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De la démocratie au totalitarisme

Il y a peut-être quelque chose de providentiel dans le fait que c’est au moment même des « manifestations pour tous » qu’est sorti sur nos écrans le film consacré à Hannah Arendt, avec sa thèse principale : c’est l’absence de pensée qui fait le lit du totalitarisme.
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Il est bien possible, en effet, que ce soit cette absence de pensée qui ait fait le lit, sinon du totalitarisme, du moins du « mariage pour tous ». D’où l’utilité de se réveiller et de faire effort pour penser cet «événement éthique » dans toute son ampleur.

On retiendra ici simplement un aspect de la dimension politique à partir de la question suivante : même si on tient compte de la logique « attrape-tout » de l’élection présidentielle, comment se fait-il que le Parti socialiste ait pu prendre en charge une revendication – le mariage pour les personnes à orientation homosexuelle – aussi contraire à la tradition républicaine (le Conseil constitutionnel l’a subtilement rappelé…) et aussi contraire à ses idéaux traditionnels : les droits « sociaux » plus que les droits « privés » ?

Cela tient vraisemblablement à un phénomène politique – tel qu’il est mis en valeur par de fins analystes comme Jean-Pierre Le Goff ou Marcel Gauchet – qui affecte en profondeur le positionnement de la gauche française. L’idée directrice est, qu’avec l’effondrement du bloc socialiste et la généralisation du modèle libéral, la gauche a été obligée de reformuler radicalement son projet politique pour l’adapter au nouveau contexte dominant, celui de la fin des collectifs et de la montée en puissance conjointe de la globalisation et de l’individualisme.

Dans ce nouveau contexte, en effet, toute la thématique classique du changement de société sur le terrain économique et social devient obsolète. Dès lors, pour continuer d’exister, la gauche réactive une autre de ses veines thématiques qui, par delà la précédente et le marxisme, puise aux sources mêmes de la Révolution : la veine de l’émancipation individuelle. Celle de Rousseau, celle de la Déclaration des Droits (la société au service des individus), celle de Mai 68 et de ce que les sociologues appellent le « gauchisme culturel »…

Refaire la Révolution…

Seulement, ce qu’il faut ajouter, c’est que si le champ de manœuvre change, la ligne idéologique sous-jacente reste identique : l’anthropologie optimiste et prométhéenne… Ce Prométhée dont Marx disait qu’il était le premier saint du calendrier laïc. Une anthropologie en rupture totale avec celle, judéo-chrétienne, du péché originel qui affirme que, dans l’homme, il y a du bien et du mal. Ici, l’homme est bon et ce sont les structures sociales qui le pervertissent. Il suffit donc de changer les structures. Comme on ne peut plus le faire par voie sociale et économique, on va le faire par la voie « sociétale » et culturelle.

L’objectif est de libérer l’individu de toutes les institutions qui l’oppriment et en particulier de celles à racines judéo-chrétiennes. Le propos de madame Taubira est particulièrement clair : « Arracher les enfants au déterminisme de la religion et de la famille »…  Dans son discours devant le Bundestag, Benoît XVI a méthodiquement démontré où cela avait conduit…

Pour la gauche, en effet, la famille est en même temps le lieu de reproduction des inégalités (l’héritage de Bourdieu) et le lieu d’oppression des « potentialités » du petit d’homme. L’école, au contraire, est le lieu de l’émancipation et de la socialisation. Il s’agit donc de plus « scolariser » l’enfant et de moins le « familiariser ». D’où l’importance de dynamiter l’institution familiale en dynamitant son support naturel : l’institution du mariage qui articule, comme l’a bien montré le rabbin Bernheim (d’où son « exécution » !…), le présent et le passé (la généalogie, la filiation), l’individuel (l’amour) et le social (la communauté).

Et c’est là que l’on rejoint le fond de la crise moderne : le refus de participer à la construction d’une communauté statutairement placée au service de l’individu. Un refus sur lequel convergent les deux idéologies porteuses de la modernité : libéralisme et socialisme libertaire.

S’agissant de la gauche, ce sur quoi il faut insister, c’est que si elle change de terrain, elle ne change pas de logiciel : elle le bascule simplement sur le terrain de l’émancipation individuelle. Avec les mêmes lignes argumentaires :

– le déterminisme social, vilipendé pour la famille, exalté dans la genèse et la construction sociale de la sexualité ;

– la lutte des classes recomposée : hétérosexuels contre homosexuels, avec pour objectif final une société sans sexe, le combat étant mené « pour tous » par l’élite avant-gardiste du nouveau prolétariat ;

– le positivisme scientifique qui permet de dissocier l’humain : la théorie du genre est un dualisme qui dissocie le corps et l’esprit et similairement la PMA et la GPA dissocient le désir et la volonté, sacralisés, du corps réduit à du matériel génétique… (cette dissociation dont Ortega y Gasset disait qu’elle était l’essence même de la barbarie) ;

– enfin, dernière pièce du logiciel et sa pièce maîtresse : l’égalité. Ce qu’il s’agit de montrer, c’est que la gauche reste la championne de l’égalité. Mais une égalité qui n’est plus l’égalité proportionnelle de la justice distributive mais une égalité idéologique appliquée à des réalités différentes et reposant, précisément, sur la haine de la différence.

Cette conception de l’égalité, c’est celle de l’homme abstrait de 1789, c’est celle de Mai 68 et c’est la face brune du prométhéisme depuis les origines : celui-là même de nos « premiers parents » refusant la limite de leur condition humaine, récusant leur différence avec le Dieu créateur et prétendant refaire le monde. Et le refaire par les mêmes moyens, car en ce qui les concerne, on retrouve aussi toute la panoplie classique :

– la contrainte de l’état moralisateur et la tyrannie de la majorité-qui-sait-mathématiquement-où-est-le-bien-commun ;

– le terrorisme intellectuel, la pensée totalitaire et la « reductio ad hitlerum » : si je suis contre le mariage pour tous, c’est que je suis un fasciste, un intégriste, un homophobe ;

– et surtout la manipulation qui mériterait un ouvrage car elle a atteint dans cette affaire une dimension plus qu’orwellienne : manipulation des chiffres, manipulation des concepts et par dessus tout – le plus grave – manipulation des personnes, surtout celles à orientation homosexuelle, honteusement instrumentalisées pour un combat qui était loin d’être majoritairement le leur.

Avec ici un détail – si l’on ose dire… – troublant : la tendance dominante à gauche, avec toute la thématique de la démocratie participative, est de moins s’appuyer sur le Parlement et plus sur les ressources de la société civile. Ce qu’elle fait effectivement pour l’écologie ou même d’autres questions de société comme l’euthanasie : on prend contact, on consulte.

Tout à l’inverse ici. Pourquoi ? Par ruse et surtout par peur, c’est-à-dire par manque de courage. Peur de la sexualité d’abord dont on sait bien qu’elle est un volcan, et peur surtout de l’homosexualité, parce que c’est une réalité humaine terriblement complexe et qu’on savait bien qu’en ouvrant le débat sur cette question, « l’évidence » du projet idéologique n’y résisterait pas.

En politique comme ailleurs, la peur est mauvaise conseillère : les dégâts sont immenses. Dégâts humains d’abord, et, pour garder notre registre, dégâts politiques aussi. A commencer par l’aggravation du déficit démocratique due à ce qui a été à la fois un déni de démocratie et un abus : désormais, on l’a
dit, le Parlement peut tout faire, y compris changer un homme en femme. Et en continuant par la mort de l’état républicain impartial et, plus encore, de « l’entente républicaine ». Les analyses d’Emile Poulat sont ici lumineuses. Jusqu’alors, explique-t-il, la morale était une « évidence commune », la morale de « nos pères » comme disait Jules Ferry, même si on lui donnait des fondements différents. Et c’était cela la vraie laïcité.

Cette morale, elle est morte, assassinée. De l’embryon à l’euthanasie, en passant par l’avortement, les manipulations génétiques, la théorie du genre, la PMA, la GPA, le divorce, le mariage pour tous… il y a désormais deux visions inconciliables de l’homme !

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Auteur de l'article : Pierre Chalvidan

Professeur, essayiste, spécialiste du droit constitutionnel
Publication de l'article : 28 février 2014