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JOE BIDEN SAUVEUR DU MONDE ? RIRA BIEN QUI RIRA LE DERNIER

La ferveur mondiale qui entoure Joe Biden paraît oublier deux choses : un président Démocrate se bat d'abord pour les Américains, comme l'ont prouvé les deux mandats d'Obama, une icône Démocrate condamne ceux qui n'agissent pas comme les Américains.

Joe Biden n’est pas encore formellement reconnu comme président élu (la procédure, très complexe, ne sera achevée que le 14 décembre). Mais déjà les médias américains et occidentaux ruissellent de larmes de joie. Biden va renouer avec la Lumière après les ténèbres de Trump, il va restaurer le multilatéralisme, il va rejoindre la Convention de Paris sur le climat, dénoncée par son prédécesseur, il va annuler ses décisions attentatoires aux droit de l’Homme, à ceux des immigrés, des minorités, etc.

En fait il est difficile de savoir dès maintenant ce que voudra faire le nouveau président, et encore plus ce qu’il pourra faire. La seconde question devra attendre le 5 janvier, et le second tour des élections sénatoriales en Géorgie. Or c’est une date essentielle : selon le résultat, les Républicains conserveront le contrôle du Sénat, et la vie de Biden sera difficile, car le rôle de cette chambre est crucial. Ou alors il en prendra le contrôle, le vice-président (en l’occurrence Kamala Harris), qui préside le Sénat, pouvant voter. C’est pourquoi les Républicains se gardent de laisser tomber Trump : ils ont besoin de lui jusqu’au 5 janvier, comme locomotive électorale.

Une victoire en demi-teinte

De toute façon, on peut penser que les Démocrates n’auront pas au Sénat la majorité claire nécessaire pour de grands changements, comme l’augmentation du nombre de juges à la Cour Suprême que les Démocrates avaient annoncée pour renverser sa majorité conservatrice. C’est un point très important, étant donné que la Cour s’est de plus en plus souvent prononcée sur des questions de société depuis les années 70, à travers les recours qui lui sont soumis, et que ses décisions peuvent contribuer à façonner la société américaine (et donc, qu’on le veuille ou non, occidentale) pour des générations. On peut donc espérer qu’elle bloquera par exemple la remise en cause des barrières juridiques qui freinent encore la marche vers l’« homme augmenté » – sicut dei eritis.

On constate que Trump n’a pas été écrasé, contrairement aux prévisions. D’autre part le résultat des élections ne conforte pas les clivages raciaux caricaturaux que l’on annonçait : il n’a pas mal réussi dans l’électorat latino-américain, il ne s’est pas effondré dans l’électorat noir, le vote Trump n’est pas un vote « blanc ». Il réussit mieux, mais ce n’est pas chose nouvelle, auprès de l’électorat populaire qu’auprès des électeurs riches et éduqués. Un responsable républicain a pu dire : « Nous sommes devenus le parti des travailleurs » (Biden a reçu d’ailleurs beaucoup plus de dons pour sa campagne que son adversaire : comme souvent, l’argent est à gauche). Le trumpisme, qui est essentiellement un refus de la mondialisation telle qu’elle s’est développée depuis les années 1990, n’est pas mort.

Mais la société américaine est plus divisée que jamais. Les médias et les universités ont remplacé l’argumentation, même partisane ou engagée, par l’éructation frénétique. Les féministes et les climatolâtres (on est au-delà de l’écologie…) sont rejoints par les « déboulonneurs » dans l’outrance. Le parti démocrate lui-même est divisé entre une aile libérale et une aile socialiste dure, qui s’approprie les tendances extrémistes que je viens d’évoquer. Biden aura de toute façon beaucoup de mal à gouverner, face aux nombreux problèmes de l’Amérique et, de plus, en rivalité avec un pays en pleine ascension comme la Chine.

Washington ne fera pas de cadeaux aux Européens

De ce côté-ci de l’Atlantique, il est de bon ton de dire que tout va être désormais plus facile avec les États-Unis. Ce n’est pas sûr. Le seul point où il existe à Washington un consensus au sein du monde politique, c’est la nécessité pour l’Amérique de relever le défi chinois, économique, stratégique, scientifique. Or c’est justement le point pour lequel les Européens sont le moins disposés à suivre : ils n’ont ni la volonté ni la force d’écarter le poids croissant de la Chine sur leur économie, leurs techniques, et de plus en plus leurs médias et à terme leur vie culturelle. La pandémie actuelle me paraît en administrer la preuve.

En ce qui concerne les négociations commerciales entre les États-Unis et l’Union européenne, fort tendues en ce moment à cause des accusations croisées de subvention de certaines industries comme l’aéronautique, le style sera sans doute plus aimable, mais Washington ne fera pas davantage de cadeaux aux Européens : c’est même sur ce point que pourraient se retrouver les électeurs de Trump, soucieux de défendre leurs emplois contre les délocalisations, et les socialisants du camp Biden (qui, en matière commerciale, durant sa campagne, n’a pas annoncé un changement de cap). D’autre part, la volonté de Bruxelles de brider les GAFA est grosse de conflits nombreux, tandis que la dépendance des Européens envers la capacité d’innovation des États-Unis augmente.

Pour le climat, il est probable que Biden va faire réduire l’exploitation du gaz de schiste, très critiquée par les milieux démocrates « avancés ». Il faudra bien qu’il leur donne quelque chose, et en outre il paraît lui-même convaincu que cette réduction est souhaitable. Quelles seraient les conséquences pour les Européens ? Dans un marché mondial de l’énergie fort complexe et en plein désarroi, il est difficile de le dire. Mais ils risquent de devenir encore plus dépendants de la Russie, du Moyen Orient et de l’Afrique du Nord, et de payer leur énergie plus cher.

En ce qui concerne les grandes orientations de politique extérieure, Biden va probablement réintégrer l’accord de 2015 sur le nucléaire iranien que Trump avait dénoncé. Mais ni pour la Russie, ni pour la Turquie on ne perçoit le signe de réelles réorientations. Les relations avec Moscou resteront très froides voire hostiles, avec la Turquie elles resteront ce qu’elles sont, médiocres sans plus, la détérioration croissante des rapports entre Ankara et la Russie devant plutôt les faciliter. Trump avait déjà beaucoup réduit la voilure au Moyen Orient, on ne voit pas Biden y réengager les États-Unis. On notera au passage que Trump a été le premier président depuis fort longtemps à n’engager son pays dans aucun nouveau conflit armé, malgré son style abrasif, et il est en ce moment fort critiqué pour vouloir réduire immédiatement la présence américaine en Afghanistan.

En ce qui concerne les relations militaires avec les pays européens, elles se déroulent à deux niveaux : celui de l’OTAN (qui devient de moins en moins pertinent), et celui de toute une série de coopérations bilatérales. Le fait que les budgets militaires européens soient probablement appelés à être réduits ne facilitera pas les choses et le départ de Trump ne fera pas disparaître les critiques américaines sur ce point. Et en dehors éventuellement des Britanniques, Washington ne peut pas attendre grand-chose de l’Europe face aux deux grands acteurs géopolitiques qu’il cherche à dissuader, la Russie et la Chine. Cette évolution, déjà perceptible avec Bush junior et Obama, même si leur style était plus aimable, n’est sans doute pas amenée à se modifier. Les problèmes seront réglés au cas par cas, dans des périmètres variables mais comprenant souvent peu de partenaires, l’OTAN devenant de plus en plus un simple prestataire de services de sécurité (bases, équipements, communications).

Le vrai changement pourrait être le retour de quelque chose qui avait à peu près disparu sous Trump : un messianisme américain renouvelé, reposant sur les valeurs nouvelles de la société américaine plus que sur le corpus occidental libéral classique (les « Lumières » évoquées récemment par le président de la République). Biden ne pourra pas donner d’énormes satisfactions à ses partisans les plus à gauche au Congrès et dans le pays. Mais les interventions, par le biais des programmes fédéraux de « formation à la démocratie », les programmes Young Leaders, etc., les campagnes diverses contre telle ou telle tendance qualifiée de sexiste, d’homophobe, de « suprématiste », qui étaient apparues sous la présidence de Bill Clinton, pourraient resurgir, sans parler de la pression des médias américains dans le même sens. Le tout avec les armes qu’offre la judiciarisation croissante de la vie internationale et le droit que s’arrogent les États-Unis d’exporter leurs règles de droit, qui deviennent extraterritoriales dès qu’existe un contact, si ténu soit-il, entre l’organisation ou l’individu suspect et les États-Unis. Dans nos sociétés européennes fragilisées, ceci pourrait atténuer la joie actuelle…

 

Illustration : « C‘est une équipe qui reflète le fait que l’Amérique est de retour, prête à guider le monde et pas à s’en retirer » a déclaré Joe Biden en présentant ses faucons. Ça promet.

 

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Auteur de l'article : Georges-Henri Soutou

Historien, membre de l'Institut
Publication de l'article : 29 novembre 2020