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Vénézuela, les paradoxes d’un modèle finissant

Amérique latine. Le Vénézuela, en crise depuis Chavez, voit s’affronter deux partis à la légitimité incertaine. Maduro et Guaido sont cela dit moins les champions de leur cause que des grandes puissances qui les soutiennent et se défient à travers eux.

À l’origine, la responsabilité de la crise économique vénézuélienne est imputable à Chavez qui s’installa, dès son arrivée au pouvoir, dans une économie de rente distributive. Il disposait des plus importantes réserves de pétrole mondiales, les exportations pétrolières de la compagnie d’État PDVSA assuraient 95 % des exportations (achetées pour un tiers par les états-Unis) et 50 % du PIB, et les prix du pétrole étaient élevés. Cette politique dispendieuse lui valut une incontestable popularité eu égard aux mesures sociales prises.

Mais, disent les méchantes langues, aurait-il pris le pouvoir au Sahara qu’au bout de six mois il y aurait eu pénurie de sable ! Depuis 2012, le pays est confronté à une grave crise économique, paradoxale de surcroit puisqu’elle combine inflation et absence de croissance. Les problèmes de pénurie de produits de base ont commencé en 2013, tandis que le baril valait encore 100 dollars. L’explication tient dans la volonté du gouvernement de contrôler les prix, notamment en plafonnant les prix de la nourriture, des médicaments, des couches, de l’électricité et même du papier hygiénique – denrée qui fit cruellement défaut, rapportent les économistes, à la fin de l’URSS. La réponse du successeur de Chavez, Maduro, fut « zimbabwéenne » : il décida de changer son pays de fuseau horaire pour économiser l’électricité… Et, pour la même raison, de faire travailler les fonctionnaires seulement les lundis et mardis.

La débâcle économique a donc des racines anciennes, mais aujourd’hui le pays est frappé par d’importantes pénuries de nourriture et de médicaments, et soumis à une hyperinflation, qui devrait atteindre 10 000 000 % en 2019. On assiste à une véritable fuite de la population après celle des capitaux (au Brésil, au Chili et en Colombie, sans compter les 100 000 Vénézuéliens en Espagne) dans un pays qui est classé désormais 181 sur 189 pour le climat des affaires. Déjà en avril 2007, Hugo Chavez annonçait le retrait du Vénézuela du FMI (dont le pays a remboursé tous ses emprunts en avance grâce aux rentrées d’argent dues à l’exploitation pétrolière) et de la Banque Mondiale. De la même façon, le président Nicolas Maduro a été très critiqué pour ses décisions économiques. Il maintint notamment une politique de contrôle des changes, qui imposait une parité du bolivar vénézuélien face au dollar américain : les hommes d’affaires vénézuéliens ont ainsi pu acheter des dollars, provoquant une importante fuite des capitaux. En outre, l’État a continué de rembourser scrupuleusement ses créanciers plutôt que d’engager une renégociation des termes de la dette ; entre 2014 et 2017, le pays a ainsi dépensé près de 72 milliards de dollars en remboursement de dette plutôt que d’investir dans la diversification de l’économie, clef nécessaire pour sortir du piège de l’économie de rente. En août 2018, Maduro, pour lutter contre l’inflation, s’est enfin résolu à dévaluer de 96% sa monnaie par rapport au dollar.

En dépit des fautes graves de politique économique, il faut aussi comprendre que l’implacable loi du dollar comme devise a joué à plein en défaveur du pays, surtout combinée à l’égoïsme foncier et à l’appropriation parasitaire (et à son gaspillage) de la rente pétrolière par une caste bureaucratique corrompue, comparable à l’oligarchie algérienne, par exemple, ou, mutatis mutandis, aux oligarques soviétiques : celle-ci après avoir pillé largement la nation pourrait basculer du côté du « marché ».

Coup d’État contre coup d’État

Outre ses échecs économiques, la légitimité de Maduro est contestable constitutionnellement parlant. Le 10 janvier, l’héritier de Chavez a été investi devant la Cour Suprême pour un nouveau mandat de 6 ans mais pas devant le parlement, comme le prévoit la constitution. L’exécutif s’est en fait arrogé des prérogatives législatives retirées progressivement à un parlement acquis à l’opposition. L’assemblée constituante, composée de chavistes quant à elle, avait été élue quatre ans après l’arrivée au pouvoir de Maduro au cours d’une élection boycottée par l’opposition ; elle faisait office de parlement à la botte du chef de l’état en dépit des protestations de rues (surtout dues à la pauvreté qui touche près de 80% des Vénézuéliens) qui firent 126 morts.

Juan Guaido, opposant historique à Chavez, membre fondateur du parti Volonté populaire et depuis peu président du parlement, s’est proclamé le 26 janvier « président par intérim » tandis que le colonel José Luis Silva, attaché militaire à Washington, annonçait ne plus reconnaître Maduro comme chef de l’État et appelait « ses frères » militaires à soutenir le jeune président du parlement. L’opposition, portée par des milliers d’opposants, a défié dans les rues le président, son grief principal étant que sa réélection de mai 2018 relevait du coup d’État. Dix jours après l’investiture de Maduro, le 10 janvier 2019, pour son nouveau mandat, des membres de la Garde Nationale Bolivarienne se sont emparé d’un poste militaire près de Caracas et ont annoncé qu’ils ne reconnaissent pas le président. Des émeutes ont alors éclaté en faveur du jeune président du parlement, Juan Guaido, nommé à ce poste le 5 janvier (cinq jours avant l’investiture de Maduro) mais aussitôt destitué par l’assemblée constituante. Nul ne peut douter que son ascension fulgurante, largement justifiée par la situation, doit quelque chose à l’autre rive du golfe du Mexique. À l’heure où nous écrivons ces lignes, aucune perspective de dialogue n’est admise entre les deux présidents et la tenue d’élections législatives n’est pas attendue avant plusieurs mois.

Si l’armée reste loyale à Maduro et que l’opposition ne parvient pas à s’unir, alors Maduro pourrait se maintenir au pouvoir. C’est entouré du haut commandement militaire que le ministre de la défense vénézuélien, le général Vladimir Padrino, est apparu à la télévision, jeudi 24 janvier, pour réaffirmer sa loyauté au « président légitime » du pays, Nicolas Maduro. Mélenchon, en France, peut se réjouir, son héros survivra peut-être.

Quand la diplomatie s’en mêle

Donald Trump a reconnu Guaido comme président par intérim, soutenu par le Canada et la plupart des pays de l’Amérique latine. On parle d’un émissaire états-unien « pour restaurer la démocratie ». Les précédents ukrainien, libyen et même syrien, voire yougoslave, quoique fort différents, laissent malgré tout planer le doute sur ce genre de pronunciamento extérieur, dit encore droit d’ingérence. Maduro a aussitôt parlé de coup d’état et rompu les relations diplomatiques avec les États unis. La réunion extraordinaire du Conseil de sécurité de l’ONU a permis à la Russie de s’insurger contre « une violation des principes du droit international », rappelant que Maduro avait recueilli les suffrages de 7 millions de Vénézuéliens. La Chine, l’Iran la Turquie et le Mexique ont apporté leur soutien au président Maduro, rappelant qu’il avait appelé au dialogue avec Guaido, tandis que Mike Pence, vice-président des Étas-Unis, appelait ouvertement les forces armées vénézuéliennes à se rebeller contre leur président. De son côté, Vassili Nebenzia, ambassadeur russe à l’ONU, a lui aussi évoqué un coup d’état et Moscou et Pékin ont ensemble, à New York, mis un veto à un projet américain de soutien plein et entier à Juan Guaido. Du coup, Trump a averti que toute agression contre le personnel diplomatique américain et le leader démocrate Juan Guaido entraînerait une « réponse significative ».

En Europe, la France, l’Espagne, l’Allemagne le Royaume-Uni, la Belgique le Portugal ont lancé, un ultimatum pour le moins singulier à Maduro, exigeant la convocation d’élections sous huit jours faute de quoi ils reconnaitront Juan Guaido comme président… Le président Macron s’est vu sévèrement rappelé à l’ordre par le chef de la diplomatie vénézuélienne : « L’Europe qui nous donne 8 jours ? Pourquoi ? D’où le sortez-vous ? Vous avez la moindre autorité vis-à-vis d’un peuple souverain ? […] Le Président Macron au lieu de se pencher sur les manifestations permanentes des Gilets jaunes, du peuple ouvrier français vient s’occuper du Vénézuela ? Occupez-vous de vos affaires, nous ne nous mêlons pas de vos affaires, respectez la charte des Nations unies. Respectez le droit des peuples à l’autodétermination », a-t-il lancé non sans quelque raison. La Grèce, en revanche, continue de soutenir Maduro. Tsipras qui s’est couché devant le FMI et la BCE, se souvient qu’il fut un jour trotskyste.

Nous voici donc face à une situation pour le moins inextricable que les grandes puissances ne contribuent pas à rendre plus facile. Maduro pourrait demander un soutien à la Chine et à la Russie et les deux capitales pourraient sauver le régime en exigeant des réformes économiques sérieuses et la remise en ordre des activités pétrolières mais, pour l’heure, le risque de guerre civile n’est pas exclu avec le danger que représentent deux gouvernements parallèles. L’on aura compris que, dans cette affaire, ni la Chine ni la Russie n’approuvent véritablement la politique de Maduro, mais elles ne veulent, en aucun cas, laisser pleine et entière latitude à l’Amérique dans un espace pourtant réputé, depuis la doctrine de Monroe (1823), être la chasse gardée des États-Unis.

Juan Guaido a déclaré : « Emmanuel Macron a suivi de très près la situation au Vénézuela, Il s’intéresse beaucoup aux questions de démocratie et de liberté… Pas seulement au Vénézuela, mais dans le monde entier. » (francetvinfo.fr)

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Auteur de l'article : Olivier Pichon

Enseignant, journaliste et homme politique français