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La dérive des continents

Géopolitique. Les commentateurs notent avec étonnement les bouleversements politiques qui affectent la planète. Il convient aujourd’hui de les mettre en perspective.

Nous vivions depuis au moins 1919 et surtout 1945 dans un monde atlantique, avec un projet politique, économique, social, en gros, commun. Les États-Unis avaient abandonné leur isolationnisme des origines et incluaient désormais l’Europe dans le premier cercle de leurs relations ; les Européens acceptaient le leadership et la tutelle des Américains, en échange de leur sécurité et de leur prospérité. La Guerre froide consolida cet ensemble, et la défaite du bloc communiste parut un temps faire de ce monde atlantique le centre et le point de référence de la planète, dans tous les domaines, la Russie et la Chine en particulier paraissant même un temps prêtes à rejoindre le système. Et ce, pour l’essentiel, avec l’appui des élites des deux côtés de l’Atlantique.

Toutes les politiques changent

Nous sommes maintenant dans une crise multiple, qui s’est aggravée depuis quelques semaines, et qui pourrait remettre en cause ce schéma fondamentalement, au-delà des soubresauts et rééquilibrages que connaît tout système international. En effet le président Trump conteste désormais les fondements mêmes du monde atlantique : il accuse les Européens de ne pas payer leur quote-part des dépenses de sécurité du monde occidental, et de concurrencer de façon déloyale les producteurs américains. En même temps, coïncidence significative, le président américain entame une guerre commerciale avec la Chine, estimant – et il n’a pas tort – que celle-ci a abusé de sa position d’atelier du monde que les Occidentaux lui avait concédée depuis les années 1990.

On voit se dessiner la possibilité d’un repli des États-Unis sur l’hémisphère occidental, qui assurerait d’ailleurs un marché énorme à leurs industriels, et qui réduirait leur déficit commercial envers la Chine et l’Europe. Ce retour à l’hémisphère occidental est symbolisé par la décision récente d’organiser la coupe mondiale de football de 2026 en commun à la fois aux États-Unis, au Canada et au Mexique. Quant aux questions de sécurité, elles seraient envisagées au cas par cas et avec des alliances ad hoc – tout cela correspondant d’ailleurs à une évolution évidente depuis la guerre d’Irak en 2003. Cependant il apparaît, maintenant, qu’on passe de cas isolés à ce qui devient de plus en plus un nouveau paradigme commercial et stratégique.

Précisons que dans la mesure où il est possible de dégager une vision géopolitique chez Trump, au-delà des deux Amériques, elle semble bien dorénavant concerner beaucoup plus le Moyen-Orient, avec Israël et l’Arabie saoudite comme piliers, et les pays du Pacifique, que le monde atlantique. De toute façon, Trump reconnaît implicitement que le « nouvel ordre mondial » proclamé par le président Bush en 1990, celui d’une économie mondiale libérale conduite par les États-Unis, a échoué devant la montée de la Chine et la résurgence de la Russie.

Les pays du groupe de Visegrad avec l'Autriche et maintenant la Bavière et l'Italie forment un bloc européen uni contre l'Europe de Bruxelles et pour la sauvegarde des nations européennes.

Les pays du groupe de Visegrad avec l’Autriche et maintenant la Bavière et l’Italie forment un bloc européen uni contre l’Europe de Bruxelles et pour la sauvegarde des nations européennes.

L’Europe n’y échappe pas

De leur côté, les Européens, certes en crise profonde depuis la catastrophe financière de 2008, et dont nombre de dirigeants depuis quelques années, s’éloignent beaucoup du moule euro-atlantique, social-démocrate ou chrétien-démocrate de rigueur depuis les années 1950, commencent à envisager des changements profonds dans les structures occidentales. Tout d’abord ils relèvent le défi commercial et répondent aux mesures tarifaires américaines. Ensuite, plus timidement, ils commencent à envisager de réduire la prépotence du dollar, soit par des mesures de financement des exportations européennes qui contournent le dollar, soit en préparant un Fonds monétaire européen ; ce dernier élément est la principale décision prise lors de la rencontre entre Angela Merkel et Emmanuel Macron à la mi-juin ; ce FME pourrait jouer à terme entre pays européens le rôle que joue le FMI au niveau mondial. Certes, il faut l’accord des autres partenaires ; et Mme Merkel elle-même est en sursis à Berlin : personne ne sait aujourd’hui qui gouvernera l’Allemagne en 2019. Mais des tendances à long terme commencent à se dégager. Et si Donald Trump met à exécution sa menace de s’en prendre aux importations de voitures allemandes, l’Allemagne sera tentée de donner encore plus d’importance à ses marchés russes, chinois et moyen-orientaux, qui en outre, lui fournissent une part considérable de son énergie.

Ajoutons que l’arrivée du nouveau gouvernement italien rend encore plus envisageable la levée des sanctions de l’UE contre la Russie : il faut, d’ailleurs, l’unanimité des membres pour les prolonger ; or, à Rome, on souhaite désormais les lever. On sous-estime trop en France l’importance des liens de toute nature entre l’Italie et la Russie.

Durant la crise des années 30 et pendant la Deuxième Guerre mondiale beaucoup pensaient construire un « grand espace économique européen » face aux États-Unis et à l’URSS. Ce fut même l’un des avatars historiques de l’idée européenne. En Allemagne, durant les années 30, le géopoliticien Karl Haushofer concevait l’Eurafrique, conception bien présente jusqu’aux années 60. Le juriste et politologue Carl Schmitt défendait à la même époque la vision d’un « grand espace européen ». Ce fut l’un des enjeux de la Deuxième Guerre mondiale. Et à leur manière les Pères fondateurs, à partir de 1950, discours anti-libéral et autoritaire en moins, étaient au fond eux aussi dans l’idée d’un ensemble européen ayant sa personnalité et son identité.

Mais c’est fini depuis les années 1990 : la notion même d’une identité européenne spécifique n’est plus acceptée par les autorités de l’Union européenne ni par les dirigeants « bien-pensants », car trop « essentialiste » par rapport à la doxa mondialisante actuelle. Les efforts de la France pour approfondir cette identité en matière d’économie et de défense, outre qu’ils ne peuvent aboutir tant que l’Allemagne ne sera pas sortie de sa profonde crise politique, me paraissent trop tardifs ; de Gaulle aurait pu, peut-être, les réaliser dans les années 60 s’il avait été plus prudent.

Si la Russie se sent rejetée, elle cherchera en Asie son champ d'extension commerciale.

Si la Russie se sent rejetée, elle cherchera en Asie son champ d’extension commerciale.

De nouvelles perspectives

Le choix pour les Européens ne me paraît plus tant de se situer entre la fusion dans l’économie mondiale et la création d’un « grand espace européen », car nous ne sommes plus dans la situation des années 30, mais entre deux économies-monde : un espace atlantique qui se réaffirmerait en compétition avec la Chine – et la Russie pour les questions de sécurité –, et un autre immense espace tout différent et nouveau, qui paraît se dessiner et qui regrouperait l’Europe, l’Asie et l’Afrique.

Les modèles possibles d’économie mondiale évoluent en effet. Une Europe ayant une véritable personnalité paraît lointaine, le monde atlantique est désormais compromis. On peut donc imaginer un glissement des plaques tectoniques, la formation d’un espace dans lequel l’Europe nouerait des liens de plus en plus étroits avec la Russie, la Chine, l’Inde – pour des raisons économiques –, l’Afrique – à cause de l’immigration de masse –, le Moyen-Orient – pour les capitaux arabes. Et ce, tandis que les liens avec l’Amérique seraient distendus. En fait l’Europe serait dans cet ensemble, dans ce Gondwana rappelant le continent originel de l’histoire géologique du monde, non plus un centre mais un appendice, voire un terrain de parcours pour des influences extérieures de toute nature !

Cela dit, attention ! La RFA a exporté en 2017 pour 113 milliards de dollars vers les États-Unis, 99 vers la France, 88,4 vers le Royaume-Uni, 83,7 vers la Chine. Si à cela on ajoute les liens techniques et capitalistiques de toute nature, les filières d’innovation, les coopérations en matière de recherche, la vie intellectuelle, universitaire et culturelle, le monde atlantique reste une réalité.

Mais les seuls arguments économiques ou techniques ne suffisent pas pour imaginer les évolutions à venir, même s’ils contribuent à les baliser. En fait le monde est toujours « volonté et représentation ». Et c’est là qu’interviennent les bouleversements politiques que connaît l’ensemble de l’Occident : certes, « les populistes » européens rejettent l’Union européenne et aussi l’Occident ; certes ils sont souvent tentés par la Russie ; mais au-delà, les électeurs de Trump, les Brexiters, les nouveaux partis d’Europe orientale et centrale, ont tous en commun malgré tout, le rejet d’un mondialisme sans frein, qui a dénaturé à partir des années 1990 les bases du système européen et occidental. Est-il possible de reconstruire quelque chose à partir de cette convergence ?

Il faudrait pour cela que les Européens résistent au chant des sirènes russes, qui soutiennent « les populistes », mais – il ne faut pas s’y tromper – en fonction des intérêts propres de Moscou, et de même aux tentations chinoises. Et il faudrait que les Américains admettent de nouveau qu’ils ont besoin de l’Europe, et qu’ils ne doivent pas chercher à la noyer dans un mondialisme mercantile et une philosophie de l’existence libertaire, née très largement en Californie dans les années 60. Une reconstruction serait alors possible, au nom de la liberté, invention occidentale, contre le mondialisme et « le politiquement correct » qui l’accompagne.

 

 

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Auteur de l'article : Georges-Henri Soutou

Historien, membre de l'Institut