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Poutine, la Russie, les zones d’influence et le monde

Géo-politique. Quand le caviar de la Caspienne se marie bien avec la vodka ! La mer Caspienne est-elle une mer ou un lac ? Selon le cas, les conséquences diffèrent pour les pays riverains. À l'initiative de Poutine, un accord entre eux a tranché. Nouvelle preuve du poids diplomatique de la Russie.

Le 12 août dernier, les cinq pays riverains de la mer Caspienne ont signé, après 20 ans de difficiles négociations, un accord historique, qui règle une série de problèmes pendants depuis la fin de l’URSS. Et cela dans un espace géopolitique essentiel, où se rencontrent l’Europe, l’Asie et le Moyen-Orient. Les chefs d’État des cinq pays en question, la Russie, l’Azerbaïdjan, le Turkménistan, le Kazakhstan et l’Iran se sont en effet retrouvés à Aktaw, sur la Caspienne, pour conclure solennellement les accords et aussi célébrer leur entente ; et ce n’est pas le moins important, face aux ambitions des États-Unis et de la Chine dans cette région.

Un accord aussi simple que complexe

Les accords comprennent trois volets : un volet politico-stratégique, un volet juridique, un volet économique. Sur le plan stratégique, Moscou a obtenu ce qui était à ses yeux l’essentiel : aucune présence militaire extérieure aux cinq signataires, c’est-à-dire, en clair, non-russe, ne sera autorisée. Rappelons que, lors de la crise syrienne, les Russes ont tiré des missiles de croisière à partir de la Caspienne ; militairement ce n’était pas indispensable ; politiquement, c’était très significatif.

L’aspect juridique est complexe : la Caspienne, mer fermée, doit-elle être considérée comme un lac ? Auquel cas elle est partagée, ainsi que ses ressources, entre les riverains. Ou est-elle une mer ? Auquel cas elle répond à des règles très différentes, en particulier s’impose le principe de la liberté de navigation et de pêche. On s’est mis d’accord sur une solution mixte originale : les eaux seront traitées comme une mer, donc sujette au droit maritime international ; les fonds et le sous-sol en revanche seront partagés entre les riverains. C’était sans doute la meilleure façon de concilier les intérêts des partenaires : liberté de navigation et de pêche d’une part – avec les esturgeons produisant le meilleur caviar qui soit –, et, d’autre part, appropriation des très importantes réserves d’hydrocarbure présentes sous la mer.

Notons, cependant, que le tracé des frontières respectives est réservé pour une négociation ultérieure, qui promet d’être difficile. Si on avait opté, en ce qui concerne les fonds marins, pour le statut maritime international, les limites des « zones d’intérêt économique » auraient dû se trouver dans le prolongement des frontières terrestres. Puisque l’on a choisi la formule du lac, les zones respectives doivent être équivalentes. Pour illustrer le débat, indiquons que la solution internationale n’aurait accordé à l’Iran que 15 % de la mer Caspienne, au lieu de 20% théoriquement avec la solution retenue. On voit les enjeux, et on devine que la négociation sera difficile…

Le volet économique, en dehors de la répartition définitive des zones et donc des hydrocarbures, est malgré tout déjà très important : en particulier un accord sur la pêche. Pas encore réglé, en revanche, le sort du projet turkmène d’un gazoduc à travers la Caspienne pour permettre au Turkménistan d’exporter son gaz vers l’Union européenne, ce qui ne convient évidemment pas aux Russes, qui y voient une concurrence directe. Mais le succès de la réunion va probablement aboutir à enterrer le projet, dont l’Iran ne veut pas non plus. Pour faciliter les choses, Moscou s’est déclarée disposée à acheter du gaz turkmène. Ajoutons que les experts mettent désormais en doute la rentabilité du gazoduc.

La Russie en contrepoint partout

Même si, on le voit, tout n’est pas réglé, le sommet d’Aktaw représente un succès considérable pour Vladimir Poutine, surtout si on le replace dans le contexte de la victoire russe en Syrie, qui a évidemment contribué à changer la donne dans la région. L’influence russe dans une zone essentielle de l’ancien espace soviétique est consolidée, en particulier face à la Chine et aux États-Unis, ce qui a toujours été un objectif primordial du président russe. La crise des rapports entre Washington et Téhéran, – la chronologie est là aussi significative –, contribue d’autre part à rapprocher Téhéran de Moscou, à un point que l’on n’avait pas connu depuis les années 1920.

La Syrie se reconstitue avec l’aide et sous les regards de la Russie.

Ajoutons que la Turquie, indirectement intéressée par la Caspienne mais mue toujours et quand même par sa vision politique « pantouranienne », se rapproche de plus en plus de Moscou, là aussi à cause des sanctions prises récemment à son encontre par les États-Unis, comme l’a montré récemment encore une rencontre entre le président Erdogan et le ministre russe des Affaires étrangères, Lavrov.

Bien entendu, la Russie n’a pas les moyens économiques et financiers d’aider l’Iran et la Turquie à la mesure de leurs besoins considérables, besoins causés au moins autant par leur mauvaise gestion des affaires que par les sanctions américaines. Pékin serait là mieux placé. Donc il est peu probable que cette conjoncture favorable se développe en structure permanente d’une renaissance de la puissance russe, du moins selon les critères occidentaux de la puissance : l’économie et le soft power. Iraniens et Turcs continueront à regarder aussi vers l’Union européenne, vers Pékin, et éventuellement à nouveau vers Washington, même si dans cette dernière capitale on surévalue l’efficacité de l’arme financière et si on sous-estime la force des réactions politiques et psychologiques face à la prépotence américaine, surtout dans le contexte actuel de désengagement des États-Unis du Moyen-Orient. Mais Turcs et Iraniens ne rompront pas pour autant avec Moscou, l’expérience de ces dernières années leur montrant l’intérêt d’être en bons termes avec la Russie. Ce qui fait que, selon une échelle de valeurs différente certes de l’échelle occidentale actuelle, la Russie, même si elle ne gagne pas à 100 %, tirera sans doute un bénéfice durable de l’évolution actuelle.

Affaire de méthode

En tout état de cause il est fascinant de comparer les méthodes respectives de Donald Trump et de Vladimir Poutine. Le premier pratique de plus en plus les sanctions et pressions financières et douanières, ses « missiles financiers », comme on a pu le dire : il a largement renoncé aux interventions militaires qui étaient l’instrument privilégié de ses prédécesseurs. Il est trop tôt pour dire sur quoi tout cela débouchera, mais il est déjà clair qu’il a gagné toute l’attention de la Chine et de l’Union européenne, et déstabilisé les dirigeants iraniens et turcs, en fonction d’une vision des droits de l’homme et de l’universalité des valeurs américaines qui a très souvent orienté la politique des États-Unis depuis Theodore Roosevelt.

Poutine utilise quant à lui un mixte de mesures militaires très dosées, de la Syrie au Donbass, dans des secteurs d’évident intérêt stratégique pour la Russie, accompagnées d’une présence diplomatique et politique auprès des leaders régionaux en butte à la vindicte américaine, d’Assad à Erdogan, avec un investissement économique minimum.

On comparera plus tard l’efficacité relative des deux méthodes, dont la différence, pour ne pas dire l’opposition, sera considérée un jour comme un cas d’école. Mais on commence dès maintenant à comprendre le mode opératoire de Poutine. Il n’est pas intéressé par de vastes conceptions géopolitiques à l’occidentale, il ne se situe pas sur le même registre que Kissinger ou Brezinski, à l’impérialisme très construit et nourri de toute une réflexion théorique occidentale qui a cours depuis le XIXe siècle. Sa méthode est pragmatique et incrémentale. Ce bon germaniste connaît sans doute l’une des expressions favorites du père de Frédéric II, le roi Frédéric-Guillaume Ier de Prusse : « Ein plus machen », « faire un plus », on dirait aujourd’hui « marquer un point ». On dira que Poutine s’y emploie, même si les analystes occidentaux soulignent plutôt en général le manque de perspectives qu’il offre, selon eux du moins, à la Russie.

Et je ne résiste pas au plaisir de finir par une citation de Staline : assez éberlué par les conceptions en vue de l’après-guerre exposées lors de la conférence de Téhéran en 1943 par les Américains et les Britanniques – l’ONU et toute une série d’organisations mondiales de tous types –, il déclara : « Nos amis américains et britanniques font de l’algèbre ; moi, je fais de l’arithmétique ».

Les ministres des Affaires étrangères russe, Serguei Lavrov, et turc, Mevlut Cavusoglu, à Ankara le 14 août :
Poutine joue tous ses atouts.

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Auteur de l'article : Georges-Henri Soutou

Historien, membre de l'Institut