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Bénédiction à Bruxelles

Monseigneur Najeeb a changé de vêtement. L’habit dominicain a laissé la place au costume épiscopal. J’avais croisé la blancheur de la tenue au milieu de la poussière des crises irakiennes, je la retrouve à Bruxelles, immaculée dans ses nouvelles attributions.

Frère dominicain, il a été happé par l’Église chaldéenne, trop heureuse de nommer un homme de sa valeur au siège de Mossoul. Proposé par Thierry Mariani et Identité et Démocratie au prix Sakharov qui récompense annuellement un défenseur des droits de l’homme au nom du parlement européen, il a accepté de venir se présenter aux cénacles bruxellois afin de faire entendre la voix des chrétiens d’Orient.

Il faut imaginer la monotonie des couloirs européens. Les allures fantomatiques qui s’y croisent en une farandole aboulique. Ici, rien ne doit dépasser, ni croyance, ni idées. On a recréé la polysynodie pour en faire un modèle d’unanimisme, compromis et abdications au programme. Alors la voix libre d’un clerc oriental ne manque pas de détonner. Quand Monseigneur Najeeb clame : « J’ai plus peur pour l’Europe que pour l’Irak », la tranquillité baisse d’un cran. Et quand il bénit l’institution en araméen, c’est un édifice d’habitudes qui s’ébranle. Les techniciens se lèvent et on raconte qu’un journaliste se signa.

Monseigneur Najeeb n’est pas un excité. Il est libre. L’islamisme, il l’a défié du regard. La barbarie, il lui a rendu coup pour coup en sauvant in extremis le trésor des manuscrits syriaques, assyriens et arabes, de la Mésopotamie. Son œuvre est une forme de prière de la tradition : utiliser les outils numériques pour préserver l’usufruit des textes les plus ancestraux qui survivent entre le Tigre et l’Euphrate. Comme bien des Orientaux, il valse entre plusieurs langues, acculant l’interlocuteur par sa maîtrise des cultures européennes et son effronterie à ne communier à aucun politiquement correct. Une député rom lui tombe dans les bras dans les couloirs quand la droite espagnole de Vox lui consacre un long rendez-vous plein de chaleur. Miracles de la liberté.

L’archevêque de Mossoul n’emportera pas le prix Sakharov. À vue humaine, les gros groupes politiques européens donneront du poids à « l’opposition biélorusse », mieux préparée à figurer l’image d’une révolution. Mais il a déjà acquis beaucoup en défrisant les institutions européennes. Il a gagné des cœurs en se souvenant d’être toujours prêtre, il a bousculé des consciences en parlant de Dieu là où personne n’ose en prononcer le nom, il a contrebalancé des politiques en dévoilant leurs effets sur sa communauté. C’est beaucoup à l’échelle de la fadeur institutionnelle. C’est trop peu encore pour renverser la table. Mais qui sait comment germeront ses graines ?

La salle de méditation qui fait office de chapelle Place du Luxembourg n’avait jamais été aussi pleine. Des forces adverses cessèrent de s’y épier au sermon. Des collaborateurs anonymes de l’institution se laissèrent toucher par une huile qui ne les prit pas de haut. De rudes lutteurs politiques laissèrent quelques instants leurs murailles se fissurer. Et si leurs actions pouvaient mener au bien, local et incarné, pour sortir des fumées usuelles de Bruxelles ? Ce n’était pas la première fois que le christianisme oriental tentait de ramener l’Europe à la raison, c’est-à-dire à la foi. Les martyres ne restent jamais sans effets.

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Auteur de l'article : Charles de Meyer

Publication de l'article : 11 novembre 2020