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À contretemps. L’actualité dans l’âtre des grands penseurs…

Le « Black Friday » est-il « bon pour la planète » ?

Jamais, autant que la nôtre, une civilisation (stade de la déchéance d’une société, selon Oswald Spengler) n’aura été autant saturée par l’écologie, concept fourre-tout mêlant aussi bien l’environnement au sens large que le développement dit « durable », la confusion des deux masquant difficilement le dessein mercantile de cet opportuniste capitalisme vert.

Si l’on s’en tient à l’écologie conçue comme la science qui appréhende le vivant dans sa totalité comme dans ses relations intra-spécifiques et avec son milieu, il est patent qu’une telle approche tendrait à récuser d’emblée son surgeon, d’apparition récente, que l’on appelle l’écologie politique. Celle-ci est d’autant plus aberrante qu’une écologie authentique, pour être parfaitement comprise dans ses objectifs, ne peut faire longtemps l’économie d’un recours méthodologique à l’éthologie.

L’éthologie est la science des comportements du vivant. D’après Konrad Lorenz, prix Nobel de médecine autrichien – qui peut être considéré avec Nikolaas Tinbergen comme l’un des fondateurs de cette discipline – « l’éthologie traite du comportement animal et humain en tant que fonction d’un système. L’existence de ce système et sa forme sont le produit d’un développement historique survenu dans la phylogenèse et l’ontogenèse qui, pour l’homme, s’est aussi déroulé dans l’histoire de la culture ».

Une nature reconstruite et mythifiée

À cette aune, l’hérédité demeure l’angle mort de l’écologie contemporaine qui s’attache principalement à une analyse prospective des phénomènes naturels observés, accordant très peu d’importance à une réelle mémoire du processus d’évolution. Les écologistes s’en tiennent à la vision simpliste et inconsidérément distanciée de l’empreinte nocive de l’homme sur une nature reconstruite et mythifiée, alors que l’éthologue se rabattra avec plus de pertinence sur la propension autodestructrice de l’homme, soit la nocivité de ses propres actions et comportements sur lui-même, ce que Konrad Lorenz qualifiera de « mortelle tiédeur » (« wämertod » ou « mort chaude »).

Lorenz avait parfaitement mis en évidence la corrélation – inaudible de nos jours, sinon censurée et proscrite car scandaleuse – existant entre « dégradation génétique » et sens esthétique et moral. Pour échapper – ou parce que devenus cérébralement inaptes – à des questionnements d’ordre métaphysique ou anthropologique, l’homme postmoderne – c’est-à-dire « hypermoderne » et conditionné – préfère jeter ses maigres forces pseudo-intellectuelles dans l’erreur écologique, synecdoque d’un incoercible malaise civilisationnel, plutôt que de s’affranchir – au nom de sa liberté ontologique – du flux inépuisable des stimuli syncopés de la Technique et du Capitalisme.

Les désagréments de l’homo consumans

Alors que l’homme préhistorique devait assurer sa subsistance au prix d’efforts et de dangers hors normes, homo consumans n’éprouve rien de plus que le désagrément systémique de ne pas réussir à stationner son véhicule pour se rendre avec son chariot à jetons au « Black Friday » organisé dans le supermarché situé à deux pas. L’éthologie nous apprendrait que ce « déplaisir » passager prend précisément sa source dans les premiers temps de l’humanité, lorsque nos très lointains ancêtres avaient dû développer des stratégies particulières (paresse, lâcheté) qui, plus tard, sous l’influence des philosophes et des théologiens, seront moralement disqualifiées mais qui, en ces temps reculés, étaient loi d’airain de la plus irréductible nécessité. Or, l’écologie se trouve incapable d’expliquer un état de fait qui apparaît aujourd’hui, aux yeux de l’éthologue, comme un processus de décadence et de régression infantile. « La question est de savoir, s’inquiétait Konrad Lorenz, si les caractéristiques enfantines du programme génétique ne sont pas en train de se développer dans des proportions désastreuses ».

Dès lors, est-ce moins la « planète » – concept par trop général qui est à l’écologie ce que « l’humanité » est au politique – qui est en danger – elle s’en sortira toujours, comme elle le fit il y a 66 millions d’années lors de l’extinction des dinosaures – que l’homme lui-même qui est en péril de planétarisation ? Perdu à lui-même, l’homme moderne tente de se retrouver dans une nature fantasmée. Ce n’est alors pas le moindre des paradoxes progressistes que d’enter l’écologie dans le plus vieil héritage pré-humain de l’homme (son cerveau reptilien, en quelque sorte) en tournant le dos aux acquis de l’anthropologie évolutionniste comme de l’éthologie… À l’évidence, une telle conception réductionniste de l’écologie ôte tout sens à la vie humaine, lui soustrayant jusqu’au sens du tragique qui met en perspective la fragilité de sa condition face à l’inéluctabilité de la mort.

Par Louis Soubiale

Illustration : Konrad Lorenz et Nikolaas Tinbergen

 

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Auteur de l'article : PM

Publication de l'article : 11 janvier 2020