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Déconfinement libéral ou le recours à la biopolitique du néo-libéral Michel Foucault

Nous sommes autorisés depuis peu à nous désembastiller, sous réserve de garder physiquement nos distances. S’il s’agissait, hier, de ménager nos hôpitaux fragilisés par vingt ans de politiques d’inspiration néo-libérale, il devient aujourd’hui impérieux, lors même que le virus chinois continue de frapper où il veut, quand il veut, de relancer une machine économique d’autant plus exsangue qu’elle n’est plus alimentée, depuis près de deux mois, par son principal carburant : le turbo-capitalisme d’illimitation et d’accumulation. Hier comme aujourd’hui, le pouvoir d’État a, s’il en était encore besoin, administré la preuve de son saint-simonisme structurel, foin de tout gouvernement des hommes et de la Cité. En généralisant le port du masque quasi-obligatoire, le pouvoir a accompli la réification du citoyen, désormais considéré comme une matière hautement virale et dangereuse. On sait, depuis longtemps, que le pouvoir médical d’État s’est arrogé le droit de s’immiscer dans nos vies jusqu’au plus intime de nos cellules. Ne faisant plus œuvre d’autorité, il s’est transporté sur le terrain du « care », régissant désormais le vivant de la naissance (IVG) à la mort (Vincent Lambert). La finalité n’est évidemment guère philanthropique et vise exclusivement à comburer la mégamachine (selon le mot de Serge Latouche) capitaliste et marchande.

Il convient de se tourner vers Michel Foucault pour appréhender la nature très particulière de ce pouvoir, certes nominalement politique mais n’en ayant plus, depuis des lustres, qu’une conception à la fois procédurale, marketing, infantilisante et moralisante. En l’occurrence, ce type de pouvoir correspond en grande partie à ce que Foucault dénommait le « biopouvoir » ou la « biopolitique ». Si la pensée de Michel Foucault peut, au choix, être taxée de révolution copernicienne ou d’imposture philosophique, il reste qu’il serait malhonnête de la tenir pour quantité intellectuelle négligeable, en dépit, certes, de nombreuses exubérances crypto-marxistes, de raccourcis historiographiques par trop schématiques – sinon simplistes – et d’un dessein déconstructionniste, relativiste et hyper-subjectiviste avéré.

Il est incontestable que son concept de « biopouvoir », lors même qu’il fut forgé dans un dessein tout autre, caractérise l’emprise, médicale d’abord, économique ensuite, du pouvoir d’État sur les individus. Il s’agit d’isoler ce concept qui s’inscrit chez Foucault dans une critique systématique de ce qu’il appelle le « dispositif savoir-pouvoir », pour en faire une grille de lecture idoine de la « gouvernementalité » moderne – autrement qualifiée de « gouvernance ». Qu’est-ce qu’un biopouvoir, si ce n’est la prise en charge par le pouvoir politique de la vie humaine en tous ses aspects. Dans « Il faut défendre la société », cours professé au Collège de France (1975-1976), Foucault note ce glissement du « pouvoir de la souveraineté » de l’âge classique qui « faisait mourir et laissait vivre » vers le biopouvoir qui consiste « à faire vivre et à laisser mourir ». Brillante fulgurance qui permet de saisir immédiatement les grands travers de notre époque où la vie n’accède à la dignité morale et juridique que pour autant qu’elle soit utile au plaisir, à l’enivrement égo-narcissique en toute circonstance, à la jouissance sans entrave hic et nunc, c’est-à-dire, in fine, qu’elle obéisse à l’impératif catégorique du « capitalisme de la séduction », pour reprendre la percutante formule du marxiste Michel Clouscard. L’appareil d’État – même réduit à sa plus stricte dimension administrative et policière –, ses lois et ses institutions, participent de la mise sous tutelle de citoyens rendus à l’état de choses fongibles et consumables. Mais Homo œconomicus – ou Homo consumans –, finissant par échapper à son démiurge bio-étatique, devient maître de lui-même – tout en restant, nonobstant, l’instrument privilégié du biopouvoir dans sa quête infinie de nouvelles parts de marché, l’État se voyant ravalé par les technocrates de la Commission européenne ou de la Cour de justice de Luxembourg, au rang d’« opérateur économique » au même titre qu’Amazon ou Monsanto. Partant, nous dit Foucault dans Naissance de la biopolitique, autre cours – parmi les plus célèbres (1978-1979) –, il devient « entrepreneur de lui-même ». Sous les apparences d’une liberté individuelle préservée, c’est en réalité tout un processus complexe et subtil d’aliénation qui se met en place, Homo œconomicus, « entrepreneur de lui-même, étant à lui-même son propre capital, étant pour lui-même son propre producteur, étant pour lui-même la source de [ses] revenus », s’insérant dans le maillage dense et imbriqué des entreprises productives. Mais c’est un producteur de type particulier, assigné à une fonction précise par le système bio-capitalistique étatique, attendu que « l’homme de la consommation, dans la mesure où il consomme, est un producteur ; il produit tout simplement sa propre satisfaction ». À cette enseigne, le déconfinement apparaîtrait comme un formidable combustible dans la relance d’une économie de marché interdépendante, dans la mesure où il libérera les pulsions de consommateurs conditionnés, depuis l’enfance, par des pratiques consuméristes addictives.

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Auteur de l'article : Louis Soubiale

Publication de l'article : 15 juin 2020