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LE CORONAVIRUS, UNE MALADIE DE LA MONDIALISATION : BAS LES MASQUES !

La crise pandémique révèle surtout la faiblesse de la position stratégique de l’Union européenne, coincée entre les États-Unis et la Chine.

Frank Ferrand nous a raconté récemment l’histoire de la peste à Marseille en 1720. Une sage et Très Chrétienne Monarchie avait tout prévu, et mis en place un système de quarantaine très efficace. À l’arrivée d’un bateau suspect mais chargé de soieries, les négociants de Marseille ne voulurent pas interrompre les « chaînes de valeur optimisées » et firent fi des règlements. Même chose à Hambourg en 1892 avec le choléra : là aussi les négociants ne tinrent aucun compte de l’avis des autorités médicales, afin de ne pas rompre les « chaînes de valeur optimisées ».

Il est beaucoup trop tôt pour prédire les conséquences de toute nature du Covid-19. Même pas sur le plan sanitaire (s’agit-il d’une pandémie unique, ou d’une épidémie récurrente, annuelle, voire endémique ?). Les prévisions d’ordre politique, social, économique sont évidemment elles aussi fort aléatoires.

Deux remarques cependant. D’abord, on était prévenu : dès 1999 plusieurs autorités médicales avaient averti des conséquences dramatiques possibles de certains virus venus d’Asie, affectant les voies respiratoires, très contagieux, et pouvant se répandre rapidement grâce à l’explosion du transport aérien. La CIA, dès 2001, inscrivait les pandémies dans la liste des menaces à la sécurité nationale. La même année l’exercice civilo-militaire américain Dark Winter, qui jouait le cas d’une attaque bactériologique avec un virus du même genre, s’était traduit après 36 heures de jeu par l’écroulement de l’ordre public et l’appel à la Garde nationale, comme l’expliquèrent les responsables à une commission du Sénat. Le Livre blanc de défense français de 2008 inscrivait les pandémies parmi la liste des menaces (« probabilité moyenne ; ampleur moyenne à sévère »).

Seconde remarque : l’histoire des pandémies montre que généralement elles ne changent rien à la situation relative des pays (la Grande peste anglaise de 1665 n’empêcha pas le démarrage de l’expansion mondiale de la Grande-Bretagne, les multiples attaques du choléra au XIXe siècle n’empêchèrent pas l’Europe de dominer la planète, la grippe dite espagnole de 1918-1919 n’empêcha pas les Alliés de faire ce qu’ils voulaient). Par un processus darwinien, le fort devient plus fort, le faible plus faible. Cela contre la méthode Coué et les incantations qu’on entend en ce moment, selon lesquelles la France et l’UE sortiront renforcées, plus résilientes, plus solidaires, etc., de la crise. On n’en sait rien, mais c’est peu probable. On peut craindre encore plus pour l’Afrique et l’Amérique latine. En revanche l’Amérique du Nord et l’Asie, selon ce schéma historique, ont des chances de s’en tirer mieux, ou au moins plus vite.

Critique de la mondialisation

Bien entendu, la crise repose la question de la mondialisation, sous deux aspects : d’abord, l’augmentation géométrique de la circulation des personnes et l’instantanéité de la contamination à cause de l’explosion du transport aérien ; et aussi le fait que les pays occidentaux sont devenus dépendants de l’Asie pour leurs médicaments, masques, etc.

Mais cela renvoie en fait à deux questions. La première est marxiste : qui a gagné et gagne à la mondialisation dans nos pays européens? Étant admis par les économistes que 30 % de la population perdra à terme son emploi et se retrouvera à la sportule, les nouveaux métiers (informatiques, etc.) censés permettre d’absorber le chômage induit par la mondialisation se développant également, et progressivement davantage, en Asie. Question taboue, certes. Mais on comprend que les partisans de la mondialisation ne vont pas désarmer…

La deuxième question est celle de Lénine : qui tient qui dans la mondialisation ? Là, la discussion est plus ouverte, et de ce point de vue la mondialisation est davantage critiquée. La Chine « atelier du monde » pose d’évidents problèmes, on s’en rend compte désormais. Les « chaînes de valeur optimisées » sont moins séduisantes, et provoquent de vives réactions dans le monde occidental (par exemple la guerre commerciale sino-américaine).En particulier toute chaîne a deux bouts, et au départ les « chaînes de valeur » étaient en gros contrôlées par le partenaire occidental, à la technologie et à l’expertise supérieures, la Chine assurant le bas de gamme avec une main d’œuvre bon marché. Mais depuis les années 2010 ce n’est plus le cas : ce sont de plus en plus les Chinois qui contrôlent les chaînes.

À partir de là, on peut certes imaginer un nouveau consensus en Occident, plus critique envers la mondialisation, avec une réduction de la circulation mondiale des personnes. Un rapatriement des chaînes de production vers les pays occidentaux ? Les deux étant indispensables pour limiter les pandémies et mieux lutter contre elles. Mais du coup, avec une régionalisation des échanges, tandis que le commerce mondial stagnerait ou régresserait ? Avec le développement de grands espaces économiques régionaux (tendance déjà perceptible avant la crise actuelle) ?

Mais si malgré tout la mondialisation repartait, à cause des intérêts que nous avons soulignés ? On peut penser qu’alors, certains pays réorienteront les courants internationaux grâce à leur puissance financière et industrielle (la politique chinoise actuelle vers l’Italie et les Balkans, ou l’Afrique, serait un exemple). Ce serait une forme de mondialisation, mais différente, impériale et sino-centrée.

Une victime, l’Union européenne ?

Que va devenir l’Union européenne ? Sortira-t-elle renforcée par la crise ? Ce n’est pas exclu en principe (le premier test serait la mise en place d’une réelle solidarité financière entre ses membres) mais ce n’est pas ce à quoi on assiste en ce moment. Cependant, la Banque centrale européenne rachète désormais sans limite, malgré ses statuts, les emprunts à court terme des États membres : d’une certaine façon cela revient à une solidarité financière de fait, au moins pour les opérations à court terme. Le Mécanisme européen de stabilité (MES) va probablement ouvrir des lignes de crédits, financés par les États membres. C’est utile pour le moyen terme. Mais pour les dettes à plus long terme, il faudrait créer les fameux Eurobonds. Certes l’Allemagne n’en veut pas, pour des raisons de principe, mais le fait nouveau c’est que sa situation économique, déjà compromise depuis l’an dernier à cause des restructurations provoquées et par la mondialisation, et par la réaction climatolâtre contre son industrie automobile, pourrait bien devenir catastrophique. Surcharger ses finances des dettes de l’Europe du Sud pourrait être le coup de grâce, et personne n’aurait intérêt, pas même l’Italie, à l’arrêt de la locomotive de l’Europe.

Un point précis : quelle sera l’influence de cette crise sur l’évolution du Brexit ? En principe un accord devait être conclu entre Londres et Bruxelles avant le 31 décembre, cela paraît bien difficile, les négociations ont stoppé. Verra-t-on un départ sans accord ? Ou une longue suspension du processus, voire finalement une remise en cause du Brexit lui-même, devant la gravité de la crise?

Au sud se pose le cas particulier de l’Italie, très frappée par la crise sanitaire, qui a l’impression d’avoir été abandonnée par ses partenaires européens lors de la crise des subprimes en 2008, de la crise des migrants en 2015, et à nouveau maintenant… Comment réagira-t-elle ? Sa sortie de l’Union n’est plus impensable.

En tout état de cause, l’objectif d’une « Europe-puissance », véritable acteur géopolitique, de toute façon très ambitieux, paraît s’éloigner encore plus. L’UE elle-même joue une très grosse partie dans la crise, si elle sauve son économie et ses finances ce sera déjà beau. Dans trois mois les schémas anciens seront probablement balayés…

Un acteur géopolitique sortira probablement renforcé : la Chine, qui a semble-t-il mieux maîtrisé cette épidémie que les précédentes, même si son système de nouveau très centralisé sous l’égide du PCC n’inspire pas confiance pour le long terme.

Reste une grande question, les États-Unis. Comment sortiront-ils de la crise ? Et réussiront-ils à rééquilibrer leurs relations commerciales avec la Chine et à reprendre le contrôle des « chaînes de valeurs » ? À mon avis ils ont une chance d’y parvenir, en fonction de leur potentiel créatif et de la liberté qu’ils gardent de poser justement ce genre de question.

L’Europe devrait alors choisir entre un Heartland euro-asiatique conduit par Pékin, ou rester membre du Rimland océanique, ce qui est sa situation depuis 1945. Mais dans tous les cas, si elle ne reprend pas le contrôle des processus de mondialisation, elle sera l’une des grandes victimes de la crise.

Illustration : Travailleurs chinois en train de fabriquer un matériel de protection peut-être défaillant qui sera vendu aux pays de l’Union européenne qui ont détruit leur industrie textile.
L’Union européenne est devenue dépendante…

 

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Auteur de l'article : Georges-Henri Soutou

Historien, membre de l'Institut
Publication de l'article : 8 mai 2020