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Le rationalisme critique de Karl Popper : Autonomie du politique et survie de la science

En ces temps de pandémie, le réflexe du pouvoir (a)politique est de s’en remettre aveuglément à la science comme à ses zélateurs et auxiliaires dévoués que sont les « soignants », médecins, infirmiers et autres aide-soignants. L’occasion, d’une part, de se perdre en conjectures. En vertu de quelle prémisse et par quel mystérieux truchement de la raison, une expertise « scientifique » saurait-elle fonder en légitimité une décision de nature politique ? Que le Prince s’entoure de conseillers, quoi de plus normal pour pallier une déficience bien naturelle et si humaine d’omniscience. Mais que celui-ci se retranche derrière – voire couvre de son imperium –, une formule de laboratoire ou un échantillon d’éprouvette, voilà qui s’apparente à du charlatanisme. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». D’autre part, et subséquemment, quelle inconscience, en effet, que de tenir la première – ou dernière – découverte médicale pour vérité révélée et incontestable en s’adossant à elle comme Moïse au Décalogue ?

Si l’on devait appréhender le progressisme, on commencerait par scruter ses linéaments dans le champ du politique. L’on y verrait la place démesurée occupée par l’épistocratie, cette camarilla d’experts en tous genres souverainement autoproclamés qui pullulent sur les ondes et les plateaux des chaînes d’information en continu et, in fine, polluent littéralement le débat et l’esprit publics. Ils se sont substitués aux gouvernants devenus incapables de penser par eux-mêmes. La gestion politico-sanitaire de la pandémie du Covid-19 en est une éclatante et effarante illustration. Elle démontre aussi et surtout que science et politique sont résolument antithétiques, leur compatibilité accidentelle ne se résolvant que par la primauté de la seconde sur la première. Dans L’Essence du politique, Julien Freund, un des pères de la polémologie, caractérisait le politique selon un triple présupposé présidant à sa définition : celui du public par rapport au privé, celui de l’obéissance vis-à-vis du commandement et enfin celui, emprunté à Carl Schmitt, de l’ami et de l’ennemi politiquement désigné comme tel. La finalité du politique s’entendrait alors comme une garantie de l’ordre « au milieu de luttes qui naissent de la diversité et de la divergence des opinions et des intérêts ».

La science n’est guère animée de tels desseins. Dans le champ qui est le sien, sa quête exclusive demeure fondamentalement celle de la vérité – forcément relative –, quand le politique reste décisionniste en toute circonstance. C’est tout l’apport d’un penseur comme Karl Popper (1902-1994) que d’avoir mis en évidence (comme Freund le fit pour le politique) un critère de démarcation du domaine scientifique. Membre du Cercle de Vienne, dont il contestera en partie la thèse inductionniste, Popper s’attachera à fonder sa critique épistémologique sur un principe de falsifiabilité – ou de réfutabilité – de toute connaissance scientifique. Il considérait, en effet, que tout discours scientifique ou se présentant comme tel devait systématiquement courir et encourir le risque d’être renversé ou réfuté, ce au terme de tests expérimentaux d’autant plus sévères que les conclusions de ces tests offriront un caractère de vraisemblance à ce que Popper appelle l’« énoncé de base » qui n’est que le fruit de l’observation empirique « objective ». En d’autres termes, plus un énoncé est falsifiable, c’est-à-dire plus il s’expose aux tests de réfutation, plus il sera considéré comme rigoureusement scientifique. C’est dire encore qu’un énoncé scientifique cherche à être sans cesse éprouvé dans sa fausseté qui, tant qu’elle n’a pas été prouvée, confirme, a fortiori, la véracité de l’énoncé. Dès lors, il apparaît que tout énoncé infalsifiable, c’est-à-dire ni réfutable ni vraisemblable, ne peut être rangé dans la catégorie scientifique.

Fort de cette approche exposée en 1934 dans La Logique de la découverte scientifique, Popper forge une philosophie entée sur ce qu’il a lui-même appelé le « rationalisme critique », concept développé en 1945 dans un ouvrage qui fera sa fortune intellectuelle, La Société ouverte et ses ennemis – opus bien mal compris, notamment par Georges Soros et ses épigones ! Le rationalisme se fera d’autant plus critique qu’il commandera une attitude humble de la part de l’argumentateur qui se nourrira de l’expérience d’autrui pour accéder à la connaissance.

On le voit, nous sommes à des années-lumière d’une éthique aussi exigeante. La science devient une variable d’ajustement du politique lorsqu’il est déboussolé, paralysé par son incapacité à choisir. La communauté scientifique, se fragmentant en innombrables chapelles, en vient à s’affranchir du principe de falsifiabilité – dont l’exécution demande du temps – pour se réfugier dans la justification dogmatique et partiale des croyances, sinon des préjugés. C’est ainsi que l’insécurité sanitaire des Français prospère sur les passions des scientifiques conjuguées à l’improvisation affolée des politiques.

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Auteur de l'article : Louis Soubiale

Publication de l'article : 19 mai 2020