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LA FIN DES VILLES-MONDE ET LA REVANCHE DES PLOUCS ?

Se souvient-on des nombreux colloques depuis le début des années 2000 autour du thème de la « ville dense », luttant contre la tendance à la prolifération des zones résidentielles éloignées des centres urbains, pour favoriser et simplifier les déplacements et les économies d’énergie ? Ce qui a valu à Paris quelques nouveaux projets de gratte-ciels.

Se souvient-on aussi de la première rencontre entre Anne Hidalgo et Sadiq Khan, alors tout nouveau maire de Londres, et de leurs déclarations vantant les villes-monde, pionnières de la globalisation, de l’innovation, de la lutte contre le réchauffement climatique et de l’inclusivité multiculturelle, vibrante et apaisée ? « Le XIXe siècle était celui des empires, le XXe celui des États-nations et le XXIe est celui des villes », déclara le Britannique. C’était en août 2016. Anne Hidalgo allait prendre pour trois ans la présidence du C 40, réseau de grandes villes mondiales axé sur la lutte contre le changement climatique.

Capitales déconnectées

Effectivement, pour prendre le cas de trois villes que je connais, New York, Londres et Paris, elles devenaient depuis les années 1990 de plus en plus déconnectées de leur environnement national, sur le plan économique mais aussi humain, culturel et politique. C’est particulièrement vrai pour Londres et Paris, elles représentent, grâce aux services, un pourcentage considérable de leur PIB national respectif (75% dans le cas de la région parisienne, dans un pays largement désindustrialisé). Et elles concentrent un pourcentage considérable des centres de recherche et de la matière grise en général. C’est particulièrement vrai pour la région parisienne, selon une tendance séculaire, mais très renforcée, et ce très consciemment, par la Ve République.

Ceci rappelé, il y a des différences : les États-Unis pourraient vivre sans New York, mais pas la Grande-Bretagne sans Londres, et encore moins la France sans Paris. Et l’on parle ici de villes englobées dans les réseaux de la mondialisation : en effet bien des pays connaissent des phénomènes de croissance urbaine démesurée liés à la pauvreté et à l’exode rural, mais il s’agit d’un autre phénomène.

Constatons cependant qu’un pays peut très bien être plongé en pleine économie mondiale, comme l’Allemagne ou la Suisse, sans avoir développé chez lui une ville-monde. Le Grand Berlin, aussi étendu que l’Île de France mais avec trois millions et demi d’habitants, ne joue absolument pas le même rôle que Paris. Très rares sont les itinéraires professionnels allemands ou suisses qui imposent de passer par Berlin ou Berne !

On ne peut certes pas tout traiter dans l’abstrait : le Grand Paris n’existe pas, ou pas encore, de façon comparable au Grand Londres. Ivillel existe désormais de nombreuses métropoles chinoises gigantesques, mais l’opacité de l’information dont on dispose est telle que l’on devra les laisser ici de côté.

Mais notre question est de savoir si Sadiq Khan a raison et s’il est vrai que les véritables parties prenantes et acteurs de la mondialisation sont les villes-monde et, si oui, si elles vont le rester ? De plus en plus peuplées et, si on suit les écologistes et la Mairie de Paris, de plus en plus denses, les villes-monde contribuent-elles de façon décisive au développement mondial sous toutes ses formes, et par là aussi au développement de leur pays dans le contexte d’une économie mondialisée, ou ne sont-elles pas plutôt des parasites qui prospèrent sur l’appauvrissement des espaces environnants (c’était la grande thèse de Mao Tsé-toung, on s’en souvient) ? Ou ne procèdent-elles pas des deux schémas à la fois, insertion dans l’économie mondiale et appauvrissement relatif de leur environnement national, dans des proportions variables selon les cas. Des grandes villes africaines qui pompent beaucoup de substance locale, à New York, dont le rôle mondial n’est certainement pas lié à un appauvrissement quelconque de l’économie américaine, le système fédéral interdisant un pompage des ressources au profit de la ville-monde… Tout cela, après tout, se discute, même s’il est clair que le cas français illustre jusqu’à la caricature le très ancien thème de Paris et le désert français (titre du livre du géographe Jean-François Gravier en 1947, ouvrage aux origines très « Révolution nationale », certainement daté et vigoureusement contesté par les partisans des villes-monde à partir de la fin du siècle dernier), thème qui a retrouvé une actualité avec les délocalisations.

La province réhabilitée ?

Mais la pandémie actuelle change la donne. Il ne s’agit plus seulement d’optimisation économique. À Paris, Londres et New York, le taux d’infection par la Covid-19 paraît tourner autour de 20%, beaucoup plus élevé donc qu’ailleurs, ce qui n’est pas en soi étonnant avec une population nombreuse et « dense ». S’il s’agit d’un événement isolé dans l’histoire, comme la grippe « espagnole » de 1918, on pourra tourner la page ; il n’en ira pas de même si la maladie se révèle saisonnière ou endémique, au moins tant qu’on n’aura pas mis au point vaccin ou médicament.

Par ailleurs, l’expérience actuelle montre que les grandes métropoles « denses » sont très difficiles à confiner, et également à déconfiner, de façon ordonnée et disciplinée. Le cas de Paris, où beaucoup d’habitants résident encore dans le centre (à la différence de Londres) dans de petits logements est particulièrement délicat.

Il est clair que la crise et ses conséquences de toute nature à long terme vont faire évoluer nos systèmes économiques et notre organisation urbaine. Certains vont jusqu’à dire que la montée du télétravail va rendre la concentration urbaine moins inévitable. Je n’en suis pas sûr, car le télétravail a ses limites, mais d’autres tendances de fond vont probablement jouer dans le même sens.

Sur le plan économique, on évoque de nécessaires relocalisations, la crise ayant souligné ce que les gens informés savaient, c’est-à-dire notre dépendance à 80% de l’Asie pour les principes actifs des médicaments, et pour bien d’autres « chaînes de valeurs optimisées ». Cela conduirait à une réindustrialisation, au recul en pourcentage du poids des services, accompagnant la mise en place de nouveaux circuits économiques, où les provinces joueraient un rôle plus important, correspondant aussi à de nouveaux besoins et à des changements dans les modèles de consommation et les modes de vie… Un exemple pour me faire comprendre : les Allemands aisés possèdent rarement une résidence secondaire. Ils vivent toute l’année dans des villas avec jardin, dans les banlieues agréables, aérées, verdoyantes, de villes comme Munich, Berlin, Francfort. Et ils rejoignent leur lieu de travail sans problème, dans un réseau de villes moyennes non congestionnées, mais dans le centre desquelles ils ne logent pas. Ce modèle est aussi celui des Britanniques, des Suisses, des Belges, dans une certaine mesure des Italiens. La ville-monde dense n’est pas le seul moyen possible d’organisation de l’économie et de l’espace.

Revitaliser le territoire

La ville mondialisée est aussi le lieu de projection idéal des tensions sociales, ethniques, etc., toutes rassemblées et se confortant les unes les autres dans une contestation permanente et avec des explosions de violence, le tout commodément placé sous le regard des médias. La très grande difficulté du maintien de l’ordre dans ces conditions et l’affaiblissement des pouvoirs politiques confrontés à ces phénomènes constituent un facteur essentiel de la situation. Notre actualité depuis 2018 me dispense de développer ce thème…

Bien entendu, il est tout à fait possible que la mondialisation reprenne après le choc actuel et que les Occidentaux renoncent finalement à relocaliser. C’est la conviction et le vœu de la plupart des spécialistes de ces questions, et c’est l’intérêt des groupes dont le chiffre d’affaires et les financements dépendent en partie, souvent croissante, de la Chine. Mais alors ce serait au profit de cette dernière, capable de faire jouer les « chaînes de valeur » dans son sens, face aux grandes métropoles occidentales appauvries, affaiblies, divisées.

Une autre voie serait évidemment la relocalisation, en tout cas les relocalisations indispensables au vu de la crise actuelle et pour le développement futur de nos économies (informatique, puces, batteries, etc.). Et un rééquilibrage Paris-province avec une revitalisation concomitante de nos provinces, et une vraie revitalisation, pas la simple délocalisation d’administrations centrales, ou, comme cela s’est produit à partir de la loi de décentralisation de 1982, le renforcement des capitales régionales au détriment du plat-pays. Mais, en particulier pour la France, ce serait l’effort d’une génération…

Illustration : Rats parisiens dans un jardin public.

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Auteur de l'article : Georges-Henri Soutou

Historien, membre de l'Institut
Publication de l'article : 9 juillet 2020