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JOSEPH RATZINGER : L’ÉMINENCE GRISE

Joseph Ratzinger devient au début des années 60 le conseiller très écouté du cardinal de Cologne, Joseph Frings. Dans sa biographie de Benoît XVI, le journaliste Peter Seewald raconte le rôle déterminant joué par le jeune théologien bavarois au sein du groupe des cardinaux allemands pour le Concile de Vatican II.

À la surprise générale, le pape Jean XXIII convoque officiellement le Concile œcuménique Vatican II le 25 janvier 1959, quatre-vingt-dix jours après son élection. Dans son journal quotidien, il note qu’il s’agissait d’un « projet de concile œcuménique » et « d’une invitation à proposer un mouvement plus large de spiritualité pour la Sainte Église et pour le monde entier. Je craignais vraiment, écrit-il, de recevoir pour toute réponse une grimace souriante et découragée ».

Mais l’évènement majeur dans la vie de Joseph Ratzinger, alors âgé de 32 ans, est la mort de son père qui survient le 25 août 1959. Ayant toujours soutenu son fils par l’intérêt qu’il prenait à ses travaux, il l’aura profondément influencé par sa droiture d’esprit, sa piété, sa recherche de la vérité qui lui faisait critiquer les évêques sans jamais remettre en cause son appartenance à l’Église. « Quand je revins à Bonn après cette épreuve, racontera t-il un jour, je sentis que le monde était devenu pour moi un peu plus vide, et qu’une portion de moi-même était partie dans l’au-delà ».

La passion de son père pour la politique conduit le jeune Joseph à s’y intéresser dès l’enfance. « J’ai toujours éprouvé un grand intérêt pour la politique – et pour la philosophie qui la sous-tend. Car la politique découle bien d’une philosophie. Elle ne peut être simplement pragmatique, elle doit former un tout ». Il sera un grand admirateur d’Adenauer. Devenu professeur, il développera des analyses politiques sur l’Europe et écrira L’Unité des nations, puis Vérité, valeurs, pouvoir : pierres de touche de la société pluraliste.

Au Collegium Albertinum de Bonn, le jeune théologien se constitue un réseau avec des historiens comme Hubert Jedin, des théologiens comme Karl Rahner ou Heinrich Schlier, luthérien évangélique qui s’était converti au catholicisme au grand dam de ses professeurs, des spécialistes de l’Inde ou de Byzance… Un brassage d’érudits qui va asseoir sa conception d’une théologie moderne et ouverte aux problèmes de son temps.

Son discours de Gênes, une rampe de lancement

La rencontre décisive de ces années pour Joseph est celle du vieux cardinal Frings, archevêque de Cologne depuis 1942, connu pour son opposition aux nazis, président de la Conférence des évêques allemands. Le 25 février 1961, près de Bonn, le prélat de 74 ans est venu assister à une conférence du jeune professeur sur la théologie des conciles. Il s’est assis au premier rang et écoute sans ciller son argumentation en faveur d’un concile réservé au Pape et aux évêques, ceux-ci n’étant pas des représentants du peuple mais du Christ dont ils reçoivent la mission et la consécration. Une façon de renvoyer dans ses buts son confrère, le très charismatique théologien suisse Hans Küng, qui plaide, selon lui à tort, pour un concile de l’Église toute entière.

Après le discours de Joseph Ratzinger, le cardinal, conquis, le prend à part et prolonge la discussion avec lui dans les couloirs de l’Académie Thomas More de Bensberg. Ce que ne sait pas alors le jeune théologien, c’est que, le 20 novembre suivant, le cardinal doit prononcer un discours à Gênes à l’invitation des jésuites sur le Concile Vatican I (1869-1870) et ses différences avec le concile qui s’annonce. Et qu’il ne sait absolument pas comment s’y prendre, étant plus un homme de terrain qu’un intellectuel. Subitement, il voit son problème résolu. Presque aveugle, il ouvre la séance ce 20 novembre 1961 par quelques mots d’introduction mais laisse bientôt son secrétaire lire, dans la traduction que ce dernier a faite en italien, le texte écrit par Joseph Ratzinger. Il dure 45 minutes et est suivi d’un tonnerre d’applaudissements.

L’auteur voit se profiler trois évolutions majeures du monde : la mondialisation, une technicité de plus en plus poussée et la foi dans la science. Propulsée par les moyens de communication de masse et par la coopération économique, une culture unique émerge.

Un phénomène qu’il ne juge pas complètement négatif : « La relativité de toutes les formes humaines de la culture conduit aussi à une affirmation du noyau de la foi qui se manifeste dans toutes les cultures et toutes les langues en la personne de Jésus Christ et de son Corps ». Mais il voit dans la confiance de l’homme en ses propres forces la source d’un nouvel athéisme. L’antique divinisation de la nature se mue en une « autodivinisation de l’humanité ». La croyance dans l’économie ne peut donner de réponse au « besoin du combat éthique parce qu’elle ne prend pas au sérieux l’être humain en tant qu’être moral, doté d’une conscience et d’une liberté ». La tâche du concile se devrait alors de formuler, « dans un dialogue avec le monde moderne, une vraie alternative, digne d’être vécue, pour la foi chrétienne. L’Église, Peuple des peuples, devrait rendre compte de la multiplicité de la vie humaine ». Avant tout la liturgie, « sommet de l’unité, doit être l’expression appropriée de la diversité spirituelle ». Dans le futur, conclut-il, « la religion aura un tout autre aspect. Elle sera plus pauvre dans son contenu et dans sa forme, mais peut-être aussi plus profonde. L’homme de ce temps-là pourra avec raison attendre de l’Église qu’elle prenne sa part de ce changement… L’homme d’aujourd’hui doit pouvoir reconnaître que l’Église n’a pas à craindre ni ne craint le progrès scientifique parce qu’elle est en sécurité dans la Vérité de Dieu sur laquelle ne peuvent avoir prise aucune vérité ni aucun progrès ».

Une ambiance de guerre froide

Le combat fait rage entre la Curie et les évêques d’Europe centrale à tel point que le cardinal Frings tente de faire repousser le concile en sollicitant avec le cardinal Julius Döpfner, évêque de Berlin, une audience du Pape le 6 mai 1961. Lors de cet entretien confidentiel, le pape aurait évoqué selon Frings une révélation intime l’appelant à maintenir la réunion d’un concile. De plus, il ne veut pas entrer dans une dispute avec les cardinaux allemands. Trois mois plus tard, dans la nuit du 12 au 13 août 1961, est construit le mur de Berlin.

Le 25 décembre 1961, Jean XXIII appelle dans la bulle Humanae salutis à reconnaître « les signes des temps » et assigne au concile à venir trois objectifs : une rénovation interne de l’Église, l’unité des chrétiens et la contribution de l’Église à la paix et aux problèmes sociaux du monde. Le 23 février 1962, le pape Jean XXIII invite à sa surprise le cardinal Frings à siéger à la commission centrale de préparation du concile. L’accueillant dans la salle d’audience, il lui confie à propos du discours de Gênes : « Che bella coincidenza del pensiero ! Vous avez dit tout ce que j’ai pensé et voulais dire, mais que je ne pouvais dire moi-même ». Et lorsque le prélat avoue qu’un jeune professeur en est l’auteur, il lui rétorque : « Monsieur le cardinal, ma dernière encyclique non plus, je ne l’ai pas faite moi-même, on se doit d’avoir les bons conseillers ». Deux mois après, le cardinal donne sub secreto les projets de textes – schemata – qui seront débattus au concile à son nouveau conseiller.

Celui-ci va les annoter dans un premier temps puis, à la demande du cardinal, va proposer des modifications à plusieurs projets, dont celui sur la Révélation, « De fontibus revelationis » qui est un thème de prédilection du jeune théologien et qui sera l’un des documents marquants du Concile.

Pour Joseph Ratzinger, il n’y a pas deux sources – fontis – de la Révélation qui seraient les Saintes Écritures d’un côté et la Tradition de l’autre, comme le proposait le cardinal Ottaviani du Saint-Office, car ce serait confondre la Révélation avec ses principes matériels. La Révélation, ce n’est pas seulement l’Écriture (comme le dit Luther) ou seulement la Tradition, c’est avant et au-delà : une unique source, la Parole de Dieu, qui se révèle lui-même. « Il n’y a pas une phrase qui ne soit dans l’Écriture Sainte qui ne comporte une réalité historique, ce jusqu’au temps des apôtres. S’il en est ainsi – et il en est ainsi –, alors on ne peut définir la Tradition comme une conséquence matérielle de phrases non écrites… ». D’un autre côté, « on ne peut pas, au nom de la Tradition, condamner la partie la plus importante et la plus vénérable de la Tradition », à savoir les Pères de l’Église et les théologiens scolastiques classiques, au premier rang desquels les saints Thomas d’Aquin et Bonaventure.

Pour lui, la théologie scolastique s’est figée aux XIXe et XXe siècles, elle ne convient plus dans le monde contemporain ; l’Église a besoin d’une plus grande liberté. Une plus grande fraternité est à rechercher dans une unité avec les « frères séparés », les protestants et les orthodoxes, allant même jusqu’à recommander au cardinal de renoncer en vue du concile à un texte sur « La sainte Vierge Marie, la mère de Dieu et des hommes ».

Au total, de novembre 1961 à juin 1962, le cardinal Frings passe 47 jours en séances à Rome, posant des « non placet » lorsque son conseiller se prononce contre les textes de la Curie et des « placet » lorsqu’il est pour.

À l’été 1962, Joseph travaille sur les sept schemata de la première session. Puis en octobre, il s’envole pour Rome – c’est la première fois qu’il prend l’avion. À 35 ans, il est fasciné par le côté anticonventionnel du pape Jean XXIII, « un homme qui avait une formation théologique complète et en même temps qui parlait aux gens simples de façon à être compris par eux ».
Il se réjouit à l’idée de rencontrer les théologiens Henri de Lubac, Jean Daniélou, Yves Congar et Gérard Philips dont il a lu tous les livres. Il est par ailleurs très lié avec un théologien qui passe pour un dangereux progressiste aux yeux de Rome : Karl Rahner, le conseiller du cardinal de Vienne, Franz König.

Les membres de la Curie, autour du cardinal Ottaviani et du cardinal Siri, ce dernier étant le président de la Conférence des évêques italiens, déplorent la surreprésentation des prélats allemands. Au cours des briefings qui réunissent les évêques de langue allemande dans le quartier général du cardinal Frings, le collège Santa Maria dell’Anima, près de la place Navone, le conseiller Ratzinger joue un rôle majeur. Le 10 octobre 1962, il prononce un discours qui critique très clairement le texte proposé par les cardinaux italiens sur la Révélation. Pour le cardinal Siri, « la croix, si l’on peut dire ainsi, viendra comme d’habitude du côté franco-allemand, car on n’y fait jamais totalement abstraction de la pression protestante et de la Pragmatique Sanction ; ce sont des gens zélés mais qui ne saisissent pas qu’ils sont les protagonistes d’une faute historique ».

Une première session explosive

La première session du concile s’ouvre le 11 octobre 1962- quelques jours avant la crise des missiles de Cuba. Les épiscopats français, allemands, belges et hollandais sont ceux qui, aux dires de Joseph Ratzinger, sont les mieux préparés, leurs conseillers ayant travaillé d’arrache-pied pour améliorer les textes de la Curie. Au moment où le secrétaire général, l’archevêque Pericli Felici, commence à expliquer le mode de scrutin pour élire les membres des commissions, le cardinal Achille Liénart, président de la Conférence des évêques de France, se lève lentement de sa place : « Si vous le permettez, je demande la parole ». Contre lui, le cardinal Tisserant, qui dirige la réunion : « C’est impossible, l’ordre du jour ne prévoit pas de débats. Nous sommes simplement venus là pour voter ». Liénart, ancien aumônier militaire, ne se laisse pas impressionner. Il saisit le micro et lit un texte préparé pour dire que dans ces conditions on ne peut vraiment pas voter, que les pères ne connaissent pas les candidats aux commissions, et qu’il faut consulter d’abord les conférences épiscopales.

Sous les applaudissements d’environ 2000 pères du concile, sur 2450, le cardinal Frings se lève à son tour et appuie la requête. Joseph Ratzinger reviendra en 2013 sur cette initiative personnelle de son mentor : « Tous étaient surpris et étonnés que Frings, connu pour être très strict et conservateur, prenne la tête du mouvement. Mais pour lui, être appelé par le Pape à une collaboration au concile relevait d’une responsabilité différente de celle d’administrer son diocèse ». Les candidats des évêques « rebelles » remportent 49 % des suffrages.

Joseph Ratzinger note avec satisfaction à l’époque que « l’épiscopat a montré qu’il était une réalité qui pesait de son propre poids dans l’Église mondiale ». Mais il comprendra quelques temps plus tard que ce qui avait animé Frings et Liénart avait eu un retentissement inattendu dans l’opinion publique via la presse qui s’était emparée de l’évènement pour y voir une bronca contre la Curie. Un journaliste allemand résumera ces journées en une expression significative : « Le Rhin commence à couler dans le Tibre ».

 

Illustration : Joseph Frings, cardinal de Cologne, avec Joseph Ratzinger, alors professeur de théologie, conseiller du cardinal, à Rome, pendant le concile Vatican II.

 

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Auteur de l'article : Blandine Delplanque

Publication de l'article : 24 avril 2021

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