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Panique à Berlaymont

Institutions européennes. Le siège de la Commission de Bruxelles dans le fameux bâtiment Berlaymont connaît des moments de grande crainte devant la révolte des peuples et à l’approche des élections européennes de 2019.

Rien ne va plus pour l’oligarchie bruxelloise. Paradoxe de cet étrange objet politique non identifié(OPNI), il prend de la réalité et une existence concrète auprès des peuples dans la mesure où ils s’y opposent. Et l’opinion stupéfaite découvre des tendances répressives – façon politburo – dans ce grand corps plutôt jusqu’ici ignoré des peuples et seulement connu pour ses normes absconses, ses privilèges insensés… et ses subventions alléchantes. Bruxelles, c’était loin et, aussi bien, les peuples ignoraient la supériorité des lois européennes sur les lois nationales qui n’était connue que des hommes politiques et des experts.

Et voilà que cet objet sans identité butte sur l’identité et la souveraineté des peuples. Bruxelles s’est montré d’une très grande vacuité sur le problème migratoire ; son impuissance évidente a contribué à réveiller les Européens. Selon le ministre de l’Intérieur allemand et président de la CSU bavaroise, Horst Seehofer, l’immigration « est la mère de tous les problèmes ». Il a failli, par cette déclaration, faire exploser la Grande Coalition allemande qui est en sursis. C’est le retour de l’histoire par son mode invasif – mode au demeurant plutôt constant au cours des siècles – qui a révélé l’inanité de Bruxelles dont la construction était toute entière dédiée à la fin de l’histoire, illustration directe du paradigme de Fukuyama(1), dans la tradition du doux commerce de Montesquieu ou de Saint-Simon sur le « nécessaire » passage du gouvernement des hommes à l’administration des choses.

Le Crépuscule de Salzbourg

Au dernier sommet européen il n’y eut ni Enlèvement au Sérail ni Flûte Enchantée mais plutôt, au cours du dîner servi mercredi 19 septembre au soir dans la pénombre du Manège des Rochers, une salle de concert de Salzbourg, une atmosphère crépusculaire aux dires de la presse elle-même. La réunion destinée à aplanir les différences sur la question des migrants n’a pas permis d’arriver à une solution sur la crise migratoire. Le bloc de Višegrad refuse toute « redistribution des réfugiés » et l’Italie bloque ses ports. Donald Tusk, le président – polonais – du Conseil européen, l’institution qui regroupe les chefs d’État ou chefs de gouvernement des vingt-huit pays membres de l’Union européenne, l’exécutif européen en quelque sorte, voulait, dit-il en finir avec le « chantage sur la migration », visant clairement Salvini ministre de l’Intérieur italien. L’hostilité de la Hongrie, de l’Italie, de la Grèce et même de l’Espagne au renforcement de l’agence des gardes frontières – Frontex – européenne dont la commission voulait porter les effectifs à 10 000, dit bien l’échec et l’inefficacité de toute politique européenne en ce domaine. Ce qui fut acté en l’occurrence sur ce dossier, fut un constat d’échec.

Quand l’Europe condamne au nom de ses « valeurs »

Une semaine auparavant, au Parlement de Strasbourg, avait été dénoncé « les violations de l’Etat de droit en Hongrie » et recommandé l’activation de l’article 7 des traités de l’UE à son encontre, tandis qu’un autre État membre se trouve lui aussi, dans le collimateur de l’UE, la Pologne. Depuis décembre 2017, Varsovie fait l’objet de cette fameuse procédure de l’article 7 pour « risque clair de violation grave de l’État de droit ». Bruxelles avait prévu d’annoncer la saisine de la Cour de Justice de l’UE à propos de la réforme de la Cour suprême polonaise. Elle a reporté sa décision. Pour l’heure, « il y a deux camps en Europe. Macron est à la tête des forces politiques soutenant l’immigration. De l’autre, il y a nous qui voulons arrêter l’immigration illégale », a lancé Viktor Orban, en parlant même d’un « tournant historique pour l’Europe. Vous allez juger une Hongrie qui fait partie depuis 1000 ans de la famille des peuples chrétiens d’Europe. Une Hongrie qui par son labeur et quand il le fallait, par son sang, a pris part à l’écriture de notre formidable histoire européenne. Une Hongrie qui s’est révoltée et qui a pris les armes contre la plus grande armée de son temps, l’armée soviétique, et a subi un grand martyr pour la liberté et la démocratie et qui, quand il l’a fallu, a ouvert ses frontières à ses compagnons d’infortune d’Allemagne de l’Est ». C’était le mardi 11 septembre 2018 au parlement européen de Strasbourg. Le Premier ministre hongrois s’exprimait lors des discussions portant sur le rapport Sargentini – du nom de sa rédactrice principale, Judith Sargentini, députée européenne de la Gauche verte – qui dénonce la situation de « l’État de droit » en Hongrie. L’article 7 du Traité sur l’Union européenne vise à suspendre un certain nombre de droits de l’État-membre mis en cause, comme par exemple le droit de vote au sein des institutions de l’UE. Nigel Farage, l’ancien patron de l’UKIP et le « père » du Brexit a dénoncé, dans un discours flamboyant, une doctrine « de souveraineté limitée », façon Brejnev, inspirant les dirigeant européens qui se permettent de donner des leçons de démocratie à Orban, eux qui sont inamovibles et non élus ! Quant aux « valeurs », on les cherche encore, mais dès lors que l’on prétend condamner pour des « valeurs », nous ne sommes plus dans le registre du droit ou de la politique mais dans celui de la croyance et de l’idéologie.

Viktor Orban au Parlement européen.

Ébranlement de l’édifice européen

Jusqu’où ira Salvini dans ses attaques contre l’Europe ? L’Italie fut membre fondateur de cette Europe et signataire en 1957 du traité de Rome. Ceux qui ont vécu l’avènement de l’Europe de 1958 ne peuvent que se poser la question : « Comment avons-nous fait pour en arriver là ? ». Quelle métamorphose diabolique a subi ce projet politique pour susciter un tel rejet à moins qu’il ait été vicié dès l’origine, ce que pensait de Gaulle. Quoiqu’il en soit, pour la première fois, l’enjeu des élections européennes sera l’immigration et, partant, la fracture européenne sur la question.

Quos vult perdere Jupiter – ici ce n’est pas Macron – dementat… Tout est bon en effet pour l’oligarchie dans le but d’abattre ses adversaires ; le cas du retrait des fonds au RN (ex-FN) avant tout jugement en est un exemple ; l’effet boomerang est garanti. De même que le fameux examen psychiatrique requis par un juge à l’encontre de Mme Le Pen ! On peut ne pas partager ses idées, mais se faire l’émule de Brejnev dans le traitement psychiatrique des adversaires donne raison à Boukovski, dissident soviétique, qui disait à propos de l’Europe :

Nous avons déjà vécu dans votre avenir (2).

Dans ce contexte Macron croit avoir trouvé la martingale pour achever la division de la droite LR et de ce qui reste des socialistes sur la question européenne et pour se tailler une majorité et une légitimité électorale auprès de la marâtre Merkel. Hélas pour lui, la dame est en fin de parcours. Il se plaint de la montée des populistes qui lui donnent, dit-il, la nausée, le pauvre chou ! Brigitte devra lui administrer une tisane. En effet, selon un sondage du 21 septembre, la popularité du parti allemand AfD est à son plus haut niveau. Si des élections se tenaient demain, l’AfD réunirait 18 % des voix, en progression de deux points, d’après l’étude d’ARD DeutschlandTrend. Le parti créé en 2013, arrive en deuxième place des intentions de votes derrière la CDU-CSU d’Angela Merkel (28 %, en recul d’un point), mais devant les sociaux démocrates (17 %, en recul d’un point). On voit bien que l’ébranlement est en cours, et l’Allemagne n’est pas la seule. Aux élections en Suède, après tant de pays, les sociaux-démocrates réalisent le score le plus faible de leur histoire aux législatives, tandis que les « nationalistes » s’imposent au Parlement avec plus de 17% des voix. Le parti SD oblige donc les partis traditionnels à faire alliance.

Ralph Brinkhaus, député de Gütersloh en Westphalie-Rhénanie du Nord : il préside désormais le groupe CDU-CSU au Bundestag.

La science politique n’est pas une science exacte, mais en Europe désormais les mêmes causes produisent les mêmes effets ; une véritable loi s’impose avec la même logique : affaiblissement des sociaux-démocrates et des conservateurs, les obligeant à une alliance contre les nouveaux arrivants qualifiés de « populistes, nationalistes, fascistes… ».

Les mots du passé ne suffisent pas à nommer une réalité historiquement inédite. Mais il y a autre chose encore qui devrait activer cet ébranlement : le navire amiral de l’économie européenne présente de sérieux signes d’inquiétude malgré ses performances à l’exportation – euro oblige – et sur l’emploi. La Deutsche Bank, qualifiée en 2016 de « source majeure de risque » par le FMI, ne représente plus que 21 milliards d’euros en Bourse et a dû se séparer de 7 000 personnes, avec une chute du titre de 34 % depuis le 1er janvier, tandis que la Commerzbank ne vaut plus que 10 milliards d’euros.

Steve Bannon, ancien conseiller de Trump pendant sa campagne, a accompli une tournée en Europe pour « fédérer les mouvements populistes » avec un succès d’ailleurs inégal. Mais, se piquant d’économie, il a déclaré le samedi 22 septembre, lors d’une intervention publique en Italie, qu’une nouvelle crise financière s’annonçait : « Elle fera paraître celle de 2008 comme un pique-nique dominical. Ce sera une crise de la dette, une crise monétaire. » Entendez crise de l’euro.

Après le pique-nique, le cocktail explosif ?

 

  1. The end of history and the last man 1992.
  2. L’Union européenne, une nouvelle URSS ? Ed. du Rocher, 2005.

 

 

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Auteur de l'article : Olivier Pichon

Enseignant, journaliste et homme politique français