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Une clairière lumineuse…

Avec ceux qui soulagent et guérissent

Ils arrivent à l’heure convenue, par les grands ascenseurs, avec leurs déambulateurs, leurs béquilles, en fauteuils roulants, ou encore poussés sur des brancards. Ils viennent reconquérir leur autonomie mise à mal par un accident de sport ou de santé, rééduquer leurs membres, ou apprivoiser leurs prothèses.

Nous sommes tout près de Paris, mais très loin du monde ordinaire. Il y a des femmes, des hommes de tous âges et de toutes conditions : ici d’athlétiques rugbymen, des champions de hand-ball, des étudiants, des jeunes sans profession, là des grands-mères, des savants, des illettrés : Stéphane, en cours de rééducation du genou et ancien instituteur, donne des cours de français le soir après le dîner, à ceux qui le souhaitent.

Un psychiatre, agrégé de médecine, s’exerce à tenir en équilibre sur un pied posé sur un coussin de mousse molle entre des barres parallèles ; un grand gaillard de cinquante ans, les deux jambes amputées au-dessous du genou, tatoué, habillé d’extravagants survêtements, rit et plaisante avec sa kiné, tout en ahanant sur les agrès compliqués de la salle de musculation. Des élastiques, des barres, des ballons multicolores, des jeux de construction remplissent des étagères, à l’intention d’un bras trop faible, d’une jambe meurtrie, d’un cerveau en partie déconnecté.

Devant un immense miroir, la mince silhouette d’une danseuse reprend jour après jour possession de ses pointes, des positions et des enchaînements du ballet classique ; et la grâce encore hésitante de ses évolutions illumine étrangement toutes les boiteries, les gestes cassés, les masques voilés de souffrance des autres « patients ».

Ces blessés de la vie sont personnellement suivis par un médecin, accompagnés, soignés et veillés jour et nuit par des infirmières, y compris pendant les repas, au cours desquels elles leur donnent leurs médicaments avec un sourire et un encouragement.

Mais ici, nous sommes dans le domaine des kinésithérapeutes, pour la plupart des jeunes femmes. Chacune suit plusieurs patients : il faut les voir, la voix douce, le sourire aux lèvres et le geste précis, remettre debout un hémiplégique, emboîter une prothèse, rythmer un exercice… Certains sont plus autonomes, et l’on voit, entre des barres parallèles, le pied tremblant, hésitant, en équilibre instable, un jeune homme au visage contracté par l’effort. Voici un vieux monsieur à grosses lunettes coiffé d’un duvet rare et gris qui défile gravement avec sa prothèse neuve aux reflets métalliques. Plus loin, une jeune femme, allongée sur un lit dressé à la verticale, écoute les yeux clos sa kiné guider ses premiers gestes autonomes… et finit par laisser s’épanouir un beau sourire. Un cinéaste, qui réduit depuis quatre ans les séquelles d’un terrible AVC, accepte, toujours avec bonne humeur, les pénibles exercices d’étirement et de musculation : fruit de son courage, certes, mais aussi des gestes professionnels d’un métier éminemment tactile, technique, complexe, et tout en délicate attention.

Bien loin de la société ordinaire rongée par l’individualisme, livrée aux bruyantes et futiles manifestations de la décadence, il y a ici comme une clairière lumineuse, où des hommes et des femmes marqués par le joug de la souffrance, des infirmités et du malheur, rencontrent l’accueil, apprennent l’acceptation sans résignation, goûtent à l’espoir d’un renouveau personnel, grâce à une équipe de professionnels de haut niveau, que leur extrême compétence n’empêche jamais d’être animés d’un véritable esprit fraternel.

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Auteur de l'article : Claude Wallaert