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LA FIN DE LA SOCIÉTÉ DE CONSOMMATION ET LE RETOUR DU POLITIQUE

Le consumérisme et le libéralisme ont fait leur temps, si pénible que puisse être leur agonie. Un nouveau monde émerge où le politique ne sera plus soumis à la finance. Le temps de l’utopie ou le temps de la civilisation ?

L’actuelle pandémie nous a obligés à renoncer à la liberté insolente héritée des sixties et des seventies, au « jouir sans entraves » (déjà sérieusement mis à mal par le SIDA), au « je fais ce qui me plaît », au « ça me regarde », aux grandes festivités collectives, au tourisme de masse, et au reste. La crise écologique, elle, signe la fin de la prétention des hommes à dominer les éléments naturels dans un élan de « dépassement de soi » relevant d’un nietzschéisme de pacotille si bien pointé du doigt par Léonore Moncond’huy, maire EELV de Poitiers, qui a décidé de ne plus subventionner les aéroclubs de sa cité, dévoreurs d’énergies épuisables et pollueurs, et a appelé à se porter sur d’autres rêves que ceux de conquête de l’air, toujours coûteux et nocifs pour l’environnement. On ne regrettera pas ce monde, eu égard à ce à qu’il nous a valu : pollution majeure et irréversible, réchauffement climatique, crises sanitaires, marchandisation des hommes et des femmes, des esprits et des cœurs, aliénation et avilissement sans précédent de notre espèce.

Le procès du libéralisme économique : de la prévision alarmiste à l’urgence

Le procès du libéralisme a été fait durant des décennies par de nombreux intellectuels et les organisations les plus diverses, qui ont multiplié les manifestations, colloques, émissions, livres, articles et documentaires, pour l’instruire à charge. Mais si les condamnations théoriques n’ont pas manqué, elles n’ont en rien affecté notre système libéral et consumériste, lequel s’est imposé partout comme le modèle de société incontournable, balayant les oppositions, triomphant du communisme, soumettant socialistes et gauchistes libertaires, réduisant les pouvoirs politiques à la gestion des grands équilibres, des balances commerciales, des PIB, à l’élaboration de budgets, à la résorption de la dette publique, et au maintien de la sacro-sainte croissance. Or, cette croissance est remise présentement en cause, comme elle ne le fut jamais, et cette fois, de manière impérieuse.

Déjà en 1972, le Club de Rome publiait le « rapport Meadows » intitulé The Limits to Growth (Les limites à la croissance), lequel décrivait les dangers qui menaçaient le monde à longue échéance : surpopulation, épuisement des ressources énergétiques (charbon, hydrocarbures) et alimentaires (eau, ressources agricoles) entraînant crises économiques, chômage et baisse du niveau de vie, pollution affectant la santé et les conditions d’existence de la plus grande partie de la population. Le Club de Rome préconisait une maîtrise volontariste de la croissance, une réorientation du développement économique vers l’agriculture, une répartition des richesses entre parties du monde, pays et classes sociales, des mesures destinées à endiguer l’augmentation de la population mondiale, et des initiatives sérieuses de lutte contre la pollution.

L’État pourra commander sans égards aux pouvoirs économiques.

Le 9 février de cette même année 1972, Sicco Mansholt, alors inamovible ministre néerlandais de l’agriculture, adressait une lettre au président de la Commission européenne, recommandant également un net ralentissement de la croissance et une politique environnementale sérieuse. Cette démarche suscita les vives critiques de la classe politique, toutes tendances confondues, dans tous les pays. Arrêter, ou simplement ralentir, la croissance semblait impensable, insensé, aberrant ; et la protection de l’environnement apparaissait comme un luxe superfétatoire. Aujourd’hui, cette dernière est considérée par le gros de la population comme une nécessité absolue et une priorité politique. Le ralentissement de la croissance l’est moins en raison de la peur de la récession économique et du chômage, mais elle l’est malgré tout plus que par le passé.

Les hommes et femmes de notre temps savent ce que l’indispensable lutte contre la pollution et le réchauffement climatique impose en matière de sacrifices économiques et financiers, et de restriction des libertés. Mais ils sont prêts à y consentir, comme l’a montré la grande consultation organisée dans le cadre de la Convention citoyenne sur le climat, en 2019-2020. Ils savent qu’après le temps des libertés sans frein, va venir celui des interdictions, des contraintes, des réglementations tatillonnes, des contrôles et des laisser passer, et que cela, si désagréable paraisse-t-il, sera nécessaire. Cependant, ils ne semblent pas encore conscients du tournant qui en résulte pour notre civilisation. Ils s’accrochent encore à l’espoir d’un retour à la société de consommation, lors même qu’ils perçoivent intuitivement la vanité de cet espoir.

La fin de la société de consommation et de ses fausses valeurs

Or, cette société est révolue. La société libérale, individualiste et hédoniste du dernier tiers du XXe siècle et des premières années du XXIe ne peut pas plus revenir que la société et le gouvernement du Haut-Empire romain ne pouvaient réapparaître au temps de Dioclétien ou de Constantin. Les comportements, pratiques et modes de vie qui la sous-tendaient, et qu’elle perpétuait, sont désormais condamnés. Nous devrons y renoncer, à peine de périr. Pour nous soutenir, nous devrons avoir d’autres idéaux que ceux des hommes du XXe siècle. L’heure n’est plus à la conquête du monde et à la soumission de la nature à la satisfaction de nos désirs et de nos besoins, dont beaucoup étaient artificiels. La société de consommation a suscité nombre de fausses valeurs, de fausses émancipations, et d’idéaux spécieux tels que la libération et la culture du corps, en fait marchandisé, la libération des femmes, en réalité asservies à leur image et réduites au rôle d’objet de désir. Toutes les valeurs célébrées par notre société de consommation ne sont que des faux-semblants consuméristes. La culture elle-même, promue comme elle ne le fut jamais dans le passé, n’est plus qu’un business, comme en témoignent la muséomanie contemporaine (il existe des musées de tout et n’importe quoi, de nos jours), l’introduction de boutiques et de cafétérias au sein des musées, la tapageuse promotion publicitaire événementielle des expositions, rétrospectives et manifestations musicales.

C’est ce monde tissé de fausses valeurs dissimulant son caractère matérialiste, qui est actuellement battu en brèche par les maux majeurs qu’il a secrétés : la destruction de l’environnement (climat inclus) et la crise sanitaire (car, après la Covid 19, viendront d’autres fléaux).

Le temps des contraintes

Un nouveau monde lui succédera, qui ne sera pas celui de Macron. Il ne sera plus le monde libéral théorisé par Hayek dans son Droit, législation et liberté (1873-1879) qui décrivait l’émergence d’une catallaxie, un ordre spontané mondial, engendrant ses propres lois, mû par sa propre dynamique, soustrait à tout gouvernement des hommes, et reléguant le pouvoir politique au rôle d’État-gendarme cher aux libéraux des XVIIIe et XIXe siècles. Ce monde, fondé sur une dynamique économique incontrôlable, une agitation planétaire permanente et une soumission servile de l’homme au marché, a du plomb dans l’aile. Parce qu’il porte une responsabilité écrasante dans la double catastrophe écologique et sanitaire que nous connaissons, il sera impossible de ne pas l’amender très sérieusement. Les mesures économiques et politiques que les pays du monde entier ont prises pour endiguer l’épidémie de Covid 19 (fermeture de nombreuses entreprises, interdictions des déplacements, fermeture des frontières), jugées impensables jusqu’alors, manifestent le début de cette reprise en main des gouvernements sur l’économie. Nous assistons au retour du politique, au niveau de prééminence qu’il doit normalement occuper.

Le retour du politique à sa vraie place et dans ses véritables attributions

Le pouvoir politique va donc retrouver sa vraie place, la première, et son vrai rôle, celui de gouverner. Ce qu’il avait perdu l’habitude de faire depuis longtemps. L’État, cœur naturel du politique, va alors recouvrer sa capacité de décision et d’action, parce que les circonstances la lui rendront et l’obligeront à en user, c’est-à-dire à agir et à commander sans égard aux pouvoirs économiques, qui seront contraints d’accepter les remèdes de cheval d’une situation dramatique appelant des solutions urgentes, et à l’opinion publique, laquelle se sentira obligée, pour la même raison, d’accepter des limitations des libertés individuelles, et de douloureux sacrifices. L’heure sera au choix effectué par un État redevenu souverain.

Un État souverain est indépendant des pressions du pouvoir économique, de celle de l’opinion publique, des caprices individuels et catégoriels, et des idéologies, fussent-elles consacrées. Soit l’exact opposé de ce que nous connaissons depuis une bonne cinquantaine d’années, en France spécialement, depuis les « événements » de 1968, dont nous subissons encore la néfaste influence. Cet État aura à juguler le libéralisme. Il aura, plus qu’auparavant, les coudées franches. L’urgence de la situation fera passer les revendications proprement sociales au second plan, facilitera l’application de mesures contraignantes nécessaires, fera plier les puissances économiques, et bridera les jeux du marché mondial. Par ailleurs, l’État bénéficiera largement du discrédit qui frappe les partis politiques et les idéologies. Par là même, le libéralisme sera invalidé en tant que philosophie immanente et éthique indépassable de notre monde actuel.

La tâche ne sera pas facile pour autant. Se posera la question des choix politiques.

Le véritable rôle de l’écologie

Il conviendra de définir quelles contraintes seront salutaires et quelles autres seront nocives. Les unes sont idéologiques et partisanes, et ouvrent sur une sorte de brave new world antispéciste et vegan sur fond d’utopisme égalitaire, socialisant et laïcard. Telles sont les initiatives prises pour priver les Bordelais de sapin de Noël ou imposer aux élèves lyonnais des menus scolaires sans viande. Les autres s’inscrivent, au contraire, dans la perspective de l’établissement d’un monde à l’échelle humaine, enté sur la tradition et le temps. Ce sont celles-ci qui devront être préférées. L’écologie devra devenir le terreau d’une société étayée sur les valeurs fondatrices de la civilisation. Sa vocation n’est pas de faire émerger un monde nouveau et aseptisé, peuplé de végétaliens érigeant leur éthique en loi tyrannique, mais de constituer le liant propre à unir indissolublement le respect de l’environnement, la culture, l’économie et le social, et replaçant l’homme dans une continuité de culture et de destin.

 

Illustration 1 : Les activistes écologistes manifestent devant le fonds BlackRock : de la prise de conscience juste…

Illustration 2 : … aux aberrations sectaires d’Extinction Rebellion, l’écologie militante rêve d’un totalitarisme bannissant l’homme de la nature.

 

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Auteur de l'article : Yves Morel

Docteur ès-lettres, écrivain, spécialiste de l'histoire de l'enseignement en France, collaborateur de la Nouvelle Revue universelle
Publication de l'article : 15 juin 2021