Malentendus

L’État ne saurait se passer d’administrateurs : le politique ne suffit pas, il faut encore que les décisions – quand elles sont prises – soient transmises, appliquées, surveillées, accommodées et, le cas échéant, amendées.

Quand la France sort de la guerre de 39-45, dans un contexte où les élites et les experts pensent déjà grand mal du peuple et rêvent déjà d’une technocratie, l’École nationale d’administration est créée, dans l’espoir de former des administrateurs possédant une culture commune, capables de dialoguer d’une administration à l’autre et d’appliquer, rapidement et sans états d’âme, toutes les décisions dont la France a besoin pour se redresser et grandir. 75 ans plus tard, l’ENA est devenu le symbole de la faillite de l’État, sans cesse contrarié dans ses élans par un réel qui résiste et ne veut pas se réduire aux mots trop savants et trop conceptuels par lesquels les nouveaux grands commis tentent de discipliner “l’hexagone”. On peut, et on doit, en rire. On peut, et on doit, dénoncer cette petite part de l’élite administrative qui ne voit plus dans l’État qu’un tremplin à sa fortune personnelle, qui ne considère ses pairs que comme une coterie supérieure aux intérêts partagés à défaut de partager l’intérêt général. Mais on doit aussi se demander dans quelle mesure le politique ne met pas en scène l’impopularité de la haute administration pour pallier ses propres insuffisances, les ministres – même issus de l’ENA ! – se réfugiant derrière le procès fait aux énarques pour esquiver les trois vraies questions : ont-ils encore le sens de l’intérêt général ? Veulent-ils encore gouverner, c’est-à-dire décider ? Et peuvent-ils encore gouverner alors que décentralisation et Union européenne ont dilué les capacités de décision de l’État français ?

A lire : entretien avec Arnaud Teyssier, « On a le sentiment, depuis trente ans, que la notion d’intérêt public est devenue confuse. »  ICI

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Auteur de l'article : Philippe Mesnard

Publication de l'article : 3 septembre 2020