernement chinois à Hong Kong, Wang Zhimin, le remplaçant par Luo Hining qui n’a pas d’expérience particulière pour s’occuper des affaires de Hong Kong mais qui a beaucoup œuvré en République Populaire de Chine et qui est surnommé par un spécialiste américain le « nettoyeur ».

… servent de repoussoir aux Taïwanais.

Tout l’enjeu est l’absorption dans la formule « un pays, deux systèmes » (une Chine, deux systèmes, communiste et démocratique). Voyant ce qui se passe à Hong Kong, les Taïwanais ont rapidement compris le danger.

À Hong Kong ou à Taïwan, les événements de ces derniers mois ne peuvent se comprendre sans avoir à l’esprit toutes les menaces, propagandes (diffusion par la chaîne de télévision russe RT d’un documentaire, « Hong Kong Unmasked » (Hong Kong sans masque) qui met en cause le rôle des États-Unis dans les manifestations), pressions économiques (des salaires multipliés par 4 pour les jeunes Taïwanais qui vont travailler sur le continent), manœuvres d’isolement diplomatique et renforcement de la présence militaire de Pékin dans la région (le numéro un de la Défense de Taïwan, le général Shen Yi-ming, disparaît dans un mystérieux accident d’hélicoptère avec sept membres de l’État-Major à la veille des élections).

À Hong Kong, les élections locales du 24 novembre avaient créé la surprise

« 71,2 % » titrait triomphalement le quotidien Apple Daily au lendemain de l’élection des candidats pro-démocratie dans 17 des 18 districts. Un taux de participation imprévu par son ampleur, qui prouvait que près de 2,9 millions d’électeurs – sur une population totale de 7,5 millions d’habitants – venaient de voter contre les candidats du gouvernement. Salués en Occident, les résultats n’ont pas été divulgués en Chine Populaire.

À Taïwan, les élections présidentielle et législative du 11 janvier ont renvoyé dans ses buts le président Xi qui pressait l’île de revenir à la mère-patrie selon la formule appliquée à Hong Kong. Les résultats du vote sont sans appel : un taux de participation record de 74 % (66 % en 2016). 57,1 % des suffrages exprimés pour la présidente réélue Tsai Ing-wen, leader du Parti Démocrate Progressiste qui a pris fait et cause pour les Hongkongais pro-démocratie. 38,6 % pour son rival Han Kuo-Yu, le chef du Kuomintang très nationaliste et patriote comme une partie des 23 millions de Taiwanais, mais obligé de botter en touche au cours de la campagne et d’afficher son soutien aux manifestants de Hong Kong.

Un casse-tête pour Pékin ? « On ne peut imaginer que Xi Jinping va changer sa politique », confiait le 12 janvier Jimmy Lai au Wall Street Journal à propos de Taiwan. « Cela reviendrait à admettre son erreur, or en Chine nous savons que Xi Jinping ne commet jamais d’erreurs ».

Illustration : Ces secouristes-ci ont eu la chance de ne pas être arrêtés par la police, qui n’hésite pas à empêcher les médecins de secourir les blessés.

 

 

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Auteur de l'article : Blandine Delplanque

Publication de l'article : 19 février 2020