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LE PAPE, LA BOMBE ET LA FRANCE

Si l’Église évolue sur la question du nucléaire, c’est que le monde lui-même a évolué. Dans les faits, les armes nucléaires prolifèrent. Quelle position la France peut-elle adopter, compte tenu de ses moyens ?

Roma locuta est : le 24 novembre, à Hiroshima puis à Nagasaki, le Pape François a condamné purement et simplement le nucléaire militaire : non seulement son utilisation mais aussi sa possession et même la dissuasion nucléaire, que l’Église admettait pourtant depuis 1945 comme un moindre mal, en attendant un véritable désarmement. L’évolution du Vatican était prévisible depuis qu’il avait signé en 2017 le traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN), préparé sous l’égide de l’ONU.

Mgr de Romanet, évêque aux Armées, nous donne dans la dernière livraison de Commentaire (n°168, hiver 2019) des clés de lecture pour comprendre l’évolution de Rome : le durcissement du système international, la remise en cause de plus en plus fréquente des divers accords de contrôle des armements nucléaires, la prolifération qui s’accélère, rendent le nucléaire plus dangereux que jamais. En même temps le vrai problème est celui de la construction d’une paix véritable, qui est une condition essentielle du désarmement nucléaire, car sinon on courrait le risque de voir l’atome réservé aux dictatures s’affranchissant de tout contrôle. Position lucide, et texte de très haut niveau.

Le temps de la prolifération

Les temps ont changé, il est vrai. Dans les années 1970, avec les accords américano-soviétiques SALT de 1972 et le traité de non-prolifération de 1968, ce que l’on appelle globalement « la maîtrise des armements », le mauvais génie du nucléaire était fermement maintenu dans sa bouteille. Le spectre d’une guerre nucléaire était tout théorique, et la force de dissuasion française servait surtout à s’affirmer face aux États-Unis.

La situation est désormais très différente. La maîtrise des armements est compromise. La prolifération, de l’Inde au Pakistan et peut-être bientôt de la Corée à l’Iran, se développe bien au-delà de ce que l’on craignait en 1968. Le président Bush, en 2004, a dénoncé le traité ABM de 1972 qui interdisait la mise en place d’armes anti-balistiques, et les États-Unis ont commencé à installer en Europe orientale des bases antimissiles.

De leur côté, les Russes se sont évadés de fait du traité de 1988 sur les Forces nucléaires intermédiaires (qui interdit les missiles entre 1500 et 5500 kilomètres de portée et qui est essentiel pour l’Europe) en construisant des armes qui y contreviennent. Cette année, les États-Unis ont annoncé qu’ils se retiraient du traité, et Moscou a répliqué en suspendant ses obligations. Le lien essentiel, du point de vue de la stabilité, entre dissuasion et maîtrise des armements se trouve ainsi affaibli.

En outre on constate un début d’érosion de la distinction fondamentale entre armements conventionnels, destinés à l’emploi, et systèmes nucléaires, destinés à la dissuasion. Cette tendance est particulièrement marquée en ce qui concerne les armes nucléaires « tactiques » (ANT) : face à la prolifération des pays dotés du nucléaire, les États-Unis comme l’URSS envisagent de plus en plus nettement la possibilité de recourir à l’ANT pour détruire des objectifs précis par des frappes ciblées (postes de commandement enterrés, armements dangereux, etc.) en dehors des scénarios de dissuasion mutuelle. Or cette tendance rend l’emploi effectif du nucléaire moins impensable.

Un nouvel ordre international ?

On comprend donc l’urgence accrue des objurgations de l’Église. La dissuasion nucléaire conçue comme un moindre mal, encore tolérée il y a quelques années, ne l’est plus vraiment : elle doit céder la place à un nouvel ordre international qui permettrait de l’abandonner. Or on remarque que c’est désormais un discours que l’on proclame au cœur même de l’appareil politico-militaire français : M. Nicolas Roche, expert reconnu, directeur des affaires stratégiques au Quai d’Orsay après avoir occupé un poste équivalent au CEA, a exposé récemment devant l’Académie des Sciences morales et politiques « Les questions morales et philosophiques soulevées par la stratégie de dissuasion nucléaire ». En mettant l’humanité face à l’éventualité de son « suicide collectif », l’arme nucléaire lui fait prendre conscience de sa communauté de destin et l’appelle à bâtir une nouvelle organisation des relations internationales propice à l’établissement d’une « paix perpétuelle ». La dissuasion acquiert ainsi une nouvelle signification. Elle devient un instrument – transitoire – de la domestication de la violence par le droit, dans la perspective d’un désarmement global et négocié. Vision kantienne, laïque mais parfaitement convergente avec celle de Mgr de Romanet (on la retrouvera d’ailleurs dans le même numéro de Commentaire).

La dissuasion devient un instrument de la domestication de la violence par le droit dans la perspective d’un désarmement global et négocié.

On pourra certes remarquer qu’une frappe nucléaire ciblée sur un objectif militaire précis pourrait dans certains cas rétablir la dissuasion plus sûrement que des frappes « anti démographiques » dont la seule menace dissuasive est de moins en moins admise sur le plan moral, en Occident tout au moins, et qu’elle serait en soi moins monstrueuse que les scénarios d’apocalypse. C’était l’opinion du Général de Gaulle. Après tout, certaines déclarations de Valéry Giscard d’Estaing en 1980, ou encore le discours de Jacques Chirac à l’Île Longue en 2006, évoquant la menace d’États qui pratiqueraient le terrorisme ou s’attaqueraient à notre ravitaillement essentiel, pouvaient laisser entrevoir une évolution dans ce sens. Car nous disposons d’une composante aéroportée des Forces stratégiques (armée de l’Air et Aéronavale) qui a la capacité de gammes d’options multiples (dont la frappe d’objectifs précis, comme un abri gouvernemental adverse, ou comportant des effets spéciaux, comme l’impulsion électromagnétique, qui détruit réseaux électriques et informatiques, radio, radar, etc., sans pertes humaines, au moyen d’explosions en altitude).

Seulement cette évolution doctrinale, parfois esquissée, n’a plus aucune chance d’être admise, malgré sa pertinence, face à des États géographiquement proches, qui peuvent évoluer vers le radicalisme, et dont les armements, fournis par les Russes, ont parfois des capacités d’interdiction de leur espace ou de projection de leur force qui étonneraient nos concitoyens. Mais il n’est plus possible de défendre cette option : il suffit de parler avec des responsables pour s’en rendre compte.

Les limites financières de la doctrine nucléaire

Cela dit, la France est engagée dans la rénovation de ses forces nucléaires, programme gigantesque à l’horizon 2035-2040. La composante sous-marine peut être considérée comme maîtrisée. Mais la composante aérienne suppose la mise au point d’un nouvel avion et de tout un système d’armes, comportant des drones accompagnant les avions « en essaims », et de nouvelles têtes nucléaires (ou conventionnelles d’ailleurs, cette double capacité étant censée susciter un doute dissuasif chez l’adversaire…). Sans compter l’informatique et l’électronique. Les aléas techniques sont immenses, mais aussi les problèmes politiques : la collaboration avec l’Allemagne (emblématique de notre collaboration en matière de sécurité) sur ce programme dépend de votes semestriels du Bundestag, qui risque de buter sur la composante nucléaire du système. Et les coûts sont exponentiels ; le Sénat a exprimé des doutes forts sur notre capacité à le financer.

Officiellement, la composante nucléaire aérienne se justifie pour la souplesse d’emploi contre des objectifs très différents et pour les possibilités de « gesticulation » qu’elle offre en cas de crise. Ce n’est pas totalement convaincant : les Britanniques ont renoncé à leur composante aérienne, mais leurs sous-marins couvrent les mêmes types d’objectifs, avec la même souplesse, y compris les cibles précises. Et en ce qui concerne la « gesticulation », en cas de vraie crise, les alliés nous laisseront-ils gesticuler ? Et oserons-nous le faire ?

En conséquence, le climat général de remise en cause de la dissuasion nucléaire, le nécessaire consensus national, les immenses problèmes techniques et financiers, la réticence de l’Allemagne, notre partenaire essentiel, tout cela va-t-il nous conduire à renoncer à la composante nucléaire aéroportée (mais pas à son vecteur, nécessaire dans l’avenir pour surmonter les défenses anti-aériennes de plus en plus efficaces de nos adversaires potentiels) ? Ce n’est plus inconcevable. Cela permettrait de concilier l’évolution des esprits, les nécessités de notre défense, de nos finances, et de notre situation internationale. Et ceux qui croient en Dieu et ceux qui n’y croient pas se retrouveraient sur une question qui engage non seulement notre stratégie, mais la position morale du pays dans le monde.

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Auteur de l'article : Georges-Henri Soutou

Historien, membre de l'Institut
Publication de l'article : 8 janvier 2020