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Affaire Alstom : une guerre silencieuse

Les prédateurs (GE, USA), les rabatteurs (Hollande, Macron), les proies (une firme stratégique, la France).

L’affaire revient dans l’actualité depuis l’annonce (le 28 mai) du licenciement de 1050 employés de General Electric (GE) à Belfort, l’ancien site d’Alstom spécialisé dans les turbines à gaz, alors même que le groupe américain avait fait la promesse de créer mille emplois en rachetant Alstom Energie en 2014. GE avait déjà annoncé en juin 2018 qu’elle ne tiendrait pas sa promesse des mille emplois. L’entité concernée par la suppression des 1050 emplois avait été vendue par Alstom à General Electric dès 1999.

En 2014 le démantèlement du groupe Alstom se fit avec la complicité de l’État qui, au lieu de préserver ce fleuron industriel de la prédation de General Electric, a cédé aux pressions américaines en vendant un des piliers de l’indépendance énergétique que la France avait mis un demi-siècle à construire. Cette opération fait l’objet d’une enquête préliminaire menée par le parquet national financier (PNF). Elle se distingue d’une autre enquête pour « prise illégale d’intérêt » visant Hugh Bailey, le directeur général de General Electric France. Enquête liée à ses fonctions passées – conseiller pour les affaires industrielles (sic) – au cabinet d’Emmanuel Macron à Bercy, et ouverte par le parquet de Paris mardi 10 septembre dernier. Au surplus une aide de 70,3 millions d’euros aurait été accordée par Bercy à General Electric Energy Product « pour l’achat de 4 turbo-alternateurs pour une centrale à cycle combiné à Bazian en Irak, au premier semestre 2016 ».

Une Bérézina industrielle doublée d’une trahison

En fait GE se portait plutôt mal, sa cote n’avait cessé de dévisser à Wall Street et l’activité des turbines à gaz était en déclin. Seule l’activité nucléaire était prospère, y compris en France. La firme avait reçu d’ailleurs des aides de l’État fédéral (139 milliards de dollars en 2008) et Emmanuel Macron à qui on avait fait remarquer que l’État français aurait pu aussi aider la firme au lieu de la vendre, protesta alors que « l’on n’était pas au Venezuela ! ». Quand l’idéologie libérale travaille contre l’intérêt manifeste de la firme et du pays ! Le seul à avoir fait preuve de lucidité dans cette affaire fut Arnaud Montebourg, qui s’opposa au fringant petit secrétaire général adjoint de Hollande. Ce dernier estima, par mollesse, que la vente était une bonne affaire. Quant à Emmanuel Macron, devenu ministre de l’économie en remplacement de Montebourg (2014), il porte toute la responsabilité de ce fiasco : « Il s’est agi d’une décision militante et réfléchie de livrer aux Américains un fleuron de l’industrie française (ce qui) devrait relever du crime de haute trahison défini par les articles 67 et 68 de la constitution » considère Claude Rochet¹. Hélas ces articles ont été grandement édulcorés lors de la révision constitutionnelle du 23 février 2007. Au cœur de l’affaire, la convoitise des Américains sur une technologie française, Alstom Energie étant le leader incontesté du nucléaire avec notamment les turbines Arabelle, au savoir-faire unique, maintenant passées dans les mains de GE.

Le bilan global est donc catastrophique pour l’industrie française, l’emploi et la souveraineté industrielle dans un domaine aussi stratégique que l’électricité nucléaire. Les actifs vendus en 2014 comprenaient aussi la maintenance de tous les turbo-alternateurs des 58 centrales nucléaires françaises (75% de l’électricité).

Une méthode de prédation imparable, une guerre qui ne dit pas son nom

On aura compris que le prédateur est une firme américaine mais l’État fédéral et ses lois y ont aussi leur part. La manœuvre relève du privilège d’extraterritorialité que s’octroie l’oncle Sam, privilège bien connu en ce qui concerne le dollar, mais beaucoup moins pour ce qui est du FCPA : Foreign Corrupt Practice Act. Cette loi date de 1977, suite à l’affaire du Watergate et surtout l’affaire Lockheed. Sous couvert de lutter contre la corruption (ah, la morale !), elle va devenir une véritable machine de guerre ciblant principalement les grandes entreprises européennes. Après le 11 septembre 2001 et en vertu du Patriot Act, les agences américaines (CIA, FBI, NSA) sont autorisées, via le projet Prism (dévoilé par Edward Snowden), à espionner les sociétés étrangères avec l’aide des géants du numérique, grands collecteurs de données. La corruption en question était la rémunération des agents étrangers. La chose se pratique dans toutes les grandes sociétés et c’est ainsi qu’en France les entreprises déclarent à Bercy leurs « dépenses exceptionnelles », entendez pots de vin. L’Europe (tant vantée par Macron) n’ayant jamais eu les moyens ou même l’ambition d’imposer l’extraterritorialité de son droit, une asymétrie de fait s’est constituée, d’autant que le FBI n’hésitait pas à créer des Sting Operations (provocation à l’infraction) pour piéger les concurrents². C’est ainsi qu’Alstom a été espionnée et piégée. Objectivement il y avait eu des pots de vin, dans une vente en Indonésie, la chose était passée sur l’intranet de la firme et dès lors que les circuits numériques utilisés sont américains le droit américain s’applique ! Et c’est ainsi que le Department of Justice va procéder à l’arrestation d’un haut cadre d’Alstom. Le piège américain se referme, nous sommes le 14 avril 2013.

L’intègre James Cole, qui attaqua Alstom, fleuron français, au nom de la Justice, se montra beaucoup plus complaisant avec AIG, leader mondial américain de l’assurance. Mais c’est complexe, comme dirait Bruno Le Maire.

Le piège américain : l’affaire dans l’affaire, Pierucci arrêté par le FBI.

Nous sommes ici dans un roman d’espionnage sauf qu’il ne s’agit pas d’un roman. Frédéric Pierucci, cadre dirigeant d’Alstom, voit sa vie basculer lorsqu’il est arrêté par le FBI, le but étant de faire pression sur Patrick Kron, alors PDG d’Alstom, pour qu’il cède le fleuron français à son concurrent GE qui recherchait la compétence d’Alstom sur les turbines à gaz, un enjeu de survie. Pierucci connaissait la pratique des pots de vins sans y avoir été mêlé, en revanche il œuvrait pour une joint venture avec le concurrent chinois, Shanghai Electric, ce qui ne plaisait guère aux Américains. Proche de Patrick Kron (qui le laissera tomber dans sa prison américaine), il lui est proposé de jouer la taupe au bénéfice de la justice américaine (la morale toujours !) ce qu’il refuse : sa libération sous caution lui est refusée et il est conduit dans une prison de haute sécurité en compagnie de tueurs à gage et de psychopathes. Il lui a fallu une résistance exceptionnelle pour endurer au total trois ans d’emprisonnement. Un rapport d’avocats d’Alstom le blanchissait sur l’affaire, mais c’est en vain qu’il demanda à Alstom de le communiquer : si la firme l’avait aidé à sortir du piège, c’est toute la chaîne de commandement d’Alstom qui risquait d’être impliquée. Passé par pertes et profit, Pierucci comprend que la solution pour la firme qui l’a laissé tomber est néanmoins de payer l’amende de plaider coupable (75 millions de pots de vins pour 4 milliards de contrats et 296 millions de profit). Pierucci fait justement remarquer que le Parquet national financier n’a ouvert aucune enquête sur ces pots de vins, alors que « par ailleurs, il en a ouvert une sur les costumes d’un candidat »³. Kron ne sera jamais inquiété ; en revanche GE obligera le gouvernement français (donc Macron) à aller défendre devant la Commission européenne la vente d’une entreprise française stratégique, le Department of Justice (DOJ) ne jugeant pas tout de suite Pierucci pour qu’il ne parle pas. Le transfert en France de Pierucci est enfin accordé en septembre 2018. Entre-temps une commission d’enquête parlementaire sous la présidence d’Olivier Marleix avait fait le trajet jusqu’à la prison où était retenu Pierucci pour l’auditionner sous couvert d’une visite consulaire, car bien entendu le DOJ ne souhaitait pas cette audition.

Une affaire à suivre en espérant que les députés Marleix, Myard, Juvin, l’économiste Jacques Sapir et d’autres aillent jusqu’au bout de l’enquête, car il ne fait aucun doute que la responsabilité d’Emmanuel Macron et François Hollande est totale sur ce dossier. Quant à Patrick Kron, il a quitté l’entreprise avec un bonus de 4 millions d’euros et une retraite chapeau de 10 millions. Surtout n’en pas parler aux Gilets jaunes !

 

  1. Claude Rochet, professeur d’université émérite, ancien haut fonctionnaire à Bercy responsable du laboratoire d’intelligence économique de Bercy et bon connaisseur du FCPA. Il a publié toute les études sur le dossier Alstom mais lui-même reconnait que son ministère de tutelle a singulièrement manqué de zèle dans la diffusion.
  2. S’il était besoin de prouver que le FCPA est à usage « externe » comme arme de guerre économique : entre 1977 et 2014 les entreprises étrangères ont payé 67% du total des amendes (le FCPA étant devenu un business : 13 milliards de dollars de chiffre d’affaires), aucune des géantes du pétrole ou de la défense américaines n’ont été visées, car, bien sûr, elles n’ont jamais eu recours à la corruption !
  3. Fréderic Pierucci, Le Piège américain, écrit avec Matthieu Aron (JC Lattès). On notera que le lendemain de l’envoi du manuscrit à l’éditeur le journaliste a eu son appartement cambriolé et l’ordinateur contenant le manuscrit dérobé.

 

Illustration : Frédéric Pierucci, Patrick Kron et Emmanuel Macron. Le bon, la brute et le truand.

 

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Auteur de l'article : Olivier Pichon

Enseignant, journaliste et homme politique français